Aller à la Biennale d’art contemporain de Venise, c’est découvrir, se confronter, s’étonner devant les créations des artistes venus du monde entier pour présenter leur travail. Parfois surprenantes, parfois incompréhensibles, les sculptures et installations qui remplissent l’Arsenal de Venise sont à regarder pour en profiter ou pour… les critiquer. Elles sont exposées dans une galerie longiligne qui servait autrefois à tresser des cordes pour les galères et autres navires de guerre. D’où son nom de Corderie. Rythmée par des cloisons, divisée en espaces plus ou moins bien délimités ou carrément ouverts, cette longue galerie est l’occasion de prendre son temps pour se promener au milieu de centaines d’œuvres d’art soigneusement sélectionnées. Elles viennent toutes en écho au thème de la biennale : In Minor Keys.
Différent pour chaque édition, le thème de cette année a été choisi par Koyo Kouoh, commissaire de l’édition 2026. In minor keys veut dire que toutes les œuvres portent le regard sur ce qui est discret, effacé, sans caractère clinquant ni bruyant. Cent dix participants ont été officiellement invités parmi lesquels certains retiennent l’attention, parlent ou résonnent avec celles et ceux qui les regardent. Amalgams and Graphts sont de celles-là.

Biennale de Venise 2026
©Photo Philippe Poivret/WUKALI
Amalgams tout d’abord
Une première sculpture en bronze montre un personnage assis, faisant face au spectateur. Sa tête est absente, remplacée par des branches sur lesquelles sont venus se poser des oiseaux. Les branches sont serrées, comme celles d’un arbre. Les oiseaux sont tous différents. Certains sont prêts à s’envoler, d’autres sont bien installés et n’ont pas l’intention de bouger Tout le corps du personnage est recouvert de fleurs et de feuilles. Un oiseau a trouvé une place sur la jambe gauche.
Juste à côté, dans le même espace, une installation montre deux personnages allongés à même le sol. Ils reposent sous un massif de fleurs de toutes les couleurs. Ils n’ont pas de visage. Ils pourraient être aussi bien homme que femme. Morts ou endormis, on ne le saura pas.
Si ces deux œuvres sont dans la Corderie, une troisième sculpture est à l’air libre, le long du bassin de l’Arsenal. Monumentale, haute de plus de trois mètres, elle représente le personnage assis qui, maintenant, s’est levé. A moins que ce ne soit l’un des deux personnages allongés sur le sol qui ne se soit relevé.

©photo Philippe Poivret/ WUKALI
Que penser de tout ça ? D’abord, que c’est tout simplement beau. Ensuite qu’il y a un magnifique travail dans la réalisation de sculptures aussi complexes. Et aussi que Nick Cave, puisque c’est de lui dont il s’agit, nous montre que nous avons toutes et tous de petits oiseaux dans la tête. Peut-être ? Que la nature, les arbres, la forêt sont bien vivants et nous ressemblent. Comme nous même leur ressemblons. Nous faisons partie d’un même monde.
Et nous pouvons nous lever, nous relever pour laisser les feuilles, les branches, les fleurs nous recouvrir, nous embellir et nous faire vivre ou revivre, accompagnés par la beauté. La vie est présente, c’est elle et son parcours dans le temps qui nous sont présentés. Comme une histoire racontée, ou comme dans un conte, ces deux sculptures et cette installation surprennent. Elles rythment un parcours fait de rencontres avec des personnages irréels et débouchent sur un hymne sans fin à l’imagination et à la création
Le bronze des sculptures de Nick Cave leur donne un caractère massif sans pour autant leur faire perdre la légèreté. Le ciel reste toujours clair, les oiseaux sont bien visibles au travers et au-dessus des branches. En passant du bas vers le haut, le regard retrouve l’espace, l’ouverture et la liberté alors que les pieds bien posés au sol, solidement arrimés dans une herbe desséchée, pouvaient laisser penser qu’il n’y avait aucun espoir de s’envoler
Graphts ensuite
Le titre de cette série dont nous ne voyons qu’un exemplaire est une construction faite avec le mot « Graft » qui veut dire greffer, combiné au mot « photograph » qu’il n’est pas besoin de traduire. Nick Cave greffe, mélange, dans une même installation verticale son propre portrait avec de vieux plateaux de service et des fleurs brodées sur le panneau. Il en résulte un mélange d’objets et d’images diverses au milieu desquelles le visage de l’artiste évoque ses diverses façons de travailler le métal, les tissus ou d’autres matières. Et surtout de les faire dialoguer ou entrer en résonnance. C’est aussi une allusion à la confrontation entre le service d’employés de maison et la richesse de celles et ceux qui sont servis par ces mêmes employés tout en n’oubliant pas la beauté de la nature. Ni le fait que les employés étaient noirs, tout comme Nick Cave l’est.

©photo Philippe Poivret/ WUKALI
Amalgams et Graphts veulent transmettre un message optimiste. Il est toujours possible de retrouver la tranquillité du corps et de l’esprit pour qu’un oiseau vienne se poser sur une partie du corps, une jambe en l’occurrence. Les idées, comme les branches des arbres, peuvent pousser et accueillir des oiseaux qui vont se reposer au calme et à l’abri. La vie est faite de rencontres, l’autoportrait au visage reposé montre une sérénité qui peut se poursuivre, se retrouver ou arriver toute seule malgré toutes les agressions et difficultés d’une vie normale. Ou non.
Nick Cave est né en 1959 à Fulton dans le Missouri., USA. Il vit et travaille à Chicago. La série Amalgams et Graphts a été exposée dans la galerie Jack Shainman à New-York en janvier 2025. Elle est visible jusqu’au 22 novembre 2026 à la biennale d’art contemporain de Venise
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