Dix-huitiémiste, un petit mot intriguant, fringant, qui désigne celui ou celle qui est spécialiste du dix-huitième siècle, un siècle fébrile, socratique, passionnant car un temps de ruptures, de mouvements d’idées, de fractures, d’avancées scientifiques et intellectuelles, et qui n’est pas sans ressemblance avec notre époque et ses contradictions. Dans ce domaine d’études, Elisabeth Badinter a publié maints travaux de recherche sur ce siècle des Lumières et ses personnages les plus emblématiques en concentrant une focale affinée sur l’émancipation des femmes, ainsi son dernier livre juste paru chez Albin Michel fait revivre L’incomparable Isabelle de Bourbon-Parme injustement oubliée.

Isabelle l’incomparable est de ces femmes du dix-huitième dont les vies, l’action ou les oeuvres ont aujourd’hui tant de ressemblance avec nos préoccupations contemporaines pour le droit et la liberté des femmes notamment, l’éducation, et plus encore sur notre conception de l’état de droit et nos libertés fondamentales. Comment donc ne pas évoquer Madame du Châtelet, femme d’esprit, éminemment cultivée, amie et mentor de Voltaire et dont la curiosité intellectuelle était sans limite, pensons aussi à Olympe de Gouges qui périt sur l’échafaud. Mais avant tout envisageons cette soif de savoir au centre du dispositif intellectuel ou plus exactement ce travail sur soi-même pour découvrir l’autre et se poser les questions quintessentielles, une sorte de « psychanalyse » de l’action et de la société, une volonté aussi de vouloir apprendre, étudier et découvrir et surtout d’améliorer les liens humains, ce tissage, cette maïeutique qui donne sens à notre liberté.
Dans le préambule à son livre, l’historienne des idées décrit ainsi son personnage: « Isabelle m’a tout de suite fascinée. Réputée pour sa beauté, adorée de tous ceux qui l’ont côtoyée, elle se distinguait par sa grande intelligence, maîtrisait plusieurs langues et s’intéressait à tout, les relations hommes-femmes, la stratégie, la politique, les sciences et les arts… J’ai toujours eu le goût de fouiller les archives mais, jamais, je n’y ai rencontré une personne qui puisse lui être comparée. ».
Commençons par situer notre Isabelle dans le gotha des cours européennes. Elle nait en Espagne le 31 décembre 1741, elle est la petite-fille de Louis XV et de Philippe V d’Espagne. Si sa mère, la reine Louise-Elisabeth, n’ a guère de sentiments affectueux pour elle, en revanche sa grand mère la reine Elisabeth Farnèse, la deuxième femme de Philippe V, se prend très tôt d’une profonde affection et d’une tendresse infinie pour l’infante et décèle en elle ses qualités d’intelligence et de coeur.
Isabelle a sept ans quand elle quitte Madrid pour la cour de Versailles où elle tombe sous le charme de la marquise de Pompadour. Elle assiste aux opéras de Lully, fréquente assidument le salon de la Paix chez la reine où se jouent des tragédies lyriques ou des concerts. Bref, elle devient une parfaite princesse française. Européenne même n’est-ce pas, elle rejoint son père à Parme en Italie en 1749. C’est là dans un pays qu’elle n’aime guère qu’elle reçoit son éducation et a entre autres maîtres le chevalier Auguste de Kéraiio et Condillac. Le premier, personnage intéressant et chaleureux, lui fait découvrir outre le monde scientifique, les idées des Lumières et la nécessité de réformer la société, notamment au travers de l’éducation des enfants. Quant à Condillac épris de la philosophie de Locke et d’histoire, il bouscule chez sa jeune élève les raisonnements et les discours. Elisabeth Badinter évoque les méthodes pédagogiques pour le moins violentes de l’époque, coups de pied, de poing et bâton utilisés par ces précepteurs pour dresser leur élève, ce qui était alors la norme, comme dans les collèges dirigés par les jésuites du temps. Bien entendu on y parle aussi de Rousseau.
En 1760 elle est présentée à l’Impératrice Marie-Thérèse qui dans un courrier émouvant au père d’Isabelle et à Louis XV se répand en éloges pour la jeune princesse.
Le 7 septembre elle épouse Joseph, le fils de l’impératrice. Le jeune prince alors âgé de dix-neuf ans ( elle en a 18) encore vierge, vit dans l’angoisse de la nuit de noces et de la vie conjugale. Isabelle saura apaiser ses peurs et ses angoisses et se faire aimer. Elle saura gagner les coeurs de tous ceux qui l’approchent. . .
Ses écrits sur l’éducation, l’autorité, la bienveillance et non le laxisme, le rôle des parents sont d’une confondante modernité. Une personnalité toujours attachante, d’une grande individualité, à l’esprit libre et toujours en mouvement.

Huile sur toile, 285cm/415cm
Galerie nationale de Parme
Pour reprendre une formule d’Elisabeth Badinter, Isabelle de Bourbon-Parme est « une intellectuelle précoce et prolifique ». Précoce, pour le moins, car le temps lui sera compté. De seize à vingt-et un an, année de sa mort sa production littéraire est impressionnante mais dont elle garde le secret. Son thème de prédilection est l’éducation des enfants à laquelle elle a consacré près de mille pages. Autre thème d’écriture, le sort réservé aux femmes, son pré carré intellectuel.
Elle a cependant un secret le voici : si on connaissait sa passion intellectuelle pour Marie-Christine, sa belle-soeur, on ignorait ses élans enflammés et plus encore charnels pour celle-ci . Et oui, c’est une découverte qu’Elisabeth Badinter a mis à jour en dévoilant le contenu de certaines lettres non connues des historiens jusqu’à maintenant et qu’elle a réussi à débusquer. «Je suis amoureuse de toi comme une folle» écrit elle à sa belle sœur, «Je meurs d’amour pour toi», plus encore «Je vous baise de toutes mes forces, mais plus avec le menton», ou bien : «Je vous baise tout ce que vous me laissez baiser», enfin « il pourrait bien arriver que nous nous embrassions jusqu’à l’épuisement et en quête de chair mais aussi d’une infinie fin je baise ton petit cul d’archange ». Que ne dira-t-on de la passion amoureuse, de cette fusion des esprits libres, des intelligences et des corps !
Faut-il rappeler que les femmes de cette époque qui portent des enfants, les parturientes en particulier, connaissaient souvent un destin tragique et nombre de maternités se terminaient souvent par la mort de la mère ou de l’enfant. Ainsi chacune d’entre ces femmes, la mère comme la fille, Louise-Elisabeth et Isabelle, auront à subir les affres de l’accouchement.
Isabelle de Bourbon-Parme avait une quasi préscience de son destin, de sa mort, ainsi avait-elle évoqué ses angoisses dans des échanges épistolaires. Elle meurt en couche à l’âge de 21ans.
En annexe: sous la plume d’Isabelle de Bourbon-Parme une intéressante étude de Frédéric II
L’Incomparable
Isabelle de Bourbon-Parme
Elisabeth Badinter
éditions Albin Michel. 15€90
Illustration de l’entête: Isabelle de Bourbon-Parme (1749) peinte par Nattier (1685-1766).
Huile sur toile, 158cm/115cm. Château de Versailles
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