Avouons-le tout de go, notre connaissance de la Gaule et des Gaulois, avec tout l’enthousiasme franchouillard qu’elle suscite ( pensons aux supporters du rugby déguisés lors de matches internationaux) est plus que parcellaire, pour ne pas dire indigente… ! Grâce à Astérix certes la potion magique a satisfait des appétits nationaux rigolards, mais quant à l’histoire… ( c’est-à-dire documentée, factuelle, ouverte, croisée et contradictoire, scientifique en un mot), la vraie cette fois-ci, celle de Rome et des Gaulois, ou plus exactement de l’Empire romain et des peuples qui le composent, il nous faudra repasser !
Voici un livre écrit par Jérôme France et publié aux éditions Les Belles Lettres intitulé RÉSISTER À CÉSAR et sous-titré, Tacite et la révolte gauloise de 21. Son auteur, Jérôme France, convient-il de le signaler, est spécialiste de l’Empire romain et professeur émérite à l’université Bordeaux Montaigne, on lui doit par ailleurs une remarquable étude publiée chez le même éditeur Les Belles Lettres et intitulée Tribut. Une histoire fiscale de la conquête romaine.
L’histoire de cette guerre de 21 des Gaulois contre Rome est rapportée par Tacite dans huit chapitres de ses Annales. Selon les auteurs qui ont pu l’évoquer on l’appelle aussi la révolte de Florus et Sacrovir du nom de ses chefs. Point de chronologie : Tibère, succéde à Auguste, il règne de 14 ap. J.-C. à 37 ap. J.-C. Pour les amateurs, le texte latin des Annales est consigné à la fin du livre

Un livre savant, certainement, mais d’abord un livre passion et un livre de culture. Le sujet, une révolte pour les uns, une guerre, une véritable guerre pour les autres où l’armée romaine déploie ses légions, les faisant même venir de Germanie pour combattre la sédition. Jérôme France confronte les points de vue. Une focale de recherche s’attache à comprendre quelles étaient les causes de fracture et de soulèvements violents alors dans l’Empire et ils ne manquent pas. Cette rébellion gauloise ( rébellion, guerre ?) s’inscrit dans ces soulèvements qui bouleversent l’Empire. Elle n’est pas et de loin la plus importante, d’autres mouvements ont existé où Rome usait de sa force et de ses légions pour combattre est écraser toux ceux qui défiaient son pouvoir, la révolte d’Arminius en 9 ap. J-C, celle de Bouddica en 60-61 J-C en Bretagne ou les grandes guerres juives sous Néron et Vespasien comme celle de 132-135 ap. J.C, la révolte de Bar Kobkha sous le règne d’Hadrien.
Ce livre fourmille d’informations. Les protagonistes de cette guerre de 21 tant du côté gaulois que romain sont passés en revue, et ce qui n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage, les mentalités, les psychologies, les intérêts politiques des uns et des autres sont scrutés.
Qu’est -ce- qui a provoqué cette guerre ? Le poids de la dette que les Gaulois devaient payer aux Romains ? «La cruauté et l’orgueil des gouverneurs», écrit Tacite, ce que Guizot évoque en parlant «des ressentiments de l’esprit national et druidique » ou y voir plutôt une dégradation du règne à Rome avec Tibère. L’insécurité au demeurant dans l’Empire était constante soit du fait d’un banditisme endémique, des troubles créés par des tribus insoumises ou des incursions barbares
Un livre d’abord pour des historiens où s’entrecroisent des analyses, des confrontations et des points de vues, où les conclusions de cette nouvelle archéologie renforcée par la science se jaugent, mais aussi l’analyse des textes (l’analyse est au demeurant, et en ses différents variantes, consubstantielle du travail scientifique de l’historien qui se respecte ainsi que ses lecteurs), et notamment ceux de Tacite qui signalons-le n’est pas contemporain des événements, il écrit comme historien mais aussi comme un citoyen romain dans toute la plénitude de la puissance impériale, plus de vingt ans après les faits. Cette histoire est aussi contextualisée tant au travers de la sémantique du texte et de la lexicologie latine, que par la subtilité du mot comme outil d’influence, de diplomatie et de pouvoir politique bien entendu ! Qui plus est Jérôme France déploie dans son étude toute la force analytique de la recherche historique et de la méthode françaises en digne héritier de l’École des Annales, Marc Bloch au demeurant est plusieurs fois cité comme de nombreux autres historiens français, européens ou américains dont les points de vue parfois contradictoires sont évoqués ! Bref non seulement ce livre est moderne, mais il nous permet de regarder le temps long.
Des Gaulois et des Romains
Comme tout livre spécialisé sur le sujet, ce Résister à César, cette étude, nous apprend beaucoup sur la Gaule au temps de Tibère ( il serait plus juste de parler des Gaules). La Gaule antique, en effet allait jusqu’au Rhin et, avec les districts militaires de Germanie, elle englobait non seulement une large part du territoire français actuel, mais aussi la Belgique, le Luxembourg, une partie de la Suisse, des Pays-Bas et de l’Allemagne. Pour fixer cette histoire dans le temps, disons pour faire court qu’elle s’étend de Jules César, mort assassiné comme chacun le sait aux Ides de Mars en 44 av. J-C à la fin de cette guerre ou de cette révolte ( la terminologie est essentielle, pour ne pas dire politique) en 21 entre Tibère et les chefs gaulois, Iulius Florus et Iulius Sacrovir.
Des tribus gauloises, elles sont très nombreuses, faudrait-il les citer toutes on se devrait de mentionner les Éduens (tout particulièrement centraux dans cette guerre de 21 contre Rome, leur capitale étant Bibracte, avant qu’ils ne s’installent à Autun, Augustodunum), mais aussi bien évidemment les Andécaves, les Turons, les Trévires, les Séquanes, les Allobroges, les Rèmes, les Lingons, les Chérusques et bien d’autres. Soulignons que si ce livre est une étude historique académique rigoureuse et laissant cours aux recherches archéologiques ou épigraphiques les plus poussées, son architecture démonstrative ainsi que sa narration particulièrement vivante lui permettent d’être aussi lu comme un livre d’aventure. A telle remarque on peut suivre avec le plus vif intérêt et avec détail les mouvements militaires romains qui se déploient sur tout le territoire et jusqu’en Germanie contre la sédition gauloise que des cartes opportunes permettent de visualiser. On peut prendre connaissance pareillement de la structure d’organisation et de commandement des légions, ou être au fait des luttes de pouvoir à Rome. Le souci de l’évocation de la période historique concerné est subtil, on y apprend aussi bien des paysages de la Gaule de l’époque tout comme de la structure des sociétés gauloises. Mais plus intéressant encore, il faut noter que les Gaulois, et notamment leurs chefs, s’intégraient parfaitement dans la citoyenneté romaine avec tous les avantages qui en découlaient. La pratique du suicide chez les Romains peut-on observer était plutôt courante. Jérôme France s’interroge sur la liberté et le concept de libertas à Rome et établit un dialogue muet avec Cicéron et Salluste.
Quand on mentionne cette période, notamment en histoire de l’art, on a l’habitude de parler de civilisation gallo-romaine, tant la fusion entre Rome et la Gaule était intense. Il faut considérer que non seulement la Gaule était particulièrement riche et disposait d’un potentiel militaire conséquent utile pour Rome et le plus important dans toute sa souveraineté de puissance, mais la protection de l’État romain, comme le souligne, Jérôme France, «ouvrait pour les Gaulois des perspectives de promotion dans tout l’Empire ».
Les hommages gaulois à Rome s’inscrivant aussi dans la pierre, tel l’arc de triomphe de Saintes par exemple, dit aussi l’Arc Germanicus, en hommage à celui qui fut le petit-neveu de l’empereur Auguste, et nombre de stèles funéraires présentes un peu partout en France in situ comme dans les musées sont là pour en attester.
S’il fallait donner un exemple de cette fusion de civilisation et de culture entre les Gaulois et le monde romain, les noms patronymiques gaulois en fournissent un exemple probant. En effet, permettant ainsi de rentrer dans la citoyenneté romaine, ils sont composés du prénom et du nom latin du magistrat qui avait autorisé cette citoyenneté, suivi du nom gaulois ( soit le tria nomina romain). Ainsi Caïus Iulius Eporedirix par exemple (et dont le nom apparait déjà dans la Guerre des Gaules), ou Caïus Iulius Vercondaridubnus.
Laissons à l’auteur Jérôme France le soin de conclure : « Dans une société provinciale en formation, ces grands personnages s’accrochaient au rapport privilégié que leurs familles avaient entretenu avec le pouvoir romain depuis César et Auguste, en l’habillant d’un vague idéal de liberté nobiliaire qui n’était déjà plus qu’un souvenir à Rome. S’ils avaient adopté bien des aspects du mode de vie romain, leur culture demeurait encombrée par des valeurs de fidélité personnelle et de compagnonnage guerrier. Or celles-ci avaient de moins en moins cours dans un empire à tendance bureaucratique, où les relations entre le centre du pouvoir et les élites locales entraient désormais dans le ton commun des usages administratifs et du loyalisme formel. »
Résister à César
Tacite et la révolte gauloise de 21
Jérôme France
éditions Les Belles Lettres
illustration de l’entête: Lion terrassant un gladiateur, Pierre, H. 110 cm ; L.140 cm ; l. 53 cm, Ier-IIe siècle, Musée Denon à Chalon-sur-Saône ( Cabillonum en latin) © musée Denon
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