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Georges de La Tour peintre lorrain à voir à Jacquemart André ( derniers jours)

par Philippe Poivret

Bienheureux les visiteurs qui peuvent voir au musée Jacquemart André à Paris, et ce jusqu’au 26 février, une exposition consacrée à Georges de La Tour

On ne sait en fait curieusement que peu de choses sur ce peintre du 17ème siècle né en Lorraine. Signalons que son oeuvre fut redécouverte au 19ème siècle car elle avait été largement oubliée, telles sont les curiosités de l’histoire de l’art.

S’il est toutefois un terme qui caractérise plus que tout autre sa peinture c’est celui du luminisme, cette forme de clair-obscur venue essentiellement pour ce qui le concerne des Caravagesques français, inspirée par Valentin ou Régnier ou ceux encore des caravagesques du Nord, de l’École d’Utrecht et de Terbrugghen. Quelles furent ses influences, a-t-il fait le voyage à Rome comme il était de tradition alors, si nous le supposons, nous restons cependant dans l’hypothèse car il n’ a pas été trouvé trace de sa présence ni à Rome ni en Italie. Quant à l’église Saint Louis des Français dans la capitale romaine, foyer français romain et lieu privilégié de rencontres par excellence, nulle archive ne mentionne le nom de De la Tour. C’est d’autant plus surprenant que ses contemporains français eux sont bel et bien à Rome, ainsi de Vouet, Vignon, Blanchard, Valentin de Boulogne et bien entendu Poussin qui lui y passera une grande partie de sa vie. Observons cependant qu’il se différencie des caravagesques en supprimant dans sa peinture cette mise en scène de théâtre qui les caractérise, lui préférant se focaliser sur la lumière.

.Un luminisme donc qui se détache du réalisme pour s’éclairer de lumière spirituelle. Un réalisme qui emprunte à la peinture du Nord, à Ter Brugghen autant qu’à Vermeer, mais avec ce petit plus qui avec la beauté provoque l’émotion, une peinture eucharistique. Une peinture dépouillée, sobre, sans fioritures qui se rapproche de l’ascèse. Ainsi de ces tremblements, de ces vacillements comme on les découvre en admirant les peintures exposées: Le nouveau-Né, Job raillé par sa femme. Une lumière chaude, les tonalités d’orange sur un fond sombre, mais surtout cette exposition des visages et des corps, des vêtement comme des regards d’ailleurs éclairés par la lumière de la bougie et dont l’éclat tremblote fébrile sur les corps et les habits. Cette toute petite lumière, cette bougie fumante qui dans la nuit noire fond la fragilité avec la puissance, et rend tangible comme évident le profane et le sacré. Ainsi pourrait on dire en extrapolant quelque peu, un humanisme en action avec en fusion naturelle un acte de foi, un Credo. Rien de plus sacré et de plus religieux que ces gens du peuple. Ce n’est pas une lumière fuligineuse qui affleure de ses peintures mais plutôt son inverse et c ‘est là-même tout le paradoxe de son génie, à savoir cette forme de réalisme, une représentation dépouillée, cistercienne diraient certains, cette représentation des humbles, de ces gens du peuple et en même temps cette élévation de l’âme, du sentiment et de l’émotion qui s’en dégage.

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Cette exposition permet aussi de découvrir certains des tableaux de Georges de la Tour dans des collections étrangères telle cette incroyable Madeleine pénitente appartenant à la National Gallery de Washington, et venue spécialement pour l’exposition à Paris

Georges de La Tour, La Madeleine pénitente, vers 1635-1640, huile sur toile, 113 x 92,7 cm, Washington, National Gallery of Art
Courtesy National Gallery of Art, Washington

Là encore Georges de la Tour nous surprend, il n est pas dans l’anecdote, pas davantage dans le memento mori. Une oeuvre tout simplement magistrale. Jeu des regards, reflet du crâne dans le miroir, et cette Madeleine qui regarde avec une curiosité inquiète, non point le crâne, mais le reflet de celui-ci dans le miroir. Mais plus que tout, ce remarquable clair-obscur qui sublime partiellement le corsage de Madeleine, et de l’incandescence, on n’aperçoit en fait qu’une dérisoire mèche, comme une âme qui s’élève au-dessus du crâne. Quelques historiens d’art des plus fameux au premier rang desquels Jacques Thuillier, considèrent que c’est la femme de de la Tour qui a posé comme modèle pour la Madeleine.

Georges de La Tour, n’est pas (en dépit de la particule qui le caractérise), de noble extraction, il est le fils d’un boulanger, un homme bien à l’aise certes et qui dispose de revenus conséquents. Il est né le 14 mars 1593 dans le petit village de Vic sur Seille dans le Saulnois, à proximité de Nancy, mais dépendant de l’évêché de Metz, cette ville où cependant le pouvoir et l’influence du roi de France étaient somme toute importants. Peintre lorrain sans le moindre doute, mais non français, et ne nous livrons pas à des anachronismes qui oublieraient l’Histoire. Rappelons tout simplement que le duché de Lorraine était alors composé de Nancy pour capitale, du duché de Bar, ainsi que des Trois évêchés : Toul, Verdun et Metz. À telle enseigne, son oeuvre est éloignée de ses contemporains français, Simon Vouet ou Nicolas Poussin qui sont cependant ses directs contemporains. De la Tour signe ses peintures ce qui n’était guère d’usage à l’époque

Un peu comme pour la vie de Rembrandt avec Saskia, ainsi la femme de Georges de La Tour aura une importance déterminante dans le déroulement de sa vie. Après la mort de ses parents, partiront-ils de Vic-sur-Seille où ils étaient installés pour Lunéville. Il y peindra des paysans, des gueux et non point des scènes de taverne comme cela était à la mode. Soulignons à ce point que Le Tricheur à l’as de carreau, l’une de ces oeuvres les plus célèbres, exposée au musée du Louvre est a contrario une oeuvre de grand raffinement et d’élégance, rien à voir avec ces «drôleries à la flamande» que l’on montrait dans les foires.

Que savons nous de la personnalité de la Tour, fort peu et les quelques commentaires faits sur lui à Lunéville (et c’est le moins que l’on puisse dire) ne sont pas tous très élogieux. Il semblerait qu’il était dur avec ses domestiques, voire violent et peu regardant de la propriété d’autrui et du sort des paysans

L’exposition rétrospective de Jacquemart André est d’une grande richesse, plus de 30 peintures majeures. Et si curieusement l’on n’y trouve que fort peu d’eaux-fortes ou de gravures, c’est tout simplement à la différence d’avec Rembrandt que nous avons mentionné plus haut, qu’il n ‘en a quasiment pas produits, sinon très peu !

D’entre tous ces oeuvres, deux tableaux dominent cette exposition judicieusement intitulée Georges de La Tour entre ombre et lumière. Dans la première salle, on est frappé d’emblée par un tableau représentant une femme vêtue d’une longue et belle robe qui vient parler à un homme assis. Cet homme assis est dévêtu, il porte un simple pagne. Il s’agit de Job raillé par sa femme. La femme, par sa stature et son vêtement, domine l’homme. Elle lui parle et tient dans sa main droite une chandelle qui éclaire toute la scène tandis que sa main gauche, la paume tournée vers le haut, suggère une injonction vers le personnage assis. Par la position de cette main, la femme demande à celui qui est assis en face d’elle de se relever. Elle l’encourage à se relever et à quitter sa position assise. Là encore et c’est manifeste, la comparaison avec Rembrandt est osons-le dire, éclairante, et s’il ne s’agit pas bien entendu des mêmes sujets traités, la démarche sensible est équivalente, et l’on passe à tous ces sublimes tableaux du maître d’Amsterdam quand il peint des scènes de la Bible.

Georges de La Tour, Le Nouveau-Né, vers 1645, huile sur toile, 76,7 x 95,5 cm,
Rennes, Musée des beaux-arts

Le second tableau, archi connu, est intitulé Le Nouveau-Né. On voit une très jeune femme porter dans ses bras un nouveau-né, emballé avec soin dans des langes immaculés. On la comprend de suite et sans aucun doute, comme étant la mère de cet enfant. Sa main droite soutient la tête du bébé tandis que sa main gauche le maintient contre elle. Les gestes sont convenus mais efficaces pour maintenir son enfant au chaud et à l’abri. Son regard est centré vers lui. Calme, il ou elle dort. A sa gauche, tout comme dans le tableau précédent, se trouve une femme plus âgée qui veille sur la mère qui vient d’accoucher et qui est donc plus vulnérable. Cette fois-ci la source de lumière n’est pas visible, on la devine derrière la main droite de ce deuxième personnage. Sa main est levée dans un geste qui sera interprété de protection pour certains, de bénédiction pour d’autres. 

Ce qui est frappant dans ces deux tableaux, ce sont les gestes des mains des deux personnages situés dans la gauche du tableau. Ces deux personnages semblent venir d’un autre espace pour aider, consoler ou protéger celui ou celle qui est fragile. Les mains sont protectrices, ce sont elles qui donnent le sens de la scène. Parfaitement dessinées, remplies d’ombre et de lumière, elles sont toutes les deux au début d’un mouvement qui va s’adresser à leurs vis-à-vis. Un encouragement à se relever dans un cas, la confirmation et l’espoir d’un avenir serein dans l’autre.  La composition de ces deux tableaux met en scène des personnages qui sont vivants, qui vont bouger et parler dans l’instant qui suit. Dans le premier tableau il y a un dialogue entre une femme et un homme, dans le second le silence règne mais on sent que ça ne va pas durer. Vertical avec des personnages à taille réelle pour le premier, horizontal avec trois personnages et des formats plus petits, ces tableaux sont le reflet du génie de Georges de La Tour qui a su rendre compte de moments privilégiés.  

Quelques mots sur les différentes interprétations de ces deux scènes. Pour celui du Nouveau-Né, il peut, bien sûr, être interprété comme une Nativité avec Marie, l’enfant Jésus et une servante. Pour celui au format vertical, Georges de La Tour l’avait intitulé « Job tancé par sa femme ». Dans la Bible, Job accepte s’être soumis au malheur qui lui est imposé ce qui lui vaut de sévères remontrance de la part de son épouse. Cet intitulé est toutefois discuté. René Char en a donné une autre interprétation. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était chef de la section Atterrissages Parachutages des Basses-Alpes, il avait punaisé une reproduction de ce tableau dans le réduit qui lui servait de poste de commandement. Intitulé cette fois-ci « Le Prisonnier », il commente ce tableau : « Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore » (Feuillet d’Hypnos 178). Il s’agit bien d’une femme qui réconforte et donne de l’espoir à un homme qui n’a plus rien. 

Faut-il donc aller voir Georges de La Tour au musée Jacquemard André ? La réponse s’impose d’elle-même.

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