What should be a classical music critic.


Je viens d’apprendre la mort de[** Georges Masson*], et la peine est grande. Il était journaliste, auteur, et critique musical, comme il se définissait lui-même. Georges Masson était l’esprit de[** Metz*], il portait à lui seul son identité : celle de la musique. Je l’ai connu tardivement et nos conversations étaient toujours empruntes de cette civilité, de cette parfaite urbanité qui le caractérisait. Un homme courtois, charmant, souriant, affable et toujours disposé envers l’autre. Sa connaissance musicale était vaste et ses critiques dans les journaux, le Républicain Lorrain étaient très suivies. Il me fit l’amitié de donner pour [**Wukali*] certains articles, chacun d’entre eux étaient tout à la fois une mine de savoir et d’analyses fines et érudites. En lui le critique musical était d’une probité intellectuelle sans défaut, il travaillait comme un orfèvre ses textes dans un souci d’équilibre et de justesse admirant et mettant en même temps en exergue le travail des musiciens, des chefs ou des solistes, la beauté des interprétations ou a contrario il soulignait sans blesser les lourdeurs ou les maladresses éventuelles que son oreille musicale avait su déceler.

Je le vois encore assis à chaque concert à L’Arsenal attentif à écouter laissant sa sensibilité et sa culture en action pour préparer l’article qu’il avait déjà en tête. Souvent à l’entracte j’avais le plaisir d’aller échanger avec lui quelques mots, il était un maître il m’apprenait beaucoup.

En hommage à [**Georges Masson*], ses textes qu’il a bien voulu offrir à [**Wukali*] seront re-publiés, nous commençons par celui qui le caractérise le mieux et qui a trait bien entendu à la critique musicale.

Pour toute sa famille, pour tous les siens qu’il chérissait, nos condoléances les plus émues.

Que[** Beethoven*] qu’il aimait tant soit cité, lui qui écrivait sur la partition en prologue à la Missa Solemnis : «Du coeur, vers le coeur !»

[**Pierre-Alain Lévy*]


– [**Par Georges MASSON, journaliste, auteur, et critique musical.*]


On dit que le monde bouge, que la mutation de la société est en marche, que l’homme est à un tournant sociologique, que les mentalités évoluent plus vite que par le passé, que les technologies du futur vont révolutionner la planète, que son réchauffement va bousculer les modes de vie. C’est vrai que les pratiques changent, que tout est remis en question. La presse n’échappe pas aux mutations, la presse écrite surtout. On dit qu’elle se porte mal. C’est vrai. Elle subit la concurrence de la télévision, de la radio, des médias divers, d’Internet, des journaux gratuits, des portables, des tablettes … Qu’ils soient nationaux ou régionaux, les organes de presse écrite traversent, depuis quelque temps, une crise d’identité mais aussi et surtout, une crise financière puisque la fabrication d’un quotidien étant chère et que la publicité qu’il contient ne couvre pas nécessairement les frais qu’elle entraîne, les entreprises de presse sont rachetées le plus souvent par des organismes bancaires et autres groupes financiers, seule planche de salut pour le quotidien papier. Sa porte de sortie ? Le journal numérique, qui progresse peu à peu dans les foyers. Les abonnés s’y habituent, mais d’aucuns regrettent le journal-papier qui leur appartient.

Je ne vais pas noircir le tableau de la situation de la presse écrite en général. Mais je voudrais examiner avec vous, le contrecoup de cette situation sur le contenu de ses chroniques diverses, non pas économiques, juridiques, politiques ou fait-diversières, mais bien évidemment culturelles. Et la branche de la culture qui me semble la plus concernée actuellement dans le domaine de l’information écrite, est, essentiellement celle qui porte sur le domaine musical, qu’on appelle la critique musicale et qui est, elle aussi, moins considérée qu’elle le fut. Il y a même des spécialistes de la culture, voire des lecteurs lambda, qui estiment que la critique musicale –classique bien sûr- est démodée et se demandent pourquoi commenter un concert qui a eu lieu. On en est là.

  • [**Quel portrait du critique musical ?*]

Mais avant d’en arriver à cette actualité, quelle définition peut-on apporter du critique musical? Un slogan a longtemps couru qui disait : « la critique est facile, l’art est difficile ». Est-ce aussi vrai que cela ? Car tous deux ont leurs contraintes et leurs revers. Ce sont deux expressions, deux domaines, très différents même s’ils ont un étroit rapport. L’artiste s’investit totalement dans son art, le soliste doit se surpasser à chaque prestation; le critique, lui, doit rendre compte de la façon la plus argumentée possible, positive ou non, d’un concert à l’intention des auditeurs qui l’attendent et le lisent dans leur quotidien. Il peut ne pas être d’accord avec ce que vous écrivez, mais si le critique commet une erreur de jugement, le public ne le prendra plus au sérieux. Car le mélomane est souvent intransigeant envers l’artiste comme envers le critique. Il ne pardonnera pas au soliste de n’avoir pas été tout à fait à la hauteur de ce que l’on pouvait en attendre, pas plus qu’il ne sera indulgent envers le critique musical qui surévaluera une interprétation ou qui sera, au contraire, trop sévère envers elle. Donc la musique et la critique demandent toutes deux des connaissances bien précises, et, si primeur est donnée à l’artiste qui projette sa personnalité devant une assistance venue l’écouter, le critique, lui, engage sa plume et son texte à l’intention de ses lecteurs. Et s’il y a d’admirables concertistes, il y en a de moins bons, tout comme il y a d’impeccables analystes critiques et des zoïles au petit pied.

Que n’a-t-on déjà débattu du métier de critique musical ! Est-ce un métier, d’abord ? D’aucuns en doutent. Ce n’est pas un métier à plein temps, dit-on. La preuve ? Une revue musicale comme « Diapason » pour prendre cet exemple, emploie quatre ou cinq rédacteurs permanents, mais en plus, une cinquantaine de pigistes. Or, d’une manière générale, le journaliste professionnel attaché à un organe de presse, que ce soit un quotidien régional ou un hebdomadaire, traite, le jour, des informations locales, régionales, nationales, ou dirige un secteur d’activités rédactionnelles, et, le soir, il couvre la manifestation artistique de laquelle il rendra compte dans les colonnes de son journal. Et, pour lui, c’est plus que du temps plein. Bonjour les 35 heures ! Le passionné ne les compte pas.

Est-ce une occupation de dilettante ? D’aucuns le pensent. Et, pour certains, plus ou moins familiers de l’écoute classique, c’est le cas. Ils sont professeurs, juristes, fonctionnaires le jour, et le soir, critique amateur pour un journal local. Toutefois, le journaliste professionnel spécialisé dans le domaine culturel ou musical, peut souvent mieux contrôler son écoute et ses projections de plume qu’un amateur éclairé qui aurait parfois tendance à forcer le ton de ses appréciations dans un sens ou dans un autre, et se mettre lui-même en valeur.

Alors, est-ce un travail de journaliste professionnel spécialisé, ayant sa carte officielle de presse, ayant fait des études musicales de bon niveau, ayant une sérieuse connaissance de l’histoire de la musique, pouvant analyser le style de chaque interprète, de chaque œuvre, ayant suivi un cursus de musicologie ? C’est préférable et c’est rassurant pour le lecteur.

A preuve : un journaliste du mensuel spécialisé intitulé « La Lettre du musicien », défendant le rôle du critique au-delà du simple article informatif, assurait que « pour assumer ces fonctions, il fallait connaître l’histoire de la musique et de ses interprètes, (vivants ou morts dans le cas d’enregistrements discographiques), savoir bien écrire la langue française, connaître les codes de déontologie de la profession de journaliste professionnel,(éviter les termes diffamatoires NDLR) mais que très peu de gens savaient faire ces trois choses à la fois.»

  • [**Des histoires drôles, des lettres assassines…*]

Toujours est-il qu’on a souvent médit sur le compte du critique. On le craint parfois, on le conteste aussi, tout comme on peut l’approuver. Ou on le prend en grippe et on lui écrit des lettres assassines. Elles proviennent parfois de certains artistes qui trouvent qu’on a jugé trop sévèrement leur prestation, leur dernière composition. (-un jour, l’un d’eux m’avait adressé une lettre assassine car je m’étais permis d’analyser sa partition-), leur récente mise en scène lorsqu’il s’agit d’un ouvrage de théâtre parlé ou de théâtre lyrique. Je vous avouerai que je n’ai pas reçu souvent ce type de missives incendiaires, mais un metteur en scène d’opéra, piqué au vif, m’en avait un jour adressée une qu’il avait même fait placarder à la porte d’entrée de l’Opéra-Théâtre de Metz, Place de la Comédie, car je n’avais pas trouvé très cohérente la conception décorative et scénique de son opéra « Samson et Dalila » de[** Camille Saint-Saëns*]. Or, Dieu sait si j’ai parfois mis le doigt sur des mises en scène actuelles qui me paraissaient quelque peu farfelues, incohérentes ou complètement déjantées, et portant souvent sur des opéras de grand répertoire, de[** Mozart*], de [**Wagner*] ou de [**Puccini*] comme « LaTosca » par exemple, dont le metteur en scène avait fait fusiller l’héroïne à la fin du spectacle alors que le drame de [**Victorien Sardou*] duquel l’opéra était tiré, précisait bien que celle-ci s’était suicidée. En toute logique. Ce qui me fit titrer : « On a volé son suicide à Tosca ! ». Le public m’avait approuvé. Le metteur en scène, lui, n’avait pas réagi. Mais j’ai pu observer aussi que la plupart des metteurs en scène contemporains plus ou moins en vue, ne sortent pas nécessairement de leurs gonds en lisant une critique qui leur est défavorable, car, même une publicité négative leur donne cette opportunité de faire parler d’eux. Ce que j’ai pu maintes fois constater.

On raconte parfois des histoires assez drôles sur le compte des critiques musicaux. Un chef d’orchestre que j’appréciais beaucoup, [**Jacques Lacombe*] pour ne pas le nommer, aimait les anecdotes et, devant le public d’un concert commenté, il raconta celle-ci : « Un directeur d’orchestre avait embauché un musicien assez polyvalent mais qu’on ne savait pas trop où mettre. On lui proposa un poste de chef d’orchestre pour seconder le directeur : cela ne fut pas très concluant. On le mit alors dans le rang des violoncelles : il jouait faux ; à la flûte, c’était pire, à la percussion, c’était la cata ! On ne savait plus qu’en faire. Alors, on en fit un critique musical… »

C’est, évidemment, une hilarante caricature qui n’a absolument rien à voir avec la réalité. Mais la boutade avait fait rire toute la salle. Or, ce gag n’est pas sans rappeler, d’une certaine manière, le propos du livre du très célèbre critique parisien de la seconde moitié du XXe siècle et aujourd’hui défunt, [**Antoine Goléa*], intitulé « Je suis un violoniste raté ». C’était encore à l’époque où l’on disait à un élève moyen de la classe de violon qu’il ferait mieux de se convertir à l’alto, ce que l’on dit moins maintenant. Antoine Goléa racontait donc dans son bouquin, qu’il avait bien étudié le violon mais qu’il n’avait pas atteint le niveau de soliste et de virtuose auquel il aspirait. Or, Antoine Goléa, qui fut, on s’en souvient, un des critiques musicaux français les plus influents et les plus redoutés, avait un bagage musicologique impressionnant, connaissait à fond le répertoire, les interprètes, vivants ou morts, les styles.

Il avait une oreille infaillible et ses écrits avaient une force de persuasion qui lui était particulière, tout comme le ton de ses conférences portant plus spécialement sur la musique contemporaine avait un impact formidable sur son auditoire.

  • [**Des avis partagés*]

Alors, peut-on vraiment définir les qualités requises pour être ce que l’on peut appeler un bon critique ? Les professionnels de la question ont, bien évidemment, des avis divergents. Pour un de mes confrères parisiens, il n’est pas nécessaire de savoir lire une partition d’orchestre, car la critique procède de l’écoute et de l’écoute seule. Et je peux être d’accord avec lui sur ce plan là. Ce qui n’empêche pas que, dans les départements de musicologie de certaines universités, on préconise, dans le cursus d’études, un cours de critique musicale, au même titre que ceux d’analyse musicologique. Pour un autre, le critique doit se considérer comme un des spectateurs de la salle un peu mieux informé que la moyenne du public. Ce qui me semble là aussi assez juste.

Pour tel autre, [**Alain Lompech*], qui écrivait dans les colonnes du « Monde », le critique ne doit être ni dogmatique, ni donneur de leçons, ni prendre parti dans ces combats idéologiques qui opposent les clans de la vie musicale.

Voilà qui est valable pour Paris, pour les grandes métropoles où les journaux de sensibilités idéologiques différentes, sont en concurrence et où le journaliste musical fait une critique qui se démarquera obligatoirement de celle de ses confrères.

Nonobstant et d’une manière générale, on considère dans la profession, la critique comme un genre littéraire à part entière. Selon mon confrère [**Jacques Drillon*], par exemple, le critique est lu en tant qu’auteur et non en tant que professeur qui fait un cours didactique. Pourtant, si d’aucuns objectent que la critique n’est pas une pratique créative parce qu’elle se fonde sur l’activité artistique d’un autre, compositeur, soliste ou chef d’orchestre, certains ne l’entendent pas ainsi. Par exemple, un écrivain, tel [**Stendhal*], a publié des commentaires pointilleux sur les opéras de [**Rossini*], qu’il décortiquait à sa manière et dans son style, et bien d’autres écrivains ont fait de même.

Toujours est-il que cette expression littéraire qu’est la critique, n’a aucune autorité sur la musique elle-même, mais peut toutefois influencer dans un sens ou dans un autre, le soliste qui la lit. Car bien des virtuoses qui prétendent ne pas lire les critiques sont les premiers à le faire. Autre constatation : Jadis, le compte rendu, négatif ou positif, d’un spectacle, suffisait à vider ou à remplir les salles de concert ou de théâtre lyrique. Ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

En revanche, certains hommes politiques qui gèrent les finances municipales ou régionales, s’appuient volontiers sur une opinion dégagée dans la presse à propos d’une manifestation artistique encensée ou qualifiée de quelconque, pour reconduire une subvention, la réduire ou la suspendre, à l’association qui l’a programmée.

  • [**80% d’objectivité, 20% de subjectivité*]

Mais, pour en revenir à une règle générale, le critique musical est celui qui doit être en capacité de porter un jugement, à la fois techniquement argumenté, donc objectif, et livrer ses impressions, donc subjectif, sur l’interprétation d’un concert qui porte aussi bien sur un programme de polyphonies médiévales que sur une oeuvre de création contemporaine. Or, pour produire une critique spécialisée, le journaliste maîtrisera d’autant mieux son sujet qu’il aura une bonne connaissance du répertoire, du monde musical vivant, qu’il se sera forgé une expérience dans l’analyse de façon à ce qu’il soit capable d’exprimer la différence qu’il y a entre un orchestre qui interprétera la 4ème symphonie de[** Brahms*] ou la 2ème de Gustav Mahler, et un autre orchestre qui jouera les mêmes symphonies. Et, bien sûr, l’art de la critique comparée ne vient qu’après une longue écoute des oeuvres et de ceux qui les jouent, tout comme une bonne pratique auditive permet de donner un avis sur une oeuvre jouée en première audition mondiale, le comparatif se faisant alors par rapport aux oeuvres d’autres compositeurs de la même période. C’est en fait ce que cherche essentiellement le lecteur d’un article.

Donc, ce n’est que par cette longue pratique auriculaire que l’on pourra inverser l’affirmation courante selon laquelle « la critique c’est 80% de subjectivité et 20% d’objectivité ». Car le but vers lequel tend le critique, c’est bien de pouvoir juger toute oeuvre ou tout interprète avec cette rigueur objective qui sera le socle de sa critique, ses impressions subjectives ne devant que les corroborer. Or, les critiques sont comme tous les êtres humains : ils sont différents. Le jugement de l’un peut se démarquer de celui d’un autre. Et ceci relève essentiellement de la sensibilité de chacun, sensibilité qui accompagnera la rigoureuse analyse technique, stylistique, interprétative, et qui démontrera le processus créatif du compositeur d’une œuvre comme le talent d’un interprète.

  • [**Une règle d’or : la modestie. Une faute professionnelle : partir avant la fin !*]

Or, il y a une règle d’or, la modestie, car la critique ne doit pas se prendre plus au sérieux qu’elle ne le mérite. Certains critiques usent d’un droit régalien pour châtier la prestation d’un pianiste, ce qui le place au dessus de l’interprète en voulant démontrer qu’il a un ascendant sur lui, ce qui est une véritable cuistrerie. Il n’y a rien de plus néfaste que la vanité pour se faire détester de tous. Ce fut le cas jadis. Cela ne passerait plus aujourd’hui.

Or, pour certains, l’orgueil est le fond de commerce du critique. Pour ma part, je crois qu’il faut une certaine dose d’humilité, de la rigueur, de la précision et de la ponctualité. Pourquoi ? Parce que le public repère le critique au milieu de la salle. Vous le connaissez peu ou prou, mais lui, il vous connaît. J’étais jeune critique alors, et un notable de la ville s’était plaint auprès de mes supérieurs et m’avait reproché d’être en retard bien que le concert venait à peine de commencer. Plus grave est de partir avant la fin du concert. Ce dont on peut vous faire grief quand c’est le cas. Moralité : il faut donc être présent de la première à la dernière note.

Jeune encore, on m’avait raconté une histoire authentique : un journaliste avait fait la critique d’un opéra donné au Grand théâtre de Bordeaux en se basant sur la répétition générale à laquelle il avait assisté parce qu’il ne pouvait pas être présent à la première représentation. Son article paraît dans le journal, le lendemain, donc, du jour prévu de cette première représentation, avec force détails sur la mise en scène, les décors, les costumes, la tenue scénique et vocale des chanteurs. Hélas, le théâtre de Bordeaux avait entièrement brûlé le soir même, juste avant cette première représentation, qui n’a donc pu avoir lieu. Pas plus que la seconde. Mais cela, le critique ne le savait pas le soir où il livra son papier. Pas plus que le journaliste qui mit son article anticipatoire en page. Car, comment aurait-il pu faire le rapprochement entre la critique d’un spectacle lyrique et l’incendie nocturne. Il n’était pas le fait-diversier qui relata le sinistre.. Depuis que j ‘ai eu connaissance de cette affaire, je me suis juré de ne jamais faire la critique d’un spectacle que je n’avais pas vu le jour même où il avait été donné.

Autre principe que je me suis efforcé d’appliquer : celui de garder une certaine réserve pour ne pas dire distance, sur le plan relationnel avec tout artiste, car, si on est trop ami avec lui, on n’est plus aussi libre d’écrire publiquement ce que l’on pense d’une de ses prestations qui n’aura pas été au niveau de ce que l’on était en droit d’attendre. J’en ai fait l’expérience.

J’étais, il y a assez longtemps, amicalement lié avec un artiste lyrique, un ténor, qui avait fait ses classes de chant au Conservatoire de Metz et qui remplaça [**Luis Mariano*] qui venait de mourir et qui, comme on le sait, remportait un triomphe dans les opérettes de [**Francis Lopez*] données au Châtelet à Paris. Après avoir assumé pendant dix ans les premiers rôles d’opérettes au Châtelet où il obtenait un grand succès, cet ami ténor voulut revenir à l’opéra et se lança dans le rôle de Don José de la « Carmen » de[** Georges Bizet*] dont il réserva la primeur de sa rentrée au théâtre de Metz. A la fin du spectacle, il ne m’avait pas convaincu, car il avait incarné ce rôle principal dans le style du chanteur d’opérettes dont il n’avait pu se départir, malgré tous les efforts qu’il avait dû déployer pour revenir au style d’interprétation de l’opéra. Je suis allé lui expliquer, très longuement, après le spectacle, ce que j’allais devoir écrire dans le journal, non pas pour le descendre en flammes, mais pour assurer à la critique sa crédibilité vis-à-vis du public. Je n’ai jamais revu le chanteur…

Et depuis, je n’ai plus entretenu de relations étroites avec les artistes invités aussi bien sur la scène de Metz que sur celles de la région, de France ou de Navarre, de façon à conserver le recul dont j’avais besoin au nom de l’impartialité.

  • [**L’évolution de la critique musicale*]

Alors, avant d’en venir à la critique musicale telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui et au critique en particulier, je voudrais vous proposer d’abord une petite rétrospective sur l’évolution de cette espèce que l’on dit en voie de disparition et, selon les pires augures, vouée au cimetière des dinosaures, (ce qui n’est rien de moins sûr, nous y reviendrons) rétrospective qui va nous permettre de comparer les formes qu’elle a prises au fil des époques qu’elle a traversées. La critique s’est développée surtout au début du XIXe siècle lorsque les concerts en salles devinrent publics et non plus réservés, comme aux siècles précédents, à l’élite nobiliaire ou aux salons princiers.

Au XIXe siècle, donc, la nouvelle bourgeoisie disons louis-philipparde, ainsi que le bon public qui aime la musique, qui pleure au théâtre quand l’opéra est triste ou qui vibre au concert en découvrant les symphonies de [**Beethoven*], auront besoin d’une petite lanterne pour les éclairer sur les mystères de l’orchestre où les artifices de la mise en scène lyrique. C’est là qu’apparaît le critique, parfois didactique, parfois tranchant, puis du critique-feuilletonniste dont [**Hector Berlioz*] fut, en son siècle, le plus pertinent des représentants. Il y eut ainsi des plumes célèbres parmi les musiciens qui ont tenu chronique dans une gazette. Outre Berlioz, il y eut [**Franz Liszt, Robert Schumann*] en Allemagne, puis [**Paul Dukas *] et [**Claude Debussy*] en France, parmi les principaux..

De même que chez les écrivains, il y eut [**Théophile Gautier, Stendhal, Baudelaire, Georges-Bernard Shaw*] qui ont trempé leur plume dans l’encrier du critique musical. Et ils seront bientôt des centaines, du pâle plumitif au savant aristarque, qui profiteront de l’essor considérable que connut la presse quotidienne et les mensuels durant tout ce XIXe siècle et XXe siècle et qui se poursuit encore aujourd’hui, pour donner leur avis sur ce qu’ils auront entendu. Et parmi eux, combien de folliculaires débitant anecdotes et potins mondains récoltés dans les coulisses des théâtres ou des salles de concerts. Or, ces échotiers du spectacle classique appartiennent à une espèce qui, elle, a aujourd’hui franchement disparu.

  • [**Nouveau phénomène : la culture de masse*]

C’est au lendemain de la Seconde guerre mondiale, qu’apparaîtra progressivement cet autre phénomène social qu’est la culture de masse, et qui plongera très vite dans la musique le public des classes moyennes, pas uniquement par le biais du concert classique, du récital ou des séances de musique de chambre, (dont le chiffre des auditeurs n’a pas tellement suivi la croissance démographique de la population elle-même) mais par celui du disque, le 33 tours en vinyle prenant le relais du 78 tours, et avant le compact-disque qui a aujourd’hui plus de trente ans d’âge. Et ces nouveaux amateurs de classique auront besoin qu’on leur explique pourquoi l’interprétation d’un concerto de piano de [**Chopin*] joué par Untel et paru chez Philips, est différente de celle d’un autre pianiste dont l’enregistrement est sorti chez Sony où chez La Voix de son maître, et en quoi est-elle différente. Cette démocratisation de la musique par le disque, mais aussi par la radio et la télé, a suscité une vive curiosité de la part de ces nouveaux auditeurs. De même que le public en salle attend lui aussi, les commentaires précis sur les oeuvres qu’il aura entendues pour confronter ses propres opinions à celles qu’il aura pu lire dans son journal.

C’est à partir de ce moment là, qu’on a pu assister aux mutations qui se sont opérées dans le domaine de la critique. A une certaine époque, on regroupait les chroniques d’arts vivants sous le titre « Arts et spectacles ». Un générique qui a pu apparaître dépassé ou élitiste. Toujours est-il qu’on utilise maintenant le terme fourre-tout de « Culture » qui englobe à peu près tout : les musiques actuelles dites urbaines comme le rock et le rap, le multimédia, les loisirs, les arts de vivre, les promenades, la gastronomie, le cinéma, et, accessoirement, la musique classique. Une étude du syndicat des attachés de presse corrobore ce que l’on peut constater au quotidien : Depuis les années 1950, l’offre de spectacles s’est développée d’une manière considérable et s’est élargie vers de nouvelles expressions artistiques. Et, cependant, dans la presse écrite, la surface rédactionnelle consacrée au spectacle vivant a baissé en ce qui concerne le théâtre parlé, la danse classique, la musique dite sérieuse, au rebours de la place accordée aux one-man-shows de variétés, aux groupes de rock, de techno, de rap qui sortent leur nouvel album, et, en général, pour tous les chanteurs et les ensembles qui génèrent un business considérable et qui font l’objet d’une large couverture dans les médias écrits ou audiovisuels et dans les supports virtuels.

  • [**Les avant-papiers ont la primeur sur les critiques*]

D’autre part, la restriction de l’espace rédactionnel dévolu au classique, découle de plusieurs autres facteurs : 1° diminution de la pagination de certains quotidiens correspondant aux difficultés financières de la presse écrite et à la baisse du lectorat, 2° choix éditorial plus orienté vers les activités de loisirs où vers les spectacles fédérant un large public populaire, et susceptibles de satisfaire davantage les abonnés et d’élargir le lectorat vers le jeune public. Ce qui n’est pas prouvé.

D’où ce nouveau phénomène apparu dans la presse et dans les news où les articles sont de plus en plus des avant-papiers, (articles d’annonce) des interviews d’artistes du show-biz en général, interviews qui accrochent l’oeil et qui séduisent le lecteur grâce à des formulations directes et parfois fort simples et traitées sur le mode people. C’est-à-dire que le spectacle quel qu’il soit est devenu un produit de consommation. On est donc dans ce schéma du « tout culturel » où le « prédigéré » est devenu une norme artistique, où les papiers consensuels sont devenus monnaie courante et le « pré-vendu » un concept qualitatif. On monte en épingle à peu près tous les groupes de passage, qui présentent leurs derniers clips et font état de leurs projets, ce qui leur donne l’occasion de constituer un press-book qui est leur meilleure publicité.

Alors, au milieu de cette sphère sonore plus ou moins envahissante selon certains, il est bien évident que les articles de réflexion sur l’art vivant et en particulier les analyses critiques sur la musique dite sérieuse, subissent, d’une manière générale, le sort de la peau de chagrin. Il n’est qu’à mesurer aujourd’hui, la place qu’occupent les critiques de théâtre, de musique, de danse, dans les grands nationaux comme « Le Monde » ou « Le Figaro » par exemple, qui fonctionnent par modules assez courts, en pied de page, et dont le lignage est à peu près équivalent, voire moindre, entre les critiques de ciné, de théâtre, de ballet et de musique classique. Alors, pour émerger, le critique applique la formule connue : « Ecrire court pour être lu », et synthétise au maximum, pour ne pas dire qu’il pratique l’autocensure, parce qu’il ne peut pas développer autrement son article en profondeur.

  • [**- Les médias virtuels enterreront-ils les supports papier ?*]

Est-ce à dire pour autant que la critique musicale est en péril ? On dit que la presse papier aura disparu dans 10 ou 20 ans. Admettons, mais en est-on vraiment sûr ? Il n’en reste pas moins que la critique musicale se fait un boulevard par le biais de ce que l’on appelle la blogosphère et les sites Internet appelés à prendre toujours plus de place dans la vie quotidienne. Il n’est qu’à consulter les sites d’accès qui permettent de discuter entre internautes en fonction de leurs genres musicaux préférés. C’est en somme de la critique mais en circuit fermé, et elle porte le plus souvent sur les musiques actuelles et populaires, et leur contenu est souvent rédigé dans le langage familier des jeunes blogueurs, qui font un pied-de-nez au style et à l’orthographe plutôt maltraitée, ou qui utilisent leur langage codé.

Il est possible aussi de créer des comptes d’utilisateurs qui posent sur la toile leurs commentaires, livrent leurs impressions, proposent des articles signés ou non signés.

Donc, la critique est devenue un peu un outil d’expression à la disposition de Monsieur tout le monde. Mais il y a, plus sérieusement, des sites Internet ciblés sur l’opéra et la musique classique, -je citerai en particulier Forum Opéra qui traite vraiment dans le détail l’activité lyrique internationale et dont les spécialistes développent à fond leurs critiques, – de même que le site Abeille-Musique traitant plus spécialement du répertoire musical classique. Et si on veut avoir la trace d’un de ces articles, l’imprimante vous fournit le document. Mais celui-ci présente-t-il le même attrait que l’article que vous dénichez dans votre propre journal et, qu’au besoin, vous découpez, comme c’est le cas de certains mélomanes qui joignent ces critiques-papier au programme du concert auquel ils auront assisté ? La question reste posée.

Alors, les médias virtuels sont-ils la seule planche de salut du métier de critique musical ? A mon avis, si les grands quotidiens d’informations sont menacés sur ce plan là, il n’en reste pas moins vrai que des revues spécialisées dans la musique ne devraient pas couler de si tôt. Car il me semble difficile, à l’heure actuelle, de retrouver, sur un support virtuel, la masse d’informations éditoriales concernant ne serait-ce que la critique discographique traitant mensuellement de plusieurs centaines de compact-discs ou de coffrets parus chaque mois, dans une revue spécialisée comme Diapason ou Classica. Je doute de leur disparition. Mais seul, l’avenir nous dira à quelle sauce la critique musicale sera-t-elle accommodée et quelle forme prendra-t-elle si le phénomène que j’ai décrit tend à se généraliser, où si, selon les propos qui se répandent dans certains milieux de la culture, la critique sera de plus en plus considérée comme obsolète et qu’elle est ainsi vouée à son extinction, ce qui n’est pas prouvé. L’avenir, là aussi, nous le dira.

[** Georges Masson*]


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WUKALI mis en ligne le 29/10/2018- Article initialement publié le 10/04/ 2014)]

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La Belle Hélène. J. Offenbach, Théâtre du Châtelet. Paris. Hélène: Felicity Lott
Ménélaos: Michel Sénéchal, Achille: Eric Huchet, Agammemnon: Laurent Naouri, Ajax I: Alain Gabriel. Direction Marc Minkowski. Metteur en scène Laurent Pelly


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