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Matisse et Frida Kahlo aux Carrières des Lumières

par Pétra Wauters

Aux Carrières des Lumières se jouent « Matisse, la symphonie des couleurs » et « Frida Kahlo, en plein cœur ». Frida Kahlo était aux côtés de Picasso pendant huit mois. La voici de retour avec Henri Matisse. Tous deux sont des figures majeures de la peinture du XXe siècle et ont fait de la couleur un élément essentiel de leur art. À travers des centaines d’images projetées, animées et accompagnées de musique, cette expérience immersive invite à découvrir leurs univers artistiques et leurs histoires de vie.

Nous avons une nouvelle fois aimé ce que nous proposent Virginie Martin, la directrice artistique, et son équipe. Le 23 février dernier, nous avions parlé de Picasso et Frida Kahlo dans Wukal ( voir article)i. Nous ne reviendrons pas longuement sur l’artiste mexicaine, mais on peut déjà dire que la revoir sur les murs des Carrières est une redécouverte. On est surpris par des séquences qui nous avaient échappé. Il y a tant à voir ! Dans cette nouvelle lecture, on ressent plus fortement encore sa souffrance, même si la vie est toujours la plus forte, même si le cœur de l’artiste bat encore plus fort au fil des tableaux qui s’animent. La douleur se transforme en énergie.

« Henri Matisse peignait ce qu’il voyait ; Frida Kahlo, l’icône avant-gardiste, peignait ce qu’elle vivait », nous confie Virginie Martin. On suit ce battement de cœur qui vient nous immerger dans l’intime. Virginie Martin poursuit : « Dans son univers, on s’est intéressé à l’art précolombien, à l’art aztèque, à l’artisanat mexicain, très visible dans ses œuvres, ainsi qu’à la Casa Azul, son refuge. Arrive l’accident de bus, qui va changer le cours de sa vie, puis la résilience qui s’ensuit. Son œuvre est autobiographique et, musicalement, on a fait des choix intenses. On passe par des pics émotionnels, puis des moments d’apaisement, à l’image de sa vie. »

Frida Kahlo aurait-elle pu faire l’objet d’un spectacle long ?

Olécio partenaire de Wukali
©photo Pétra Wauters

« Elle aurait pu, effectivement, mais je ne gère pas la programmation. Le spectacle long dure déjà 40 minutes. Ce qui est sûr, c’est qu’il y avait un véritable souhait de prolonger Frida Kahlo, en plein cœur. Matisse et Kahlo, les deux fonctionnent vraiment bien. Matisse peint le monde extérieur avec son prisme à lui, son ressenti, tandis que Frida Kahlo livre son monde intérieur. On a deux visions qui sont de la même époque, mais dans des contextes complètement différents, déjà géographiquement. On voit comment ils transmettent leurs émotions, leurs vécus, tous deux marqués par leur diminution physique. Ce sont deux artistes intéressants à observer ensemble », se réjouit la directrice artistique.

Pour le spectacle consacré à Picasso, elle nous disait avoir rencontré certaines difficultés avec les ayants droit, notamment concernant le contrôle de l’image de l’artiste. Nous lui demandons si elle a rencontré les mêmes difficultés pour le spectacle consacré à Matisse.

« On avait la chance que Matisse soit tombé dans le domaine public. On a eu accès à toutes les œuvres que l’on souhaitait présenter dans l’exposition. Quand je construis un parcours, je recherche bien évidemment toujours les œuvres les plus connues et celles que l’on peut présenter en très haute définition, avec une belle qualité d’image. D’autant plus qu’avec Matisse, on est en présence d’œuvres très immersives, car il est allé chercher lui-même de grands formats au fur et à mesure de son cheminement artistique. Cela se prête très bien aux parois des Carrières des Lumières. »

Virginie Martin nous livre une partie du contenu

« Nous avons tout ce qui est peinture, le postimpressionnisme, le fauvisme, que l’on a particulièrement mis en avant. Au fur et à mesure, on avance vers tous les intérieurs niçois, la beauté du quotidien perçue par l’artiste. Puis la maladie évolue et c’est quand même un facteur important de sa créativité, car il est diminué physiquement, mais sa créativité se libère dans le même temps. Il va chercher autre chose, comme découper directement dans la forme, et on a toute une séquence dédiée aux découpages.

Le vitrail, c’est le bouquet final. Lui-même considérait que c’était l’aboutissement de sa quête, son chef-d’œuvre. Et on en revient encore à l’importance de la couleur chez Matisse. On termine dans l’immatériel : on n’est plus dans le pigment. La couleur colore la lumière et il entre alors une spiritualité très forte, qui arrive en toute fin de l’exposition. »

Quel rôle jouent les couleurs dans ces projections ?

« Neuf couleurs nous permettent cette rencontre intime avec Matisse. Neuf couleurs chargées d’émotions, de souvenirs, de voyages, accompagnées de citations réelles du peintre. On utilise au maximum le vocabulaire de Matisse.

Nous démarrons avec des œuvres peintes du postimpressionnisme au pointillisme, jusqu’aux paysages fauves. Puis on arrive sur la première œuvre fauve majeure révélée au public dans l’espace du Grand Palais, que nous avons reconstitué ici en 3D aux Carrières, pour vous projeter au cœur même de la fameuse salle VII du Salon d’Automne de 1905, là où ce mouvement est né.

On a toute la période niçoise, les intérieurs, la beauté du quotidien, tout un jeu sur les étoffes, dont les motifs sont très importants dans l’œuvre de l’artiste, et on arrive aux œuvres découpées. Une peinture qui devient immersive et qui se prête bien à l’espace des Carrières. »

©photo Pétra Wauters

Nous admirons quelques belles trouvailles au niveau de l’animation

« On s’est bien amusé, en effet ! On a eu une grande liberté pour reconstituer les œuvres, notamment dans la période des découpages. C’était plaisant de suivre les formes, de les faire, de les défaire ! »

Nous avons particulièrement aimé le travail sur la lumière, cette façon si personnelle qu’a Matisse de mettre la lumière en couleur. On arrive à ce qu’il considérait comme son chef-d’œuvre : la chapelle du Rosaire de Vence. Ce sont les vitraux qui accompagnent le final de l’exposition.

Quelle part la bande son joue-t-elle au coeur du dispositif de l’exposition ?

« Les choix musicaux tendent à transmettre cette idée d’une peinture positive, joyeuse, douce. On est sur une exposition grand public, facile à comprendre. Matisse peint ce qui l’entoure à travers son prisme, ses émotions, et musicalement, on cherchait une musique agréable. On passe du néoclassique au jazz, de l’électro à la musique contemporaine.

Nous mettons en scène et en musique 200 œuvres et de nombreuses photos : la Méditerranée, l’Algérie, New York, la Polynésie… Des lieux révélateurs et déterminants pour Matisse, que l’on voit voyager. »

Quel rôle joue l’art du vitrail dans l’exposition

« C’est effectivement un moment clé. On a La Rosace (Rose Window), qui se trouve à l’Union Church de Pocantico Hills, près de New York, aux États-Unis. On découvre aussi Les Abeilles. Cette composition était prévue à l’origine pour la chapelle de Vence, mais Matisse l’a finalement offerte à sa ville natale, Le Cateau-Cambrésis, dans le Nord, où elle est installée aujourd’hui dans une école. »

©photo Pétra Wauters

Le public est-il au rendez-vous, connaissez-vous ses attentes en terme de programmation? ?

« Le début de saison a été compliqué, » nous confiera le directeur, Étienne Devic. « Et c’est le cas pour l’ensemble des sites culturels et touristiques de la région. Tout le monde a été impacté par l’ambiance et le contexte international, la situation en France, le pouvoir d’achat… Tout cela s’est traduit par une fréquentation moins importante au printemps. Fort heureusement, nous avons eu un très bon été, notamment en juillet et août, avec 9 % de visiteurs supplémentaires par rapport à l’an passé. »

« Nous avons décidé d’augmenter l’expérience Océans, et l’alternance de trois jours Océans et quatre jours Picasso et Frida Kahlo s’est avérée un pari gagnant ! Un nouveau public est venu aux Carrières, beaucoup de familles notamment, parce que c’était accessible et, surtout, gratuit pour les moins de 7 ans. »

« La question s’est posée, confie Etienne Devic : comment optimiser la basse saison ? Nous avions déjà anticipé en amont avec cette nouvelle programmation. Le parti pris est de prolonger Océans jusqu’au mois de février, un peu avant les vacances, et de présenter cette nouvelle expérience autour de Matisse.

On suit la même alternance : quatre jours par semaine pour Matisse et Kahlo, et trois jours par semaine pour Océans. On répond à une vraie demande avec des thématiques plus orientées vers le divertissement, comme Océans, ou encore Le Petit Prince et Tintin, déjà expérimentés et qui marchent très bien. Enfin, on fidélise un public qui nous est déjà acquis, plus régional et qui revient dès que l’on présente une nouveauté. »

Faire parler Matisse, quelle bonne idée

«Je vous remercie, en effet  Il y a encore une nouveauté dans la manière de réaliser l’exposition, poursuit Étienne Devic. Nous avons ajouté une voix off qui vient introduire chaque chapitre, comme si Matisse nous parlait, comme s’il nous prenait par la main. Le propos est créé, mais il part de citations réelles. Cela permet de conceptualiser chaque chapitre et d’accompagner le public tout au long de l’exposition.

C’est un défi technique, parce que la voix humaine est très complexe à restituer dans les Carrières, à cause de la réverbération. Les ajustements ont été très bien travaillés, ce qui fait qu’elle est parfaitement audible. C’est le comédien et doubleur Augustin Jacob qui prête sa voix pour incarner Henri Matisse. »

Virginie Martin et son équipe réussissent à faire dialoguer les œuvres de Matisse et de Frida Kahlo avec force et émotion. La lumière, le mouvement, la musique, tout y est ! On ressort avec des images plein les yeux, mais aussi avec l’envie de revenir sur certains tableaux… tant il y a à voir et à ressentir.Ma

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