Une liste d’attente longue comme le bras, des spectateurs prêts à tout pour décrocher une place à l’entrée du théâtre, au cas où… Du 7 au 10 octobre, Soulèvement, la dernière création d’Angelin Preljocaj, a suscité un véritable engouement au Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence. Et le public n’a pas boudé son plaisir, réservant aux douze interprètes, à l’issue du spectacle, une salve de cris, d’applaudissements et de bravos. Une ovation amplement méritée !
Une chorégraphie d’espoir et d’émotion qui emporte et soulève
Dès les premières minutes, nous avons été happés par cette danse de la révolte, dont les échos avec notre époque troublée résonnent avec une force particulière. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une création d’Angelin Preljocaj entre en résonance avec l’actualité. On pense à Roméo et Juliette, où il était déjà question de résister à un ordre oppressif, ou encore à Retour à Berratham, créé en 2015, dans lequel le chorégraphe explore les ravages de la guerre, les traumatismes et les destins brisés par la violence. Déjà avec Noces, créé en 1989, la lutte se joue sur un autre terrain : celui de l’émancipation face aux traditions patriarcales et aux contraintes imposées aux femmes. Autant de créations qui témoignent de son intérêt pour les tensions qui traversent nos sociétés et les individus. Un intérêt qui ne l’a jamais quitté.
Avec Soulèvement, Angelin Preljocaj s’empare d’un sujet brûlant : la nécessité, parfois irrépressible, de se dresser contre l’inacceptable et de faire entendre sa voix. Portée par douze interprètes remarquables, la pièce explore ces instants où la colère, l’indignation et le désir de liberté dépassent les individus pour devenir une force collective.

©photo Didier Philispart
Dès l’entrée en scène, le ton est donné. Les danseurs surgissent dans le noir. Leurs déplacements sont chargés de tension, le tempo s’accélère et ils investissent peu à peu tout l’espace. Ils glissent au sol, puis s’envolent, plongent de nouveau sur la scène avant de s’élancer dans les airs. Leurs bras, comme élastiques, s’unissent, s’accrochent et forment une chaîne qui s’allonge et ondule, telle une chenille en mouvement. Les corps semblent déjà chercher leur force dans le lien qui les unit.
Soudain, l’ambiance bascule. Au loin, le tonnerre gronde et un nouveau tableau s’ouvre, tout aussi tendu. Une vidéo prend le relais : en gros plan, des rouages et des mécanismes tournent dans un sens, puis dans l’autre. Les danseurs les suivent avec une précision parfaite, leurs gestes épousant chaque mouvement des engrenages. Les corps semblent pris dans une mécanique qui les dépasse, mais dont ils deviennent aussi les rouages vivants.
Peu à peu, les corps se confrontent, se rapprochent, s’entraînent et s’unissent. Les mouvements prennent de l’ampleur, les énergies se répondent et le groupe se forme, animé par une même volonté de résistance. On croirait voir une foule en marche : tantôt serrée et puissante, tantôt éparpillée et imprévisible. Une même impulsion semble traverser les danseurs, comme si l’énergie de l’un passait dans le corps du voisin. Et ce n’est qu’un aperçu de « soulèvement » car le chorégraphe déroule une vingtaine de tableaux qui nous emmènent de Mai 68 aux manifestations actuelles, de la Chine à Téhéran… Autant de puissantes chorégraphies qui traversent le monde et nous rappellent que la liberté reste un combat.
La révolte s’incarne dans les gestes, les tensions et les élans des danseurs. La mort rôde, et l’amour aussi. Soulèvement ne se limite pas à une représentation de la contestation politique. Le chorégraphe cherche à nous faire ressentir physiquement ce qui pousse les êtres humains à sortir de leur isolement pour défendre une cause commune.
Comme souvent, Angelin Preljocaj utilisent des vidéos. Celles-ci ne détournent jamais notre attention de la scène. Au contraire, elles prolongent la chorégraphie et viennent renforcer son propos, en parfaite résonance avec les danseurs.

©photo Didier Philispart
Comment l’indignation individuelle devient-elle une force collective ? Qu’ils soient deux, trois, quatre ou douze, comment les corps parviennent-ils à faire émerger un élan commun ? C’est précisément ce qu’Angelin Preljocaj réussit à mettre en danse et en musique : le refus, la résistance, le désir de liberté. La création donne à voir autant qu’à éprouver les mécanismes de l’engagement. Les individualités ne disparaissent pas, mais elles semblent se fondre dans un mouvement qui les dépasse. Et c’est là que la pièce nous saisit : dans cette puissance qui naît de l’union et transforme une multitude de corps en un véritable corps collectif.
Nous avons adhéré d’emblée à cette danse viscérale, traversée par une énergie qui ne laisse guère de répit. Tout va très vite !
Une musique lancinante et qui colle à la peau
Et puis, il y a cette musique qui nous prend et ne nous lâche plus. La composition d’Irène Drésel, accompagnée du percussionniste Sizo Del Givry, apporte à la chorégraphie une énergie électronique et rythmique, parfois lyrique. Elle pulse, elle insiste, elle s’installe dans le corps du spectateur, au point de nous bousculer par moments. Cet inconfort, si l’on peut dire, sert le propos : la musique entraîne les danseurs, entretient la tension et fait basculer le mouvement dans une sorte de transe collective. On ne peut pas rester indifférent. Elle ne se contente pas d’accompagner la danse ; elle la nourrit, et participe à cette sensation d’urgence qui traverse le spectacle. « Stop » entend-on sur scène et on comprend qu’il faut que cela cesse.
Certes, il y a de la violence dans Soulèvement, mais beaucoup d’espoir aussi, et le public l’a ressenti. À la fin de la représentation, les applaudissements nourris, les cris et les bravos prolongent l’énergie déployée sur scène. C’est comme si cette force collective se jouait de la frontière entre les danseurs et nous, dans la salle. Le temps d’un spectacle, les corps se sont dressés, soulevés sur scène et le public s’est laissé gagner à son tour par cet élan, tous debout ! Une ovation pour une création engagée, puissante et profondément en prise avec notre temps.
Chorégraphie Angelin Preljocaj
Musique Irène Drésel
Lumières Éric Soyer
Assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch
Assistant artistique Paolo Franco
Choréologue Natalia Naidich
Vidéo Nicolas Clauss
Costumes Eleonora Peronetti
Avec Paul-David Gonto, Afonso Gouveia, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini
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