Un boulanger sorti de nulle part, sans ambition ni goût pour la vie. Un immeuble avec un appartement qui n’a d’appartement que le nom. Un jeune couple sans histoire sauf une grossesse en cours.
Dans cet univers, dans ce petit monde, un drame va survenir. Le boulanger va tuer le couple. Sans autre raison que celle de se débarrasser du bruit que ces nouveaux arrivants font. Et d’une inimitié survenue dès le premier contact. En fait, sans vraiment de raison.

A partir de là, Grégory Rateau va nous raconter une histoire. L’histoire de ce boulanger encore jeune, vers la trentaine. Une histoire qui se veut sèche, dépourvue de tout sentiment. Et il y réussit parfaitement. Son histoire n’est pas même clinique. Ce qui supposerait un minimum de regard intéressé. Aucune émotion et pas le moindre degré de culpabilité de la part du tueur. On ne connaît rien ou si peu de celle et de celui qui habitent à l’étage du dessus. Lui il est l’homme d’en dessous. Pourtant, une fois les premières pages tournées, impossible de refermer le livre. Le style et l’écriture ne laissent passer aucune phrase ni même aucun mot inutile. Ils entraînent celle ou celui qui lit, lui impose de poursuivre la lecture de ce court roman jusqu’à sa fin.
Le personnage principal, le boulanger s’appelle Paul Leroux. Il n’a aucun signe particulier si ce n’est qu’il est dépourvu de toute empathie pour ses semblables. On le retrouve dans sa cellule, enfermé dans une prison qui, comme toute les prisons, est un lieu abominable. C’est dans cet endroit qu’il trouve un peu de consolation au fait de vivre. Vivre, être vivant, aimer vivre sont des choses à laquelle il est totalement étranger. Il n’accorde pas le moindre regard ni la moindre attention à celui qui lui a donné la vie. Il vit et c’est déjà beaucoup. Il ne fait aucun effort et se contente d’enfiler les journées les unes derrière les autres comme certains enfileraient des perles. Quant à celle qui l’a engendré, elle non plus, ne trouve pas grâce à ses yeux. Aucun ami, quelques relations de travail dans une boulangerie qui lui impose un rythme de vie décalé par rapport aux hommes et femmes qui vivent dans son quartier, dans son immeuble. Et décalé, il l’est. Paul Leroux se tient à distance, et même très à distance de ses semblables. C’est Grégory Rateau en personne, qui nous le dit
Quant à la consolation au fait de vivre, il la découvre en prison. Il la trouve dans les livres, dans la lecture et dans l’écriture. Ce qui n’est pas sans surprendre la lectrice ou le lecteur. Cette consolation, cet apaisement, d’où lui viennent-ils ? Peut-être se réconcilie-t-il alors avec lui-même après son crime Il est enfin lui-même.
Paul Leroux fait penser à Meursault plus qu’à n’importe quel autre personnage de roman. Le personnage de Grégory Rateau tue sans vraie raison deux personnes dont l’une porte une enfant, celui d’Albert Camus tue lui aussi sans raison. Face à leurs crimes, ces deux personnages ne ressentent pas grand-chose. Voire rien. La mort ne leur fait pas peur. Elle ne les trouble pas Ce n’est pas le sujet.
Roman noir, roman percutant, écrit dans un style qui se reconnait dès les premières lignes, L’homme d’en dessous surprend de la première à la dernière page. Gregory Rateau s’écarte d’une bien-pensance qu’il ne ménage pas. Un violent courant d’air à lire absolument.
L’homme d’en dessous
Grégory Rateau
édition Nouvelle marge, 2026, 112 pages, 15€
illustration de l’entête: Jean Dubuffet. Autoportrait II, 1966. Feutre sur papier. 25 x 16,5 cm. Collection Fondation Dubuffet, Paris
Pour nous écrire:
redaction@wukaii.com


