An American artist who lives and works in France


Le Musée National d’Art Moderne – Centre Georges-Pompidou accueille actuellement et jusqu’au 30 avril 2018, une rétrospective dédiée à l’artiste [**Sheila Hicks*]. Plasticienne novatrice de l’Art Textile, « Ligne de vie » (« Lifelines ») offre aux spectateurs l’opportunité de découvrir l’oeuvre à part entière de cette artiste hors norme.
Bien qu’ayant successivement étudié la peinture, la sculpture, la photographie et le dessin, Sheila Hicks va finalement se tourner vers ce qu’elle nommera par la suite, l’Art Textile.

Passionnée par le tissage et la fibre, Sheila Hicks va tout au long de sa carrière entremêler les fils afin de confectionner objets, textiles, bas-reliefs et sculptures. Oeuvres qui n’auront d’ailleurs plus rien de comparable avec la tapisserie traditionnelle, telle qu’on peut la concevoir.

Exalter la forme, faire communier l’oeuvre et son lieu, manifester la couleur comme expression individuelle ou bien encore, refuser toute création dans sa finalité définitive et fixe; tels sont autant de caractéristiques qui placent l’oeuvre de Sheila Hicks entre art, design et décoration; entre tradition culturelle et vision moderniste. Un art qui – sans frontière – se tisse des fils de la vie. Pour ainsi mieux l’exalter.

Originaire du Nebraska (États-Unis), Sheila Hicks vit le jour en 1934 dans la petite ville de Hastings. Elle intègre dès septembre 1954, l’Université de Yale où, elle se forme préalablement à la peinture. Ambitions dont elle se détachera progressivement au profit d’un art bien plus singulier, celui qu’elle nommera plus tardivement, l’Art Textile.

– « Réévaluant ses ambitions de peintres, elle se sentait humble ; alors, elle tissait des miniatures. »

Les diverses influences qu’elle recevra au cours de son apprentissage universitaire seront dès lors, autant d’expériences déterminantes pour le devenir de sa carrière.
Tout d’abord, sa rencontre avec [**Josef Albers*], figure historique du Bauhaus et théoricien émérite de la couleur; ce dernier sut lui transmettre le vivant héritage de cette autorité artistique et l’encouragea de ce fait, à persévérer dans la voie de la création textile.

Au reste, cette première influence fût enrichie par la rencontre, un an plus tard en 1955, avec le[** Dr George Kubler*], historien d’art et éminent spécialiste de l’art hispano-américain qui suscita son intérêt pour les tissus précolombiens. Sans nul doute également que la conception moderniste qu’il se faisait de l’art et qu’il résume lui-même en ces termes: « Supposons que la notion d’art puisse être étendue jusqu’à la totalité des choses faites par l’homme » marqua profondément Sheila Hicks et l’incita en ce sens, à approfondir ses investigations textiles.

Enfin, la découverte de l’oeuvre de [**Raoul d’Harcourt*], « Les Textiles anciens du Pérou et leurs techniques » infléchira finalement son choix d’un art tourné vers le textile et qui deviendra alors et pour le reste de sa carrière, le matériau privilégié de son oeuvre.
Bachelière (Bachelor of Fine Arts) de l’Université de Yale en 1957 et successivement, lauréate d’une bourse Fullbright pour peindre, elle décide d’entreprendre au cours de ses études, de nombreux voyages en Amérique du Sud. Dès lors, ces excursions seront pour elle autant d’occasions de parfaire son habilité au tissage précolombien.

Ainsi, c’est dans la région d’Otavalo, en Équateur, qu’elle commença par observer et se documenter sur la communauté des fileurs et tisserands. Par la suite, c’est au Mexique, à Oaxaca qu’elle se mit à collaborer pour la première fois avec des tisseurs indigènes. A Tenancingo, c’est la technique de l’ikat qui attire toute son attention. Puis au Pérou, c’est la pratique des quipus (sorte de cordelettes à nœuds) qui finit par la captiver. Enfin, c’est au cœur du détroit de Magellan, qu’émerveillée, elle découvrit l’ingéniosité des derniers Indiens, Ona et Alakaluf ; êtres si démunis qui fabriquaient pourtant des petites bourses à l’aide de brins d’herbe

Dès lors, s’il y a un fait marquant dans la vie de Sheila Hicks que l’on omet bien souvent de relever, c’est son goût prononcé pour les voyages ainsi qu’une curiosité insatiable pour les diversités géo-culturelles. Appétence qu’elle entretiendra tout au long de sa carrière – et encore aujourd’hui – et qui imprégnera et nourrira l’entièreté de son art.
« Prayer Rug » est certainement l’une des oeuvres présentées qui souligne le plus ce profond engouement.

Réalisée au Maroc au début des années 1970, cette oeuvre révèle la profonde fascination que Sheila Hicks aura pour cette culture et plus largement, pour les arts marocains. Pensée de manière antinomique à l’architecture locale, cette oeuvre semblable à un large tapis tissé, épouse tradition artisanale et modernité du langage en offrant notamment, aux parois froides des bâtisses islamiques, de denses haut-reliefs composés pour l’essentiel, de brins de laines épaisses qui viennent alors capter et réfléchir la lumière.

Ainsi, les nombreux voyages et activités qu’elle développera au Maroc, en Inde, en Arabie Saoudite, en Israël, au Japon ou bien encore, en Corée – pour n’en citer que quelques-unes – seront autant d’expériences qui marqueront son art et sa carrière par l’effervescence des idées qui en découleront.

Néanmoins, si son attrait pour le textile fût grandement influencé par les découvertes faites à Yale et les voyages qui s’en suivront, c’est entre autre son séjour au Mexique et sa rencontre avec l’architecte [**Luis Barragan*] et le sculpteur [**Mathias Goeritz*] qui définira la finalité structurelle de son art et l’ouverture qu’elle lui donnera par la suite.
– « Mathias Goeritz l’encourageait à composer avec des fils, prétendant que ces petits tissages lui permettraient, à la longue, d’articuler les éléments encore épars de sa personnalité et de formuler ainsi son propre message. » –

[**I. L’Art et la Vie*]

« Le but ultime de tous les arts visuels, c’est le bâtiment  ». L’expression déclamée par [**Walter Gropius*] résume alors parfaitement la vision dogmatique hiérarchisant les pratiques artistiques dans cette seconde moitié des années 1950.

Dès lors, que peut-on imaginer de mieux que le textile – matériau de la vie en soi – pour décorer et embellir toute création architecturale ? En effet, le textile, matière semblable à aucune autre, a cette capacité unique de créer et structurer l’espace en s’y intégrant par le biais de la forme, de la texture et de la couleur. Néanmoins, l’art de Sheila Hicks transcende, à bien des égards, le modèle hiératique de la tapisserie traditionnelle. Assurément, il ne s’agit pas pour l’artiste de plaquer sur des parois murales, de simples décors imagés composés de quelques fibres de coton, de lin, de laine ou bien encore, de soie. Non! Il s’agit dès lors de stimuler notre perception de l’espace grâce à un matériau textile qui se veut consécutivement ductile, souple et irrégulier. Mettre la vie dans l’art, voilà une notion qui intègre et résume à la perfection le travail de l’artiste. Il faut alors prendre le contre-pied à la vision qui a trop souvent tenté de cloisonner les oeuvres de Sheila Hicks comme étant à la frontière entre art, décoration et design. Il est juste de dire que son oeuvre intègre ces trois notions à la fois, sans pour autant, ne s’être jamais rabaissée à l’une ou à l’autre de ces catégories.

Bien qu’elle-même reste peu démonstrative à l’égard de sa propre production, elle avouera de manière très subtile à propos de son art: « j’ai fait autre chose ».
Ainsi et comme il l’a été maintes fois souligné, Sheila Hicks peut-être considérée à bien des égards et notamment, par l’enseignement qu’elle reçut à Yale, comme une héritière (« petite-fille » selon ses propres mots) de l’École du Bauhaus. En ce sens, c’est librement qu’elle a toujours fait évoluer sa production entre art, décoration et design.
Et c’est au travers des nombreuses commandes qu’on a pu lui confier qu’elle a su expérimenter ses idées en grands formats. Dès lors et bien que sa carrière fût marquée par une multitude de projets idéalement représentés dans cette rétrospective, ce sont deux de ses oeuvres qui ont particulièrement attirées notre attention.

« Lianes Nantaises » est la première oeuvre qui illustre parfaitement l’équilibre coexistence de l’art et de la vie. En effet, cette sculpture de textile instruit l’idée déjà évoquée que l’art sous-tend la vie en structurant l’oeuvre dans un espace réel ou tous deux communient invariablement ensemble. Dès lors, cette création est pensée de façon à ce que des lianes (fils de lin partiellement tressés) descendent du plafond jusqu’au sol, pour finir par exprimer leur propre existence à l’horizontale. Il s’agit alors de retranscrire par le biais d’un « pouvoir proprement architectonique » les données fondamentales et intrinsèques de l’espace dans lequel, cette oeuvre est installée. Plus simplement rapporté, il s’agit pour Sheila Hicks d’amplifier les spécificités architecturales d’un lieu. Cette oeuvre prend alors tout son sens dans la galerie 3 du Centre Georges-Pompidou, Musée National d’Art Moderne de Paris – lieu qui plus est, emblématique et hautement typé par la présence de ses artères colorées ornant le plafond de l’institution.

La deuxième oeuvre que nous souhaitions illustrer dans nos propos est intitulée « Baby Time Again ». En effet, cette dernière amorce la prise de distance que prendra [**Sheila Hicks*] vis-à-vis de la passementerie. Dans cette oeuvre, l’artiste s’affranchit des moyens, matériaux et codes de représentation dès lors employés précédemment pour ouvrir et expérimenter un nouveau champs des possibles. Constituée pour l’essentiel de chemises et de linges recyclés (gracieusement cédés par l’Hôpital de Lund, Suède), l’artiste va aléatoirement fixer et disposer l’ensemble. Dès lors, cette oeuvre donne à voir aux spectateurs, une large surface blanche entremêlée de vide et qui traversée de lumière, donne l’aspect de flottement dans l’air.

Cette oeuvre au delà de s’intégrer et de sublimer son espace environnemental, suscite l’intérêt par les objets de la vie qui la composent et qui sous-tendent alors la dimension sociale nouvellement évoquée par l’artiste.

Ainsi, si l’oeuvre de Sheila Hicks reste grandement attachée à l’art, à la décoration et au design, l’exposition cesse de nous rappeler que c’est bien la notion de vie qui relie chacune de ses créations à l’espace qui les accueille. C’est bien alors que son art se compose et s’expose à la vie.

[**I. De l’expressivité colorée à la non-forme*]

Si on nous présente souvent [**Sheila Hicks*] comme une artiste à part entière du fait de son utilisation du textile comme médium créatif. On omet souvent de considérer la place prépondérante de la couleur dans son art. En effet, il ne faut pas oublier qu’elle reçut à l’Université de Yale, l’enseignement coloriste de [**Josef Albers*] et qu’elle fût, bien avant d’être attirée par la fibre, une fervente passionnée de la couleur.

Selon ses propres mots, le problème récurrent de la couleur sur une toile (ou sur tout autre support) est qu’elle ne peut s’exprimer que partiellement du fait qu’elle dépend profondément de son substrat d’une part et d’autre part que sa propre texture l’emprisonne dans l’expression de sa matérialité. Ainsi et selon l’artiste, tout l’intérêt de la fibre est la liberté qu’elle confère à la couleur. Ces dernières étant reliées de façon indissociable l’une de l’autre. Dès lors, le support et la couleur sont libre d’intervenir directement et sans intermédiaire dans l’espace.

« Pillar of Inquiry/Supple Column12  » est probablement l’une des oeuvres présentées qui marque le plus ce rapport au réel de la couleur.

En effet, si la sculpture s’impose dans l’espace par la présence de sa propre matérialité, la large masse fibreuse a néanmoins l’élégance de s’effacer ou tout du moins, de se confondre à la teinte. C’est alors un corps à corps textile/couleur qui s’engage.

L’impression ressentie n’est pas des moindres puisque cette cascade colorée confère invariablement à l’oeuvre, une profonde attractivité tactile qui donne alors aux spectateurs, la furtive et illicite envie de toucher, si ce n’est, de plonger dans cet intriguant matériau. Ainsi, si les textiles de Sheila Hicks attirent, intriguent ou suscitent encore quelques convoitises, c’est bien par la force expressive que la couleur leur confie.

Dès lors, le rapport intime qui se tisse entre le spectateur et l’oeuvre, corrélé au caractère plus qu’attractif de cette ingénieuse alliance remet sur bonne place, la question si épineuse de la suprématie de l’oeuvre comme bien intangible et intactile.

A cette question, Sheila Hicks défend la position d’un art qui veut que « l’oeuvre ne soit pas un absolu dans la mesure où elle s’inscrit dans un environnement donné et que son caractère tactile lui confère un lien intime avec le public ».

La deuxième caractéristique qui rend l’oeuvre de Sheila Hicks si marquante et j’entends résonner dans ce terme, la vie que l’artiste octroie à ses oeuvres; est le caractère ouvert qu’elle confère à ses créations.

En effet, Sheila Hicks se refuse de cloisonner ses oeuvres dans une quelconque position qui serait alors fixe et/ou définitive. En ce sens, ses oeuvres ont pour elle, la vocation inépuisable de se mouvoir dans l’espace autant que son matériau est modulable à l’infini.
Ainsi, si la permanence d’un état ne peut s’imposer au soft sculptures de Sheila Hicks, peut-on toujours considérer l’oeuvre et sa forme comme deux entités inaliénables ?
Si l’anatomie de ses oeuvres dépend en grande partie de l’espace dans lequel elles se situent – nous l’avons bien souvent relevé – il est indéniable que cette configuration soit aussi profondément déterminée par la cohérence subtile et harmonieuse qu’il existe entre les différentes fractions de ce tout.

L’unité cohérente d’une oeuvre prévaut donc à sa structure inhérente comme semble nous l’indiquer l’oeuvre intitulée « Palitos con Bolas ». Cet ensemble composé d’une multitude de bâtons (autrement appelés Bâtons de parole) et de galets (Pierre d’écoute) fait coexister dans une intime adéquation, deux entités antinomiques, de par leurs formes respectives; mais qui ainsi assemblés, suggèrent un espace d’échange entre deux contraires qui finalement, se confondent autant qu’ils s’opposent.

[**I. Les « Minimes »*]

Les « Minimes » sont certainement le travail le plus représentatif de la carrière de Sheila Hicks pourtant, ils restent à mon sens, profondément étrangers au reste de son oeuvre. Ainsi, adossés contre le mur, sont disposés de façon chronologique, une centaine de Minimes – petits bouts de tissus habités – qui coexistent avec le reste d’une collection de trente-deux oeuvres en tout. L’exposition l’annonce, ces oeuvres – décalées – doivent être contemplées indépendamment du reste. Considérés comme une « expression personnelle » par l’artiste, ces Minimes font écho à une pratique confidentielle et intimiste que Sheila Hicks initia en 1954. Étroitement liés à un lieu, une atmosphère ou un souvenir auxquels renvoient des titres, le plus souvent imagés; elle y expérimente sans discontinuer des techniques originales (tissage) et y intègre des matières inédites qui font écho indéniablement aux savoirs-faire des populations qu’elle a pu visiter.

Découvrir l’art de[** Sheila Hicks*], c’est finalement privilégier l’expression sensorielle et s’immerger dans l’univers coloré et matériel de son oeuvre afin de trouver ce qui seul reste vrai. La vie et l’Art, ainsi associés.

Il y a dans les petites choses de la vie des autres que l’on remarque, que l’on note, qui nous interpellent tout simplement car elles résonnent en nous tel un écho à ce qui nous manque, tels des mots qui nous structurent en ce que l’on est.

Vivre. Se sentir pleinement intégrer à la vie. Cette expérience sans rien de plus.
C’est ce que révèle l’Art de Sheila Hicks en nous. L’art vivant d’une artiste vraie.

[**Julie Pouillon
*]


[**« Sheila Hicks. Lignes de Vie (Lifelines) »*]
Jusqu’au 30 Avril 2018 – Centre Pompidou – Musée National d’Art Moderne

[(Bienvenue à[** Julie Pouillon*] qui rejoint la grande équipe des chroniqueurs de Wukali. Et pour son premier article, bravo!

Julie Pouillon est restauratrice/conservatrice des biens culturels et diplômée de l’École de Condé, parallèlement elle est aussi rédactrice. Elle exerce ses activités professionnelles de restauration d’oeuvres d’art dans son atelier à Paris à proximité de la place de la République.

P-A L)]


Bibliographie

⁃ Musée National d’Art et de Culture (Centre Georges-Pompidou), Paris. 2018. « Sheila Hicks. Lignes de Vie (Lifelines) ». Catalogue d’exposition (Paris, Musée National d’Art et de Culture, Centre Georges-Pompidou, Galerie 3, 7 février 2018 – 30 avril 2018). Paris : Éditions du Centre Pompidou, 2018, 151p.
⁃ LÉVI-STRAUSS, Monique (1973). « Sheila Hicks ». Paris : Pierre Horay, éditeur et Suzy Langlois art mural, 75p.
⁃ CABANNE, Pierre (2000). « Dictionnaire des Arts ». Paris : Les Éditions de l’Amateur, 1095p.

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WUKALI 24/02/2018)]

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