The importance to be earnest when tackling with contemporary history

Par Jacques Trauman / . «Ce que les historiens décrivent de nos jours comme le système de l’équilibre des pouvoirs émergea au 17 ième siècle sur les ruines de l’aspiration médiévale à l’universalité» , écrit [**Henry Kissinger*] dans « Diplomacy ». En effet, seul le Saint-Empire Romain Germanique et les Habsbourg avaient le potentiel de réaliser ce rêve universel. Mais l’universalité se brisa sur le nouveau concept de « raison d’État », qui justifiait toute action des états destinée à défendre leurs intérêts, et sur celui « d’équilibre des pouvoirs », qui mettait fin à l’utopie du royaume universel.

– [**Quand la France gagna deux siècles*]

Un homme allait incarner cette nouvelle politique : [**Armand Jean du Plessis*], cardinal [**de Richelieu*], qui arriva au pouvoir en [**1624*] ; il n’eut de cesse que d’affaiblir les [**Habsbourg*] afin d’assurer la sécurité de la [**France*]. |left>

Tandis que les Habsbourg étaient des hommes de principes, [**Richelieu*] était un intrigant, qui pouvait tout se permettre; pour l’empereur [**Ferdinand II*], la « raison d’État » était un blasphème : « ce serait folie que de chercher à consolider un royaume, que Dieu à concédé, par des moyens que Dieu réprouve », disait le jésuite [**Wilhelm Larmormaini*], confesseur et conseiller de Ferdinand II. Pour Ferdinand, le but de l’Empire était de servir la religion, pour Richelieu, qui dirigeait un pays catholique, une alliance avec les Protestants ne lui posaient aucun problème. Du point de vue de Kissinger, la France avait là un avantage stratégique décisif.

Or, [**de 1618 à 1648*] eut lieu la [**Guerre de Trente Ans*], qui opposa d’un côté les Habsbourg catholiques et de l’autre les états allemands protestants qui faisaient partie de cet empire, les Provinces-Unies, les pays scandinaves, et de l’autre côté la France, qui, bien que catholique, soutenait les états protestants contre les Habsbourg; et ceci dans une vision purement stratégique. |right>

L’objectif de Richelieu était simple : mettre fin à l’encerclement de la France par l’Empire des Habsbourg, épuiser cet empire dans des guerres sans fin, en soutenant par exemple [**Gustave Adolphe*], roi protestant de [**Suède*], et en empêchant l’émergence d’une puissance impériale aux portes de la France. Il y parvint, au delà de toute espérance; cette guerre civile européenne, qui fit des millions de morts, se termina en 1648 par la [**Paix de Westphalie*], qui fonda l’Europe moderne: l’Empire des Habsbourg était éclaté en une multitude de petits états allemands quasiment indépendants, selon un principe très proche « du droit des états à disposer d’eux-mêmes », et la [**France*] sortit grande gagnante de ce processus, tandis que l’[**Espagne*] entamait une longue période de déclin.

La « raison d’État » l’emportait donc définitivement, ainsi que le concept d’équilibre des pouvoirs. Richelieu avait soumis la religion et la morale à la « raison d’État », et la France devint pour deux siècles la force dominante en Europe, retardant l’unification allemande jusqu’à [**Bismarck*]. « Cependant, pour 200 ans après Richelieu, la France fut le pays le plus puissant d’Europe, et est resté une force majeure de la politique internationale jusqu’à ce jour. Peu d’hommes d’état d’aucun pays peuvent se prévaloir d’une pareille réussite », selon [**Kissinger*].|right>

– [**Une petite ville en Bavière*]

Mais que faire, après la Guerre de Trente ans, de cet empire des Habsbourg désormais éclaté ?

Quand, en 1652, Ferdinand II arriva à Ratisbonne, en Bavière, après la signature du Traité de Westphalie, pour négocier avec les princes et archevêques la nouvelle structure du pouvoir en Allemagne, il n’arriva pas seul; il était accompagné de 3.000 personnes, 60 musiciens et de 3 nains ! Il resta un an à Ratisbonne, où s’y déroulèrent une débauche de fêtes; on tira des feux d’artifices et on y joua, pour la première fois, un opéra italien en terre allemande; « les sommets étaient plus amusants autrefois », nota avec justesse l’hebdomadaire The Economist, juste avant le Brexit !|left>

Cependant, au bout du compte, les états allemands faillirent dans leur mission de créer un état centralisé, et, comme le dit l’historien prussien [**Heinrich von Treitschke*] au 19 ième siècle, ils devinrent « un désordre chaotique, une forme vérolée d’empire et de territoires inassouvis ». Bref, Ratisbonne ne fut pas à priori un franc succès.

Qu’était donc ce Saint-Empire Romain Germanique, empire remanié en 1652, après la Guerre de Trente ans ?

Le [**Saint-Empire Romain Germanique*] était né le[** 2 février 962*], jour du couronnement d’[**Otton Ier*]. Les dynasties Ottoniennes, Franconiennes, puis celles des Hohenstaufen et des Habsbourg se succédèrent, mais sur près de mille ans, ce Sacrum Romanum Imperium Nationis Germanicae, ou Premier Reich, héritier de l’Empire d’Occident de [**Charlemagne*] et de l’Empire Romain, n’a jamais vraiment été un Etat-Nation; il est resté un empire de nature monarchique avec très peu d’institutions impériales communes : le pouvoir n’était pas uniquement aux mains de l’empereur élu, mais également entre les mains des princes-électeurs, et de la Diète, parlement situé à Ratisbonne. Ce n’était ni une aristocratie, ni une oligarchie ni un état fédéral, ni une confédération, mais une structure sui generis qui a cherché à définir sa véritable nature durant toute son existence. Finalement, le Saint-Empire ressemblait énormément à notre Union Européenne !!

L’empire servait de cadre juridique à la cohabitation de différents seigneurs, princes et ducs quasi-autonomes, mais reconnaissant l’empereur comme une sorte de dirigeant suprême de l’empire, tout en influant sur sa politique en l’élisant ou en participant à la Diète; les habitants de l’empire n’étaient pas les sujets de l’empereur, mais des sujets du souverain local. Pour assurer l’unité de l’empire, les empereurs s’appuieront sur le clergé, qui permettait de contrebalancer le pouvoir des grands féodaux, mais le Pape cherchera à s’immiscer dans la nomination des évêques, ce sera la « querelle des investitures » aux 11 ième et 12 ième siècles. L’empire connaîtra un nouvel âge d’or sous les Habsbourg, un impôt général étant même institué par[** Maximilien 1er*] en 1495, mais la Diète restera le centre institutionnel de l’empire. Au XVI ième siècle, [**Luther*] et la Réforme protestante joueront un effet désintégrant sur l’Empire mais la [**Paix d’Augsbourg *] rétablira l’ordre en [**1555*], [**Charles Quint*] abdiquant un an plus tard. |right>

Ce ne fut cependant qu’une simple trêve, et une [**Union Protestante *] sera constituée par six princes protestants en mai [**1608*]; en réaction, les princes catholiques formeront la [**Ligue Catholique*], et ce sera finalement la [**Guerre de Trente Ans*], où, on l’a vu, [**Richelieu*] attisera le feu; puis, enfin, le[** traité de Westaphalie*], qui n’arrangera pas vraiment les choses.

En fin de compte, c’est [**Napoléon*] qui, après Austerlitz, réglera définitivement son compte à l’Empire; « Il n’y aura plus de Diète à Ratisbonne, puisque Ratisbonne appartiendra à la Bavière, il n’y aura donc plus d’Empire Germanique, et nous nous en tiendrons là », dira Napoléon à [**Talleyrand*]. La [**Confédération du Rhin*] sera crée, dont Napoléon sera le protecteur, et[** François II*] abdiquera finalement, abdication promulguée le [**6 août 1806.*]

– [**L’Empire un modèle pour l’Union Européenne ?*]

Le désarroi dans lequel se trouve plongée l’Union Européenne quant à sa véritable nature fait réfléchir historiens et juristes; un problème identitaire nous taraude, car en effet, qui sommes nous, que sommes nous ? Pas un état fédéral, pas une confédération, mais une sorte d’union au sein de laquelle se déchirent souverainistes et partisans d’une union plus poussée.

L’Europe traverse une crise existentielle, un sentiment d’inachevé nous submerge, mais dans quelle direction aller ? Plus d’intégration, pour sauver le rêve européen et subsidiairement l’euro, ou bien faut-il retourner aux monnaies nationales, processus qui pourrait lui-même conduire à une implosion de l’Union ? Ce que le Brexit a déjà commencé a accomplir…« L’Union Européenne, quel est le numéro de téléphone ? », se plaisait à dire [**Henry Kissinger*].

Alors, une école de pensée se dit que, peut-être, le Saint-Empire Romain Germanique, tel qu’il émergea du Traité de Westphalie, pourrait nous servir de modèle; cette école de pensée est née en [**Allemagne*] et semble gagner du terrain. Un historien de l’université de Mayence, [**Peter Claus Hartmann*], défend la thèse que, certes l’Empire Romain-Germanique n’était pas fort ni militairement ni politiquement, mais qu’il était par contre étonnement divers et libre selon les standards du temps, ce qui n’est déjà pas si mal; « les dirigeants de l’Union Européenne n’ont pas de raisons d’avoir peur d’une union plus lâche, mais devraient utiliser la crise ( de 2008 ) comme une opportunité, ainsi que le fit l’empire en 1653, pour redéfinir et réparer les structures fédéralistes de l’Union », remarquait, avant le Brexit, [**The Economist*], un grand hebdomadaire britannique. |left>

A cet égard, notent certains experts, il faudrait peut-être adopter franchement la réalité d’une double souveraineté, celle des états et celle de l’Union, plutôt que de la considérer comme une faiblesse congénitale et structurelle.

D’ailleurs, le Saint-Empire était encore plus complexe que ne l’est aujourd’hui l’Union : l’empereur était élu par 10 princes, il y avait 180 fiefs séculaires et 136 fiefs ecclésiastiques, 83 villes impériales, dont certaines étaient d’ailleurs des républiques, et tous se considéraient comme étant plus ou moins autonomes vis-à-vis du pouvoir central. Un vrai casse-tête !

Devant ce perpétuel dilemme, certains empereurs cherchèrent à renforcer l’union et le pouvoir central, mais la Diète veillait et les en empêcha toujours. [**Ferdinand II*] chercha bien, à son tour, à renforcer l’absolutisme impérial, mais cela conduisit à la Guerre de Trente ans, au départ une guerre liée à la question non résolue de la souveraineté, mais qui prit bien vite une tournure religieuse, et dans laquelle s’engouffrèrent toute les puissances européennes, en particulier Richelieu. [**L’Empire perdit 30% de sa population*] dans ce terrible conflit d’une grande violence.|right>

Après le traité de Westphalie, le système aurait pu facilement basculer dans un sens ou dans l’autre, c’est-à-dire vers plus de centralisation ou vers plus de décentralisation. La question centrale fut celle des impôts : y aurait-il un impôt fédéral versé à l’Empereur, même s’il devait être approuvé par la Diète ? [**Ferdinand III*] penchait évidemment pour l’instauration d’un tel impôt, mais l’Électeur de Brandebourg s’y opposa violemment, et l’impôt centralisateur fut abandonné.

La Diète devint alors perpétuelle, c’est-à-dire en session permanente, et le vieux dilemme pouvoir central contre pouvoir des états perdura. Comme c’est le cas aujourd’hui, les états, ayant perdu d’importantes populations, se retrouvaient endettés jusqu’au cou, et il y eut 57 restructurations de dettes !

Un principe fut établi selon lequel les différents seraient désormais résolus par la négociation plutôt que par les armes, et deux cours de justice impériales furent instituées, l’une à Speyer, l’autre à Vienne. L’autre véhicule de résolution des conflits était la Diète, qui comprenait trois chambres, la première constituée des électeurs, la deuxième des princes et la troisième des villes libres; les négociations y étaient interminables ! Puisqu’il y avait 300 territoires, chacun d’entre eux devait-il avoir un vote ? Ou bien les votes devaient-ils être modulés selon le nombre d’habitants ? Les décisions devaient-elles être prises à la majorité simple, à la majorité qualifiée, à l’unanimité ? Les choses devinrent si complexes qu’un juriste du 17 ième siècle, [**Samuel Putendorf*], qualifia l’empire de « regulare aliquod corpus et monstro simile » ( « un corps désarticulé, similaire à un monstre »).

Il y avait aussi le problème de la monnaie. Que faire ? Sans un minimum de coordination, ces 300 territoires, qui avaient chacun le droit de frapper monnaie, auraient mené au chaos monétaire, avec leur florins, leurs pfennings, et leurs groschen ! Toutes ces monnaies furent donc liées entre elles par une monnaie de compte, et portaient presque toutes l’aigle impérial sur une face; des zones monétaires se mirent en place, comme une zone Thaler en Haute et Basse Saxonie, et une Gulden zone en Bavière et Franconie. Tous les ministres des finances se réunissaient à intervalles réguliers afin de tenter de coordonner leurs politiques économiques, ce qui nous rappelle quelque chose…|left>

Pourtant, et curieusement, l’Empire ne se débrouilla pas si mal en matière militaire, au moins jusqu’à Napoléon, repoussant quand même les violents assauts ottomans par huit fois; et tout alla bien tant que les deux principales puissances, l’[**Autriche*] et la [**Prusse*], disciplinèrent l’ensemble, un peu comme la [**France*] et l’[**Allemagne*] de nos jours. Les choses se gâtèrent quand la Prusse commença à jouer un jeu un peu trop personnel…et on connaît la suite !

Et on se demande parfois où les technocrates de Bruxelles vont chercher leur inspiration…

– [**Epilogue*]

La Diète d’Empire siégeait dans différentes villes, mais fixa son siège définitif à Ratisbonne à partir de 1594; elle deviendra Diète perpétuelle à partir de 1663 et siégea en permanence jusqu’au 25 février 1803. L’empereur y était représenté par des Prinzipalkommissare. Une famille de Prinzipalkommissare, a qui ce poste fut dévolu sans interruption de 1748 à 1803, a glorieusement traversé les siècles et s’illustre encore brillamment de nos jours : la famille [**Thurn und Taxis*]. Les Thurn und Taxis ont créé un service postal international dès le 16 ième siècle, et, utilisant cette base, ils ont acquis des terres, des brasseries, des banques, des châteaux, et furent anobli par Maximilien 1er en 1512; au 13 ième Congrès de l’Union Postale Universelle qui eut lieu à Bruxelles en 1952, le portrait des maîtres de postes de la famille furent gravés sur des timbres belges, et à Bruxelles, une plaque commémore la création du service postal Thurn und Taxis. |right>

La famille reste une des plus riches d’Allemagne, possédant, entre autres biens, plus de 30.000 hectares de forêts. Le chef actuel de la famille, né en 1983, est le prince [**Albert Maria Lamoral Miguel Johannes Gabriel von Thurn und Taxis*], un fana de voitures de course qui participe à des compétitions automobiles et qui, en 2010, a été sacré champion d’Allemagne du ADAC GT Masters. On le voit, l’Europe mène à tout…

[**Jacques Trauman*]|right>


Illustration de l’entête: Caspar David Friedrich. Les âges de la vie (1834). Huile sur toile, 72 × 94 cm, Museum der bildenden Künste, Leipzig.


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WUKALI Article mis en ligne le 27/12/2019 et initialement le 14/09/2019

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