Beauty and romance in Roma !


Henry adorait prendre son temps. Il ne courait pas dans les rues de Rome comme un huissier : il furetait, toujours à la recherche de détails inconnus. Il aimait la découverte pour elle-même. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix, il avait parcouru le monde à la recherche de parfums, de couleurs, de bruits ignorés. Le meilleur moment d’un voyage était la sortie de l’aéroport d’où un nouvel univers s’ouvrait à lui… L’Asie l’avait comblé. Il était revenu quatre ou cinq fois en Inde. Il avait pensé s’y installer définitivement mais l’attrait de la ville éternelle avait été le plus fort. Il y avait tant à faire et à voir. Et les Italiens sont si drôles à regarder vivre qu’il avait choisi de venir ici.

Il était fasciné par le spectacle de la rue, se demandant quelquefois comment vivaient les habitants en 1838. Pourquoi à cette date là ? C’était à cette époque qu’Alexandre Dumas avait situé son « Comte de Monte-Cristo  », dont une partie du roman se passe à Rome. Ce livre était l’un des rares que notre héros avait toujours eu à ses côtés. Il le connaissait presque mot pour mot. Il imaginait ce qu’était la vie en ce temps-là. Le passé est toujours idéalisé par les individus comme par la collectivité. Pas par lui, qui aurait plutôt voulu oublier le sien. Ce qui l’intéressait, c’était ici et maintenant, sauf quand il pensait à Edmond Dantès. Le pavage romain des rues de la ville historique n’avait guère changé depuis l’époque des « Papes-Rois ». Les bandits du style de Luigi Vampa avaient disparu et la campagne romaine était devenue sûre mais, pour le reste, rien n’avait été bouleversé. Il lui arrivait d’arpenter les rues dont Dumas parle, là où se situe l’action du livre…C’est l’atmosphère de Rome qui est si particulier par le poids de l’histoire et l’imagination des innombrables écrivains qui ont écrit sur la ville, dès l’antiquité. Pour un touriste cultivé, chaque bâtiment évoque une personnalité célèbre quand ce n’est pas le décor d’une nouvelle où d’un roman : un bal chez les Colonna qui débute Vanino Vanini de Stendhal, la rencontre du comte et de Vampa au Colisée dans le roman de Dumas. On pourrait les décliner longtemps. Tout cela faisait parler l’inconscient du piéton de Rome, surtout la nuit.

Quand il faisait très chaud, il lui arrivait de passer des nuits entières dehors à regarder les monuments illuminés, les rues, les gens. Tout était beau à voir excepté l’affreux monument à Victor-Emmanuel, construit en marbre blanc dans une ville à dominante ocre jaune, et que les habitants avaient si bien caractérisé en le surnommant « la machine à écrire  ». De la mi-avril jusqu’au mois d’octobre, la vie nocturne était très intense dans la cité. Il se souvenait parfaitement du choc ressenti, un soir de juin ou de juillet lors d’un séjour ancien, par la vision de cette couleur ocre jaune dont sont constitués les immeubles romains, notamment ceux montant vers la place du Capitole, par l’arrière. L’impression avait été indélébile et notre ami était en permanence à la recherche de sensations de cette qualité. L’instant avait été magique, il le savourait encore quarante ans plus tard. A quoi était-ce dû ? L’angle visuel et les couleurs s’étaient trouvés en harmonie et le temps s’était arrêté. Une matrone locale s’était mise à parler fort, Un moment unique d’une densité exceptionnelle s’en était suivi…Au fond de lui il savait que c’était la raison première de son attirance pour la ville éternelle. Il finissait par oublier qui il était : Henry Duplessis n’avait plus de corps, plus d’âme. Il n’était plus qu’un œil qui regarde et qui voit, contrairement à tant d’autres. Le plaisir oculaire en devenait gustatif, il le tournait et le retournait dans sa bouche tel un vin de grand cru de millésime exceptionnel. Peut-être était-ce une marque de la vieillesse ? Auquel cas, il était né vieux. Son âge physique ayant fini par rejoindre son âge psychologique. Ce qui expliquerait son équilibre intellectuel actuel. Pourquoi pas après tout ? Quelle importance cela avait-il ? Il était bien placé pour comprendre la relativité de l’existence. Autrefois, la tête dans les factures, aujourd’hui dans les étoiles, quelle leçon ! Les sables mouvants de « la course au fric » ne l’avaient pas englouti. La destinée l’amenait à finir son existence de rentier ici. C’était l’idéal pour un homme ayant acquis sa culture. La chance ne l’avait pas oublié. Il l’avait cherchée, provoquée et elle était venue au rendez-vous que le destin lui avait fixé. Henry étant un sage, il avait décroché. Il criait « vive la vie » sans arrières-pensées mais dans son for intérieur. |center>|right>

Blanche l’étonnait par sa capacité d’appréhension du monde. Il avait avec elle une relation calme, sereine, apaisée, comme il n’en avait pas connue auparavant. Il pouvait aborder avec elle tous les sujets qui l’intéressaient. Elle n’avait pas sa culture mais ne demandait qu’à l’acquérir. Elle en ressentait la nécessité impérieuse, ce qui lui permettait de l’éclairer de ses lumières. Naturellement, il ne pouvait pas répondre à tous ses questionnements mais quand il n’avait pas la réponse, ils essayaient de la trouver. Le couple marchait bien et tout indiquait qu’il allait durer.

Il se souvenait d’un mot d’un auteur dont il avait oublié le nom : « peu importe la distance, pourvu que l’on ait l’éloignement  ». C’était son exacte situation. Il était français jusqu’à la moelle mais il vivait à l’étranger, dans un pays dont la langue n’était pas la sienne. Il se sentait très loin de la France mais restait très attaché à sa culture française.

Le monde de demain qu’aujourd’hui allait enfanter le terrorisait avec sa montée des fanatismes, il ne le verrait pas heureusement.

La vie avec Blanche était agréable. Ils avaient tant d’intérêts communs. Abandonner sa vie passée lui était apparu comme une libération : il avait jeté son fardeau aux orties. Quel bonheur. Il n’avait aucune nostalgie de Paris où il était né soixante-cinq ans plus tôt, cela lui apparaissait comme un avatar d’une vie antérieure.

Ses rêves ne devenaient jamais des cauchemars. Ils étaient souvent liés aux voyages qu’il avait effectués sur les cinq continents. Une quête de l’âge d’or en somme, qu’il avait rencontré ici. Tous les chemins mènent à Rome dit-on !|center>

Ce jour-la, le couple se dirigeait vers la place Navone où s’élève la fontaine des quatre fleuves. Personne ne doit oublier que le baroque est né ici d’une rivalité entre deux hommes : Bernin et Borromini. Cette phase artistique sera reprise dans les pays hispaniques et germaniques connaissant le développement que l’on sait mais, originellement, ce fut un duel entre deux hommes aux personnalités diamétralement opposées. Le résultat de cette compétition s’appelle le baroque romain. Cet un art d’emphase, excessif souvent, génial parfois. La place Navone en est une belle illustration : l’enflure démonstrative de la fontaine n’est sauvée du désastre pompiériste que par le génie du discours berninesque. Il faut voir l’obélisque qui se dresse sur une grotte de rocailles d’où surgissent un lion et un monstre marin. Cette fontaine parait d’autant plus surprenante que l’obélisque semble reposer sur un espace vide. C’est un tour de force que Bernin a réussi là en lui donnant une légèreté exceptionnelle. Adossés à de faux rochers, des sculptures représentant quatre grands fleuves des quatre parties du monde surplombent la vasque : Danube, Rio de la Plata, Nil et Gange. Tout autour du monument sont sculptées des colombes portant un rameau d’olivier, attributs du pontife ayant ordonné le travail, Innocent X. Cette œuvre interroge sur l’aménagement de Rome à l’époque et il faut savoir à quel point fut violente la rivalité des deux « papes » du baroque pour bien saisir le développement artistique de cette phase de civilisation.

En Amérique latine, le baroque est devenu l’art d’imposer l’image et la présence de dieu aux foules analphabètes. Les églises et les cathédrales sont des orgues démonstratives, des machines de guerre de la Contre-Réforme.

A Rome, il s’agir avant tout d’une rivalité, personnelle comme professionnelle, de deux artistes qui se mesurent sur le terrain local. En réalité, ils ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Ce sont les circonstances qui les opposeront, les papes aussi.
Ce que le Français trouvait de plus remarquable dans le baroque romain, c’était sa qualité technique mise au service d’un visuel chargé d’en imposer la grandeur morale à la population. De ce point de vue, la réussite était totale. Elle lui confirmait ce que les trois derniers siècles écoulés depuis la rivalité créative des deux hommes avaient bien compris : leur complémentarité dans la création.

L’aménagement de la place Navone, dû aux deux rivaux, n’aurait pas pu aboutir à ce que nous voyons aujourd’hui sans cette dispute de préséance. Les deux tempéraments ont créé, bâti, découvert par émulation. Aucun des deux, pris isolément et sans cette concurrence, n’aurait pu atteindre un tel niveau inventif. C’était cela dont il fallait se souvenir.

Il adorait la sculpture du Bernin avec ses plis de marbre qui donnaient à ce matériau l’aspect du tissu. Il était étonné par sa perfection technique comme dans «  Apollon et Daphnée » du musée Borghèse. Il aimait son architecture, personne ne peut être indifférent à la grande colonnade de Saint-Pierre ou à l’escalier d’honneur, mais il appréciait tout autant le Borromini de Saint-Charles aux quatre fontaines.

En définitive ces deux hommes avait fait de cette ville ce pour quoi elle était tant admirée. C’était donc le résultat qui comptait. Une fois de plus, les siècles passés offraient leurs trésors aux temps présents, charge à lui de les transmettre aux périodes futures…La boucle était, a nouveau, bouclée.

Jacques Tcharny


À suivre. .. Prochain épisode Samedi 23 janvier 2016, Une semaine caravagesque


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne
Septième chapitre Une arcane au Vatican
Huitième Chapitre Face à face avec Léonard


WUKALI 16/01/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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