Prophétie


où l’aventure garde les yeux clairs

là où les femmes rayonnent de langage

là où la mort est belle dans la main comme un oiseau

saison de lait

là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe

de prunelles plus violent que des chenilles

là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche

plus ardente que la nuit

là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève

à rebours la face du temps

là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain

à l’espoir et l’infant à la reine,

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan

d’avoir gémi dans le désert

d’avoir crié vers mes gardiens

d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde

la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant

de la scène ourle un instant la lave

de sa fragile queue de paon puis se déchirant

la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et

je la regarde en îles britanniques en îlots

en rochers déchiquetés se fondre

peu à peu dans la mer lucide de l’air

où baignent prophétiques

ma gueule

ma révolte

mon nom.

Aimé CÉSAIRE (1913-2008)

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