Modernity in painting


Par Jacques Tcharny / [**Giovanni Boldini*] (Ferrare 1842- Paris 1931) fut un peintre surdoué, quelque peu oublié après son décès mais, aujourd’hui, revenu au premier plan et apprécié pour son talent hors-pair. Ses œuvres, très rares, se vendent à des prix stratosphériques lorsqu’elles apparaissent sur le marché : la demande est bien supérieure à l’offre.

Né d’un père peintre et restaurateur d’art, membre d’une immense fratrie (treize personnes), ses dons sont si évidents que son talent de portraitiste est reconnu alors qu’il n’a pas vingt ans. En 1862 on le retrouve à l’académie de Florence où il fait la connaissance des « macchiaoli »*. Détail croustillant : l’artiste s’opposera violemment à la photographie qu’il considérait comme incapable de devenir un art à part entière…

Son premier séjour à Paris date de 1867 : [**Corot*] y retient spécialement son attention. En 1869 il est à Londres, où les tableaux de [**Gainsborough*] l’éblouissent et où il reçoit de nombreuses commandes de portraits. Il reviendra souvent dans la capitale anglaise.

Mais c’est à Paris, en 1872, qu’il s’installe définitivement. Ses premiers travaux trouvent facilement des acquéreurs : en 1874, il en vend un 3000 francs. Puis il devient le portraitiste  attitré de la haute société et ses prix montent : autour de 25000 francs l’unité.

Aux Pays-Bas, sa rencontre avec les œuvres de [**Frans Hals*] sera un choc violent et inattendu. Vers 1880, sa fortune est faite : ses belles représentations de dames du grand monde s’arrachent. Ses amis sont le[** baron de Rothschild*], le mondain [**Robert de Montesquiou*] ou l’auteure [**Colette*].

Tout au long de ces années fastes, il voyage beaucoup : l’Espagne et le Maroc avec [**Degas*] en 1889, New-York en 1897 où il peint pour la famille la plus riche du pays : les Vanderbilt, ou Palerme en 1900.

En 1886 il crée son premier portrait de [**Guiseppe Verdi*], qu’il offrira à son modèle. Mécontent du résultat obtenu, il en réalise une seconde version, entièrement au pastel (1886). Il en fera cadeau à la galerie nationale d’art moderne de Rome en 1918.
Vers 1924, sa vue baisse. Il épouse une jeune italienne, [**Emilia Cardona*], peu avant de décéder en 1931. Cette dernière obtiendra de son mari qu’il laisse toute son œuvre à l’état italien, sur demande de [**Mussolini*]. Le musée Boldini est situé dans sa ville natale de Ferrare, à l’intérieur du célèbre « Palais des diamants » : le Palazzo Massari.
|right>

Ce qui impacte l’esprit, au premier regard d’une toile de Boldini, ce sont ses magnifiques couleurs, quasi miraculeuses, brillantes et d’une finesse d’exécution unique. Les peintures de Boldini se reconnaissent sur l’instant. Leur fraîcheur primesautière, car elles sont d’une immédiateté ravissante, n’a d’égale que leur élégance d’exécution. La franchise de la touche (l’écriture du peintre), est d’une fluidité faite de coups de pinceau intrépides et exquis. Le côté « sur le vif » de sa peinture est un attrait supplémentaire de ses tableaux. Sa liberté de ton et de style est plus qu’audacieuse pour l’époque. Le naturel des poses de ses modèles est, quelquefois, nettement excentrique. La vivacité de son pinceau, sa maîtrise technique, la spontanéité des mouvements, l’ensemble de ces atouts, habilement synthétisés, donnent un aspect si personnel à ses travaux qu’ils deviennent extrêmement compliqués à copier : les faux Boldini sont aisément identifiables.

Notre tableau intitulé « Le feu d’artifice  », une huile sur toile de 1890, de dimensions 200 x 98cm, grandeur nature donc, est conservée au musée Boldini de Ferrare.
Que voit-on exactement ? Un modèle féminin, de taille réelle, se détache tant sur un fond noir que le traitement sculptural du tableau devrait sauter aux yeux. Il n’en est rien ! Comment est-ce possible ? Nous allons tenter de le comprendre : un visage d’une femme, plutôt proche de la quarantaine que de la trentaine, nous sourit. Sa coiffure en choucroute étonne pour l’époque. Ses cheveux noirs sont moirés de rouge. Tête et haut du corps, de couleur chair, sont stables. Alors que tout le reste est à dominante de blancs avec ici ou là, mais surtout dans la partie gauche de la robe, des rouges très marqués, le modèle apparaît saisi dans un maëlstrom brownien. L’effet stupéfie le spectateur : si le cou, la poitrine, les bras et la taille sont traités classiquement, les mains forment des fuseaux non finis d’où paraissent s’échapper des rayons lumineux. On devine plus les doigts qu’on ne les voit vraiment, surtout ceux de la main gauche. C’est encore plus violent pour le bas de la robe dont les plis, métamorphosés en rayons de lumières, se dispersent dans le décor environnant. Le sommet de cet effet est dans la cape qui couvre les épaules : l’œil est dans l’incapacité totale de la saisir dans son entièreté, tellement elle est ballottée par un ouragan soufflant horizontalement, alors que les autres éléments visuels sont orientés verticalement.
|right>

Ce modèle montre une taille de guêpe en complet désaccord avec son âge apparent : Boldini pratique un allègement systématique des corps de ses élégantes. Mais il ne s’arrête pas là : il les allonge, leur conférant un aspect maniériste net. Ces deux effets conjugués sont les conséquences visuelles de la manière de voir, de comprendre et de peindre de l’artiste. Car sa vision de l’art bidimensionnel vise à dépasser les structures conventionnelles et traditionnelles de l’art pictural, à déconstruire l’espace familier du spectateur pour l’obliger à regarder et voir différemment. Le fait qu’il maîtrise à la perfection une impressionnante variété d’harmonies chromatiques rend ces mutations compréhensives et acceptables par l’observateur.

Cette incroyable virtuosité technique lui vaudra d’authentiques triomphes mais la critique artistique postérieure, formée au contact des impressionnistes, ne comprendra rien à sa démarche et le jettera aux oubliettes de l’Histoire. C’était aller un peu vite en besogne : notre temps lui a rendu sa vraie place, celle d’un portraitiste de génie.

Maintenant, il nous faut aborder des terre inconnues en terrain miné : la place de cette création dans son époque et son universalité. Certes le tableau est magnifique, une réussite parfaite et une interprétation picturale superbe. Sa puissance et sa beauté sont indiscutables, et indiscutées, et le dynamisme des formes explose en un feu d’artifice pictural. Le grand public et les amateurs avertis le reconnaissent comme exceptionnel. Mais qu’est-ce qui le hisse au niveau suprême ? A l’intemporalité du chef d’œuvre ?
Nous aimerions souligner son côté « commotion électrique » : c’est une flamme, un éclair qui percute le regard. La peinture semble jaillir d’un néant primordial : visiblement, elle n’était pas ici l’instant précédent. Comment est-elle arrivée là ? Les multiples coups de pinceau ont formé ces rayons lumineux, si particuliers, qui sont agités de mouvements centrifuges en pleine activité. L’image paraît sur le point de disparaître, pour laisser la vedette à la suivante.

Cette démarche, purement optique chez **Boldini*], deviendra consciente chez [**Marcel Duchamp*] avec « [Nu descendant un escalier »**, peinture qui tend à l’analyse de l’image cinématographique comme de celle issue de la chronophotographie. Si cette dernière existait depuis longtemps, l’ art cinématographique ne sera inventée qu’en 1892, deux ans après la réalisation du tableau. Comme il arrive parfois aux artistes de génie, ils créent des œuvres qui sont en avance sur leur temps, prémonitoires de ce que sera l’avenir. Si, fait exceptionnel, le sculpteur [**Brancusi*] a eu cette prescience du futur toute sa carrière, Boldini et Duchamp l’ont eu au moins une fois : l’un avec « Nu descendant un escalier », l’autre avec cet extraordinaire « Feu d’artifice ».

[**Jacques Tcharny*]|right>


*Littéralement : les tachistes, école picturale italienne du milieu du XIXème siècle, qui rejette l’académisme régnant, le pendant des impressionnistes français mais très différents.
**Voir l’article que nous avons consacré à cette peinture sur Wukali.


Illustration de l’entête: autoportrait de Giovanni Boldini (1911)


[(


– Cet article vous a intéressé, vous souhaitez le partager ou en discuter avec vos amis, Soutenez Wukali, utilisez les icônes Facebook (J’aime) ,Tweeter, + Partager, positionnées soit sur le bord gauche de l’article soit en contrebas de la page. Aidez-nous à faire connaître WUKALI…

– Peut-être même souhaiteriez pouvoir publier des articles dans Wukali, nous proposer des sujets, participer à notre équipe rédactionnelle, n’hésitez pas à nous contacter ! (even if you don’t write in French but only in English)

Retrouvez tous les articles parus dans toutes les rubriques de Wukali en consultant les archives selon les catégories et dans les menus déroulants situés en haut de page ou en utilisant la fenêtre «Recherche» en y indiquant un mot-clé.

Contact : redaction@wukali.com

WUKALI Article mis en ligne le 06/08/2019, publication initiale 26/01/2019)]

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus