Danser avec ses blessures
Au cœur des montagnes du sud du Maroc, un père et son fils arrivent à une rave en plein désert. Ils cherchent Mar (fille et sœur) disparue depuis des mois au fil de ces fêtes interminables. Autour d’eux : des nomades en fête au grand jour (ou free party) membres et dents manquants, peaux usées marquées de cicatrices et de poussière du désert, histoires de pertes déchirantes. Au milieu de la lumière du désert, les fêlures sont apparentes : elles ne peuvent pas se cacher. Elles sont célébrées, avec musique et sous substance.
Chaque personnage est dépeint avec une justesse sobre : ni psychologie surlignée, ni archétype. Le film leur accorde ce que la vie accorde rarement, la dignité d’exister sans avoir à se justifier. Il y a quelque chose de presque philosophique dans ce refus de l’explication : comme si l’être précédait toujours le sens, et que c’était très bien ainsi.

Sirāt d’Oliver Laxe, avec Sergi López et Bruno Núñez Arjona qui a obtenu Prix du jury au Festival de Cannes en 2025, est désormais disponible en VOD depuis cette année 2026. Le film avance sans récit à proprement parler : arrière-plans vagues, images vivantes, ellipses assumées. Seule la musique vient structurer et magnifier l’ensemble ; à condition d’aimer la techno. Elle y est une pure vibration : on ne voit à l’écran aucun DJ (si ce n’est une brève scène avec un ingénieur du son). Elle est là pour transporter, pour évoquer les mystères de la vie et les quêtes de sens, intimes et universelles à la fois.
Sirāt arrive à un moment où les free parties font l’objet, en France, d’une répression croissante : la proposition de loi 1133, adoptée en première lecture en avril 2026, transforme ce qui relevait d’une contravention en délit passible de prison ferme, et étend la notion de co-organisation jusqu’aux simples participants. Ce que le film d’Oliver Laxe nous rappelle, avec une douceur têtue, c’est ce que ces rassemblements portent vraiment : non pas une fuite du monde, mais une manière d’y habiter autrement. Un espace où se transmettent des savoir-faire, où se reconstituent des liens, où l’on apprend à s’organiser mais aussi danser avec ce qu’on est, y compris le pire. Réprimer cela, c’est éteindre une des dernières formes d’art participatif véritablement populaire et autogéré. Sirāt en est, sans le revendiquer, un témoignage lumineux.
Il y a un vers de Rûmî, poète soufi du XIIIe siècle, qui me revenait pendant le film et qui aurait pu en être la devise : « La blessure est l’endroit où la lumière pénètre en toi. »
Rûmî est le poète de la blessure féconde, celui pour qui la souffrance n’est pas une fin mais un seuil, une ouverture vers quelque chose de plus grand que soi. Dans la tradition soufie, la danse, la transe, la musique ne sont pas des fuites : ce sont des voies d’accès au divin, des manières de se dissoudre pour mieux se retrouver. On pense à la danse tournoyante des derviches, à ce vertige consenti qui ressemble étrangement aux corps en fête dans le désert de Laxe. Mais Sirāt ne se contente pas de la mystique : il y greffe quelque chose de plus occidental, de plus sartrien. Ses personnages n’ont pas de nature préalable, pas de destin écrit. Ils existent d’abord, cabossés, perdus, vivants et c’est précisément dans cet espace brut, avant toute signification, qu’ils se révèlent. L’existence précède l’essence, disait Sartre. Sirāt en fait un paysage.
Sirāt est exactement ça. Un film doux-amer, presque méditatif dans sa dimension la plus saine, sur la mort comme composante de la vie. La vie, justement, ne prévient jamais : ni de ses merveilles, ni de ses drames. Et nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, à la tristesse ou à la peur de la mort.
Une quête initiatique : sur la route vers l’abîme
Sirāt explore cette question sous sa dimension spirituelle, à la manière de Thelma et Louise : dans les deux films, on ne se demande pas pourquoi les personnages meurent, mais comment. Toutes deux en quête initiatique, Geena Davis et Susan Sarandon pètent le feu, réjouissantes et merveilleuses dans leurs rôles de ménagère et de serveuse de l’Arkansas, dont le week-end entre filles tourne à la cavale criminelle à travers plusieurs États. La fin de ce film des années 90 est “divulgâchable” du fait de sa postérité : la Ford Thunderbird 1966 décapotable de Louise se détache superbement sur les rochers rouge vif du désert du Sud-Ouest.
Ces deux films célèbrent quelque chose que je ressens profondément tant de la part des auteurs que des metteurs en scène et des acteurs : la joie d’être, de se permettre, de continuer. De faire exactement le film qu’on voulait faire.
Sirāt, le terme désigne en arabe le pont mythique qui relie symboliquement l’enfer et le paradis. « Sirāt » apparaît 45 fois dans le Coran, presque toujours suivi de mustaqīm : le droit chemin, celui que tout musulman récite dans la première sourate, Al-Fatiha.. Mais dans la tradition des hadiths, le sirāt désigne autre chose : un pont suspendu au-dessus de l’enfer, plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’une épée. Chaque âme devra le franchir au jour du jugement dernier, seule, et selon ce qu’elle a été. Certains le traversent en un éclair. D’autres rampent pendant des milliers d’années. D’autres encore tombent. Le mot porte donc en lui une double tension : la voie ordinaire, quotidienne, celle qu’on cherche dans la vie ; et le vertige du passage ultime, au-dessus du feu. Oliver Laxe a choisi ce titre-là, et c’est tout sauf un hasard. Ou, pour le dire avec Michel Audiard : « Bien heureux les fêlés, car ils laissent passer la lumière. »
Sirāt est un film rare, à la fois douloureux et lumineux, qui vous accompagne longtemps après la salle.
À ne pas manquer!

Yasmine Harras- Pelletier est diplômée en Économie de Sciences Po Paris | Développement rural, microfinance, coopération économique internationale, projets à impact


