Misinformation and slander about Mozart and Free-masonry


Il est de tradition, chez la plupart des historiographes, de taire les appartenances maçonniques. Ou, du moins, d’en minimiser la portée… Ainsi des biographies consacrées à [**Choderlos de Laclos*], [**Saint-Simon*], [**Sade*], [**Voltaire*], [**Talleyrand*], [**Gluck,*] [**Liszt*], etc.

Crainte d’enfreindre des interdits supposés, ou volonté plus ou moins malveillante d’occultation ? Il n’est toutefois plus possible de plaider l’ignorance, la plupart des documents ad hoc étant désormais accessibles à tout chercheur.

Il est non moins remarquable que, dans une œuvre de fiction telle que le film Amadeus (oscarisé en 1984, puis révisé en 2002), les auteurs [**Peter Shaffer*] et [**Miloš Forman*] aient cru bon d’évacuer toute référence à la maçonnitude du compositeur – sous prétexte qu’il ne s’agissait que d’exprimer le point de vue (forcément partiel et partial) d’un rival de [**Mozart*], le compositeur [**Antonio Salieri*] (1750-1825). Argument peu recevable, Salieri étant lui-même franc-maçon – pour autant que l’on puisse inférer des nombreuses pièces maçonniques qu’il a laissées… Quoi qu’il en soit, n’est-il pas pour le moins désinvolte de lui faire endosser toutes les omissions, fantaisies ou contrevérités du film ?

Un auteur est certes libre de respecter ou pas la vérité historique – pour peu toutefois qu’il annonce son parti pris. Mais, en l’espèce, la force et la prégnance des images sont telles qu’il est difficile, pour un profane, de ne pas croire à la véracité de ce qui lui est montré, de ne pas faire sienne la paranoïa prêtée à Salieri…

Il serait trop long de recenser toutes les erreurs historiques du film. Quelques exemples cependant :

• Salieri ne fut certainement pas le médiocre compositeur représenté. Ne fut-il pas, bien au contraire, l’un des artistes les plus créatifs de son temps ? Témoin son opéra Tarare (1787) ou le délicieux Falstaff (1799), repris à Vienne en 2016 par [**René Jacobs*]… Ne fut-il pas également le maître révéré de [**Schubert*], [**Beethoven*], [**Meyerbeer,*] [**Czerny*] et [**Liszt*] ?

• Quant à la légende selon laquelle il aurait empoisonné Mozart (dont il aurait été jalousement épris), elle ne fait que relancer l’affabulation de [**Pouchkine*] (Mozart et Salieri, poème dramatique publié en 1832 – dont [**Rimski-Korsakov*] tira, en 1897, un opéra). Ce même Alexandre Pouchkine (1799-1837) qui professait sans vergogne qu’une personne capable de siffler Don Giovanni était capable d’assassiner son auteur…

Thèse non moins controuvée que celle que tentèrent d’accréditer les nazis, selon laquelle des frères de son Atelier auraient commandité l’assassinat de Mozart, celui-ci ayant failli au « discret » maçonnique. Ainsi, dans un ouvrage publié à Munich, en 1936, par le [**Dr. Mathilde Ludendorff*] (1877-1966) et son mari l’Intendant général des armées [**Erich Ludendorff*] (1865-1937), est-il écrit : « Mozart a été assassiné, comme Lessing ou Schiller, pour asseoir le Temple de Salomon, c’est-à-dire le pouvoir des juifs ».
Imputation tout à fait gratuite, bien sûr, sinon désintéressée – mais qui ne manque pas de renaître périodiquement…

• Autre légende tenace réactivée par le film Amadeus, celle d’un temps épouvantable qui aurait interdit aux parents et amis de Mozart de suivre son convoi jusqu’au cimetière. Version depuis longtemps invalidée par les relevés météorologiques de ce 5 décembre 1791, à Vienne : « Temps doux, avec brouillard fréquent ; température variant de 2°6 à 3°, avec vent d’est faible »…

• Bien qu’il s’inquiétât sans cesse de la carrière de son fils, [**Leopold Mozart*] (1719-1787) ne fut jamais l’homme austère et terrifiant que dépeint le film. Nigauderie psychanalytique que cette apparition d’un père castrateur en drapé de commandeur ! Tandis qu’en vérité, les relations entre père et fils ne furent jamais que de complicité, de respect mutuel et… de fraternité ! N’est-ce pas [**Wolfgang*] qui incita son père à entrer en maçonnerie – comme il le fit également pour son maître et ami [**Joseph Haydn*] ?

En revanche, le portrait psychologique de Wolfgang, ainsi que les extrapolations biographiques sont tout à fait plausibles.

Nous savons, en effet, l’humeur folâtre du « gredin salzbourgeois », comme le surnommaient affectueusement ses amis, « sautant par-dessus tables et sièges, miaulant et culbutant comme un gamin turbulent ».

Nous savons sa dilection pour les jeux de mots polyglottes (il maniait avec aisance latin, allemand, italien et français) aussi bien que pour les plaisanteries scatologiques : sa Correspondance en porte le plus ahurissant témoignage – tout au moins lorsqu’elle n’a pas été, comme dans nombre d’éditions françaises, pieusement expurgée (signalons toutefois, la remarquable traduction de [**Geneviève Geffray*], Flammarion 2011).

Nous savons combien Amadeus aimait les femmes, la fête et… les mathématiques. D’où son goût immodéré pour divers jeux d’adresse…

Nous savons aussi que, loin d’avoir connu la misère chère aux bons feuilletonistes, Mozart gagna souvent des sommes énormes, mais en dépensait toujours davantage, en fêtes, cadeaux et jeu de billard surtout, qui fut pour lui une passion ruineuse. Ainsi lui arrivait-il de dépenser, en une seule soirée, ce que pouvait gagner, en une année, un musicien du rang ! D’où ses perpétuels besoins d’argent…

Il est probable que c’est [**Constance*], la veuve de Wolfgang, qui fit disparaître toute correspondance et documents relatifs à la franc-maçonnerie – à l’instar de[** Nannerl*], sœur du compositeur, dès le décès de leur père [**Leopold*].
Aubaine pour les futurs biographes qui purent ainsi faire l’impasse sur l’appartenance maçonnique de Mozart… Censures apostoliques, lectures sélectives et biographies tronquées concoururent ainsi à l’éclosion du mythe édifiant d’un « divin Mozart », archange resté pur au sein d’un monde frivole et dissolu, trahi par ses amis et par une épouse volage, emporté enfin par un mal pour le moins mystérieux – avant que d’avoir pu mettre la dernière main à son testament spirituel, le Requiem.

Requiem sempiternellement exalté par nos bons exégètes – exorcisant, du même coup, les derniers chefs-d’œuvre que sont La Flûte enchantée, le Concerto pour clarinette K.622 et les Cantates maçonniques K.623 et 623a.

• Le K.623a, ultime composition de Mozart (15 novembre 1791) est un chœur maçonnique à deux voix d’hommes « Unissons nos mains » [seule musique que [**Freud*] disait avoir jamais appréciée – dans sa version martiale naturellement, telle qu’elle sera plus tard adoptée comme hymne national autrichien].


Requiem. Lacrimosa. Wiener Singverein. Wiener Philharmoniker. Direction Herbert von Karajan. 1991.

Composer de la musique religieuse était, en réalité, devenu pour Mozart un tel pensum qu’il compléta la partition inachevée du Requiem en reprenant d’anciennes compositions – procédé qu’il avait déjà utilisé pour sa Grand Messe, K.427.

Ainsi lui fut-il possible de livrer, dès le mois d’août 1791, la partition du Requiem à son commanditaire, [**Franz von Walsegg*]. Ce n’est que quelques mois plus tard que Constance, désormais veuve, demanda – à des fins plus ou moins alimentaires – à son amant [**Franz Xaver Süßmayr*] (1766-1803), ancien élève de Mozart, d’achever le Requiem avec des pages de son cru. Ce qu’il fit, dit-on, pieusement…

Le tour étant ainsi joué, la « maçonnitude » de Mozart évacuée, il ne resta de La Flûte enchantée qu’une féerie, qu’un vaudeville – composé sur un livret « incohérent et débile » afin de venir en aide à un ami directeur d’un théâtre en pleine déconfiture… Fable là aussi : le théâtre de [**Schikaneder*] faisait alors florès !

Ainsi donc – pendant un siècle et demi – la conspiration du silence autour du caractère maçonnique des plus grands chefs-d’œuvre de Mozart s’avéra-t-elle efficace. Qui sait, encore aujourd’hui, que le catalogue maçonnique de Mozart comporte, notamment :

• deux ouvrages lyriques : Thamos, roi d’Égypte et La Flûte enchantée
• sept Cantates
• cinq Lieder
• trois Marches pour les trois grades de la maçonnerie bleue :

– l’Adagio K.410 (un bémol à la clé), pour le grade d’Apprenti ;
l’Adagio K.411 (deux bémols à la clé), pour le grade de Compagnon ;
l’Ode funèbre maçonnique K.477 (trois bémols à la clé), pour le grade de Maître.


Mozart. Musique funèbre maçonnique. Staatskapelle de Dresde, direction musicale Colin Davis.

Mais aussi :

– le Quatuor K.465, dit « des Dissonances » ;
– toutes les pièces avec clarinette, dédiées à son frère de loge [**Anton Stadler*] ;
– le lumineux final maçonnique de Don Giovanni (supprimé un siècle durant, jusqu’à – et y compris – [**Gustav Mahler*]).

Mais un mythe chasse l’autre : succédant au héros saint-sulpicien de naguère, aux suspectes effusions d’un [**Kierkegaard,*] d’un [**Lamartine*] ou d’un [**Karl Barth*], on exalte dorénavant – mythologies modernes obligent – l’apôtre de la liberté sexuelle, le flambeur, l’impertinent scatologue… «Je ne savais pas que Mozart était aussi moderne » s’extasiait récemment un animateur de radio !»

Les Francs-maçons, eux-mêmes, n’échappent pas à la tentation hagiographique. Faut-il ainsi voir dans L’Enlèvement au sérail, Les Noces de Figaro et La Flûte enchantée, l’illustration du ternaire maçonnique « Liberté, Égalité, Fraternité » ? N’est-ce pas là solliciter quelque peu les textes ?

Si Mozart fut, de toute évidence, un franc-maçon sincère et convaincu, dont la vie et l’œuvre furent profondément marquées par la réflexion symbolique et l’éthique de l’Ordre, il ne fut pas toujours l’homme irréprochable et cohérent avec ses idéaux que l’on veut parfois nous faire accroire.

Témoin la pitoyable affaire [**Hofdemel*] : Mozart ayant séduit, dit-on, l’une de ses élèves, épouse d’un des frères de sa Loge, celui-ci aurait défiguré sa femme avant de se suicider. De peu de jours antérieur au décès du compositeur, un tel drame expliquerait, peut-être, que les frères de sa Loge n’aient pas cru devoir assister à ses obsèques.
Disons, à la décharge de Mozart, que ces mœurs libertines étaient alors largement partagées dans les classes privilégiées. [**Choderlos de Laclos*] et [**Casanova*] ne furent-ils pas, eux-mêmes, d’ardents Francs-maçons ? Ce même [**Casanova*] qui, avec [**Mozart*] et [**Da Ponte*], collabora à l’élaboration du livret de Don Giovanni

Bien sûr, flambeur, inconséquent, libertin et fantasque, [**Mozart*] fut tout cela ! Fait, comme tout un chacun, d’ambiguïtés et de contradictions, il n’en a pas moins laissé une œuvre d’une rare perfection ! Si ce n’est pas – comme on le disait naguère – la voix de Dieu qui s’exprime par son truchement, c’est en tout cas celle de l’Homme, dans son expression la plus sublime.

[**Francis-Benoît Cousté*]


Illustration de l’entête: Mozart entouré de sa soeur et son père Léopold, dans un cadre on aperçoit le portrait de la mère de Mozart, Anna Maria, morte en 1778. Johann Nepomuk della Croce (1736-1819). Huile sur toile 1780-1781. © Stiftung Mozarteum, Salzbourg

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WUKALI 29/01/2018)]

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