Accueil Livres, Arts, ScènesExpositions & Histoire de l'artCervin-Matterhorn sous l’oeil des artistes

Cervin-Matterhorn sous l’oeil des artistes

par Pierre-Alain Lévy

La voie était ouverte et libre pour les éditions du Mont-Blanc et sa directrice Catherine Destivelle ( on ne peut trouver meilleure association*) pour publier un livre, un beau livre, consacré à l’un des sommets les plus mythiques de l’alpinisme : le Cervin ( ou en allemand le Matterhorn). Si l’intérêt pour la géologie et la montagne commence essentiellement au 18è siècle, les oeuvres d’art qui célèbrent ce sommet et présentées dans ce livre ( et elles sont nombreuses) s’inscrivent dans le 19 ème siècle et plus largement du XXè siècle à nos jours.

Nul doute qu’il s’agit là d’un livre de passion, celle de la conquête des sommets et plus encore de la maîtrise de soi que doivent exprimer les alpinistes, ces fous d’escalade et de grimpe comme l’on dit, mais aussi d’un livre d’art, d’histoire de l’art même, et la liste des peintres happés par la séduction majestueuse et mystérieuse de cette montagne est considérable. Faut-il signaler que le Cervin culmine à 4 478 m d’altitude situé entre le canton du Valais en Suisse et la Vallée d’Aoste en Italie, et est un des plus hauts sommets des Alpes

Comment le nommer, comment l’appeler, Cervin, Matterhorn, en français, en allemand, voire en italien la Gran Becca ? C’est un peu comme nommer l’être cher, on ne sait trop quel tendre mot choisir ! Alors préférons la sensation éphémère et subjective de l’artiste, le choix de la palette et de la couleur, de la technique, du toucher, celui du pinceau, du support ou de la matière, et bien sûr de l’angle de vue et notamment celui du moment de la journée

On ne peut résumer ce livre et ces choix iconographiques en quelques mots. Coups de coeur bien sûr et c’est bien ainsi, mais aussi un vaste panorama qui intègre des peintres régionalistes comme Alexandre Calame et nombre d’autres fameuses signatures telles Gustave Doré, Eugène Viollet-le-Duc, Félix Valloton, Tsuguharu Foujita , Oskar Kokoshka, Leonor Fini , Salvador Dali pour n’en citer que quelques uns ! Ces coups de coeur ainsi nommés sont d’ailleurs réflexes tant pour l’auteur du livre, Bruno Depety, que pour le lecteur, chacun en conscience fait ses choix et ceux de l’auteur de ces lignes lui demeurent pareillement subjectifs

Olécio partenaire de Wukali

Le livre débute par une aquarelle sur papier et dessin à la plume de Hans Conrad Escher (1767-1823) géologue amateur, grand voyageur, dans les traces de son contemporain le français Horace-Bénédict de Saussure le premier à avoir escaladé le Mont Blanc ( voir illustration de l’entête). Le sommet semble émerger d’un univers liquide, la forêt, ce que permet l’aquarelle, et sa puissance granitique émerge comme un roc dans la mer.

George Barnard ( 1807-1890°
The Matterhorn with Furgenn Glaciern-1873
Aquarelle, rayon avec rehauts de Gouache et gomme arabique 65cm/48cm. Coll. particulière

Autre aquarelle intéressante datant de 1873, celle de George Barnard (1807-1890), à la fois illustrateur et graveur, professeur de dessin. Le romantisme de la représentation avec un Matterhorn dont la puissance granitique s’efface devant le soin porté au paysage dans une vision manifestement inspirée de Delacroix.

Rendons grâce aux éditions du Mont-Blanc et à Bruno Dupety, l’auteur du livre, du choix des oeuvres sélectionnées dans cet ouvrage. C’est un tel plaisir d’y retrouver tout autant des noms devenus célèbres que d’autres artistes dont le destin n’a pas permis qu’ils émergent vers la notoriété qui leur était due. Ainsi quelques peintres anglais, dont on connait pour tous leur attachement au Grand Tour et leur inutrition( pour parler un langage philosophique) c’est à dire leur assimilation totale et reproduite de l’œuvre de leur maître Turner qui transparait dans leurs peintures, Ainsi Arthur Croft ( 1828-1902), peintre de paysage, dont les oeuvres ont régulièrement été exposées à la Royal Academy de Londres, il fut par ailleurs membre de l’Alpine Society. Le Matterhorn avec lui transparait en métamorphoses successives, indifférent au mouvement du temps et des saisons, tempétueux comme une mer déchaînée, et serein tout à la fois !

Arthur Croft (1828-1902). Lyskamm and Breithorn (1878).
Aquarelle sur papier 79cm/119cm. The Alpine Club Collection Londres

Nous avons évoqué plus haut dans le texte Gustave Doré; nous le retrouvons dans le livre avec des gravures ainsi qu’un dessin à la plume et rehauts de gouache appartenant aux collections du Musée d’Orsay. Une scène dramatique d’escalade s’il en est, d’un romantisme tragique, une cordée d’alpinistes est emportée dans un gouffre par une coulée d’avalanche tandis que des rochers dans le tumulte du phénomène de nature roulent et démultiplient le danger. La minéralité du paysage combinée à la fluidité traîtresse de la neige contrastent avec la petitesse des hommes réduits à l’état de pantins désarticulés dans un environnement quasi dantesque où la couverture blanche neigeuse s’oppose à l’obscurité des nuages comme un linceul pour ses défunts

Catastrophe au Mont Cervin, la chute- 1863. Gustave Doré (1832-1883)
Dessin à la plume, gouache, 79,5 cm/ 59,5cm. Musée d’Orsay

Un long chapitre est consacré à l’oeuvre d’Albert Gos (1852-1942) peintre suisse et de son fils François Cos ( 1880-1975). Le Cervin est leur Montagne Ste Victoire ( voir par François Gos: Le Cervin du Stellisee, une huile sur toile), pérenne, majestueux, emprunt de mystère comme un Janus minéral. Il accroche la lumière et fait résonner les ombres, il semble même vouloir s’exprimer, peut être chanter sur les roches comme un engoulevent crépusculaire.

Clair de lune sur le Cervin ( non daté). Albert Gos (1852-1942)
Huile sur toile 209cm/180cm. Alpine Club, Londres
Les riches heures du Cervin (1962).. Leonor Fini ( 1907-1996)
Huile sur toile 40cm/32 cm. Coll particulière

Avec le vingtième siècle, une nouvelle génération de peintres tombe sous les charmes du Cervin comme envoûtée par cette expression de force tellurique apparemment assagie.

Le Cervin constitue le fil conducteur de la collection Cravetto. On n’attendait pas Leonor Fini, on la découvre participant à une confrontation d’artistes pour le collectionneur Cravetto. Elle intitule sa peinture Les riches heures du Cervin... Un tel intitulé est en soi une renaissance ! Le Cervin apparait quasi clownesque comme un Paillasse, presque humain dans la démesure de sa bonhommie de carnaval. On croirait y voir un mélange cocasse d’ Odilon Redon et de James Ensor !

Bruno Depety, l’auteur de ce livre, Cervin-Matterhorn, sous-titré Le regard des peintres, a élaboré de nombreuses notices riches d’informations pour chaque artiste représenté. Pour le tableau de Salvador Dali, Luc Meynet e il sur Angleo, une encre et tempera sur papier, il écrit: « en 1949, Dali, revenu à la foi catholique est reçu en audience privée par le Pape Pie XII. Son oeuvre prend une tournure mystique il lie son intérêt pour les découvertes scientifiques de son époque. La physique des particules le fascine. Les protons, les neutrons seraient les vecteurs angéliques de la force des anges qui élèvent La Vierge et Jésus». C’est alors que Dali se prend au jeu du collectionneur Luigi Cravetto et découvre les contes de la Valletournenche qui se disent au coin du feu au pied des glaciers et du Cervin, source de son inspiration.

Dessin plus que peinture, le travail de Dali est riche, fin, délicat et élaboré, le graphisme est de grande pureté et l’influence de l’art japonais est manifeste. Le personnage de Luc Meynet, humble paysan comme il est décrit, gravit la montagne portant sur ses épaules un fagot de branches, on croirait voir comme en copié collé, un personnage de Hokusaï. Ce n’est plus le Cervin, c’est aussi le Mont Fuji !

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps levons l’ancre, écrivait Baudelaire ! Nous arrivons à la fin de cet article et il nous faut bien conclure. C’est toujours un temps difficile après une pérégrination avec des artistes. Qui eût pu penser que nous ferions un tel voyage dans l’immobilité granitique de la montagne entre Valais et Aoste, ancrée dans l’éternité mensongère du temps !. Une errance sensible en compagnie des artistes et de leurs oeuvres, comme une lecture, un compagnonnage, une métamorphose.

Ji-Young Demol Park (1976)
Dent d’Hérens. Dent Blanche-2025
Encre et aquarelle sur papier. 65cm/160. Coll. Particulière

C’est avec l’œuvre d’une artiste sud-Coréenne, Ji-Young Demol Park  (경력), que nous terminerons. Une jeune artiste à la croisée des deux mondes, l’Asie et l’Europe, Le Cervin ou la réminiscence des montagnes de Corée et de la terre meurtrie et perdue comme le Pic Kwanmo au Nord… . Notre terre, sans frontière, pour le bonheur et la paix des femmes et des hommes qui y vivent.

Cervin-Matterhorn
Le regard des peintres
Bruno Dupety

Éditions du Mont-Blanc. 49€50
____________________

* Catherine Destivelle est une icône de l’alpinisme

Vous voulez nous écrire:
redaction@wukali.com

Ces articles peuvent aussi vous intéresser