Quand vous tapez « Nazanine » sur le clavier de votre ordinateur, il y a neuf chances sur dix pour que votre ordinateur (enfin l’intelligence artificielle de votre ordinateur) vous fasse remarquer que vous faites une faute. Et pourtant ! Et pourtant, Nazanine est un prénom, rare je le conçois, d’origine perse. Des prénoms rares il y en a une grande quantité en français, pensons à Radegonde ou à Sophronime alors pourquoi pas en perse qui est une culture multi-millénaire, avec des prénoms qui ne sont plus que très rarement donnés de nos jours aux nouveau-nés.

Nazanine est une étudiante iranienne dans une école de stylisme. Paul, le personnage qui écrit, est un jeune journaliste dans un hebdomadaire classé plutôt à gauche. Depuis le décès de ses parents il vit avec son grand-père qui revendique (comme Paul) ses racines bretonnes. Paul est surtout et avant tout, une caricature de ce que l’on appellera, plus tard, la « gauche caviar » : une personne aisée matériellement, assez cynique, avec une pointe d’humour, plein de certitudes mais avec un vrai détachement par rapport aux problèmes matériels du quotidien. C’est un jouisseur ayant pour philosophie de vie : carpe diem, sans aucune vision sur l’avenir. Il se sens pas du tout intéressé par ce qui ne le concerne pas de près.
C’est en faisant un reportage à la faculté de Nanterre (et surtout sur les extrémistes gauchistes (anarchistes, trotskistes, maoïstes, et tant d’autres)) qu’il fait la rencontre de Xerxès, un étudiant en architecture, rejeton d’une des principales familles de bazar de Téhéran, proche de la cour du Shah (nous sommes en 1978). Grâce à lui, Paul rencontre sa sœur Nazanine lors d’une soirée au Palace et c’est le coup de foudre immédiat.
Mais en 1978, le pouvoir vacille sous les coups des communistes et des mollahs, dont un des plus connus à l’époque : Rouhollah Khomeini. Au journal, on s’enthousiasme pour cette révolution. Il faut dire que domine la figure tutélaire de Michel Foucault. L’aveuglement des intellectuels français (et occidentaux) insurge Nazanine qui finit par patirir en Iran pour aider ses parents de plus en plus inquiets de la situation, pendant que Xerxès élabore des chimères en France. Mais avec le retour de Khomeini suivit d’une terrible répression contre les collaborateurs de l’ancien pouvoir et surtout contre les femmes, l’enthousiasme au journal diminue et certains finissent même par comprendre qu’ils se sont encore fait aveugler par un miroir aux alouettes après le maoïsme ou les Khmers rouges. Paul n’a plus qu’une idée : arriver à sortir Nazanine de l’enfer qu’est devenu l’Iran.
Bien sûr, ce magnifique roman est en mettre en résonnance aux événements qui secouent l’Iran depuis la mort de Masha Amini et la guerre actuelle. C’est l’occasion pour Gilles Martin-Chauffier, l’auteur, de dénoncer l’aveuglement total des intellectuels français, à la recherche d’une révolution pour dénoncer l’enfer que représentait, à leurs yeux, la société française et leur manipulation par des idéologues dont ils ne comprenaient rien, ayant une vision plus qu’idyllique de l’Islam sans percevoir que les mollahs qui arrivaient au pouvoir avaient un vison non seulement rigoriste mais aussi très personnelle sur texte. Nous sommes loin, très loin, entre le discours de Khomeini et de son successeur, et la pensée humaniste du perse Rumi, le fondateur de l’école soufiste des derviches tourneurs !
Gilles Martin-Chauffier refait aussi revivre un certain Paris de la fin des années 70 : Le Palace, Castel, Foucault, Barthes, Bénichoue, Bernard Franck et tant d’autres qui ont marqué cette époque. C’était, de fait, un milieu très restreint mais qui sert en quelque sorte de modèle et dont les nostalgiques de cette époque (surtout ceux qui ne l’ont pas connue) se référent en oubliant que ce Paris-là, que cette façon de vivre étaient inconnus de plus de 99% de la population. Mais ce milieu se voulait être en quelque sorte le phare de la société, il savait où était le bien pour tous et avait du mal, du haut de sa suffisance, à accepter toute idée de contradiction. On a vu le résultat, que des erreurs !
Roman liant l’histoire et le pamphlet, Nazanine ne peut que nous faire réfléchir sur l’aveuglement de certains. L’histoire est loin d’être un long fleuve tranquille mais une série d’avancées auxquelles se succèdent une série de rétropédalages dont souvent les femmes sont les premières victimes.
Nazanine
Gilles Martin-Chauffier
éditions Albin Michel. 21€9
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