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Jean-Pierre Siméon et le rôle du poète

par Philippe Poivret

Poète, dramaturge, essayiste, Jean-Pierre Siméon tient une place à part dans le milieu de la poésie. Son premier recueil, Traquer la louve, publié en 1978, a remporté le prix Théophile Briane. Depuis il a publié vingt et un recueils. Le dernier s’intitule Avenirs. Il résonne, par son titre, avec l’ensemble de son œuvre. Aujourd’hui directeur de la collection Poésie chez Gallimard, Jean-Pierre Siméon est un personnage incontournable pour qui s’intéresse à la poésie, à sa diffusion, à ses évolutions.

Avenirs est au pluriel. Déjà au singulier, le mot ouvre une perspective sur les temps futurs mais mis au pluriel, il s’adresse à tout le monde. Chacun a le sien, il est donc évident pour Jean-Pierre Siméon que l’avenir ne peut exister qu’au pluriel. Chacun a un avenir, le sien. Chacun a à le vivre. Et c’est bien de la vie dont il est question tout au long des cent-vingt-huit pages d’Avenirs qui se prolongent par Le peintre au coquelicot. Ce titre mystérieux s’éclaire à la lecture des vers regroupés en courts poèmes sur une bonne vingtaine de pages 

Avenirs donc est composé de trois parties. La première s’intitule Déserter la mort, la seconde s’intitule Horizon Poésie et la dernière Et à présent soyons un chant.

Déserter la mort rend compte du monde dans lequel nous vivons et dans lequel la douleur, la mort sont présentes. D’emblée, dès le premier poème d’Avenirs, Jean-Pierre Siméon nous donne une injonction « Donnez-vous je vous prie/ Donnez-vous un soleil ». Et il poursuit dans le texte suivant par « L’impossible est le plus constant effet de la vie » Il faut donc vivre et s’en donner les moyens puisque, si le soleil apparait, c’est parce que nous nous sommes donné les moyens de le voir, et peut-être aussi parce que nous l’avons forcé à apparaitre. C’est aussi parce que tout est et reste possible même si la douleur, la souffrance et la mort sont là en permanence.  Optimiste, persuadé que l’avenir existe, ce qui est déjà une preuve de confiance, la poésie de Jean-Pierre Siméon est pleine d’un espoir qu’il ne faudra jamais négliger ni oublier. 

En écho à l’injonction de départ, les deux derniers mots « Vers l’ouvert », du poème « Nous mourrons de pensées sans visage » orientent l’avenir, ou les avenirs, vers un contact, un dialogue, un échange avec celles et ceux qui nous entourent. Mais aussi avec une nature qu’il va falloir préserver, ménager et ne jamais oublier ni négliger. Tout le recueil est plein d’une attention vers les animaux, les plantes, les arbres ou les rivières de nos campagnes. Il nous faudra adapter nos vies et nos modes de vie au monde dans lequel nous vivons sans chercher à forcer la nature à nous obéir, ni à se conformer à nos ambitions. « Nous usons d’une pensée chausse-pied / qui contraint le monde à la forme humaine » C’est l’homme qui doit s’adapter à la nature et non l’inverse.

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La poésie, au sein du monde dans lequel la vie se développe, est primordiale. Loin de tout rêve qui ne resteraient que des rêves, la poésie va à l’essentiel. Le silence qui nous protégeait de bien des malheurs, laisse la place aux mots, au chant, et à la poésie qui est « Le seul legs de l’aventure humaine / Qui aura ajouté de la vie à la vie ». La poésie révèlera le monde tel qu’il est « Le rêve couvre la réalité/Le poème la dénude » Par ce geste de dénudation qui montre avec une forme de violence contenue, une sorte de vérité, Jean-Pierre Siméon introduit une révolte « La poésie est un acte politique ». Erri de Luca, Mahmoud Darwich ou Primo Levi sont convoqués pour venir renforcer cette révolte sans pour autant chercher un homme nouveau.  A propos des poètes, Jean-Pierre Siméon dit « Nous sommes des hommes/Qui ne rêvent que d’être des hommes ». Pas de grand soir, pas de solution facile « Dans le poème « Rebelles nous serons » on peut lire ce vers « Toute réponse nous dépossède de la vie » 

 Cette vie qui reste au centre de chaque poème, est encore le pivot autour duquel tourne la seconde partie d’Avenirs, celle qui a pour titre Horizon poésie. Cette fois-ci le titre est au singulier. L’horizon est ce que nous voyons, ce que chacun d’entre nous voit et donc partage en tout temps et en tout lieu avec celles et ceux qui sont dans un même espace et dans un même moment. La poésie est notre horizon commun, elle témoigne des avenirs que nous allons vivre. « Les poètes sont les ouvriers de l’humain, la poésie leur atelier, les poèmes leur sueur » Jean-Pierre Siméon cherche en permanence à définir le rôle du poète, il cherche à expliquer que les poètes ne sont pas de doux rêveurs, qu’ils sont fermement ancrés dans le monde et au sol. Les poètes appartiennent au monde, ils sont gardiens de « la vie dont la poésie est le rappel désespéré ».

Dans la troisième et dernière partie qui est aussi une injonction « Et à présent Soyons un chant », Jean-Pierre Siméon nous parle des avenirs que nous avons toutes et tous. Nos avenirs débouchent sur un chant qui, pour lui, est un chant choral, un chant qui se partage et qui est universel. Il évoque « ces infimes beautés » qui « en cheminant vers l’autre/ à l’instant précis de la rencontre/ quand l’un et l’autre ensemble/d’un même regard/vivent réellement/la naissance du premier soleil ». Nous sommes revenus au soleil que Jean-Pierre Siméon nous a demandé de trouver et de nous donner à nous-mêmes. Et maintenant le soleil sera partagé dans des avenirs communs révélés par les poètes loin du silence. 

Le peintre au coquelicot qui prolonge Avenirs se compose de poèmes très brefs, aux vers courts parfois composés d’un seul mot, alors qu’Avenirs comprend des poèmes faits de vers plus longs sans pour autant adopter une forme régulière. Cette dernière partie est dédiée à la femme du poète, Véronique. Qui est ce peintre ? « Pour t’embrasser/ toi ta vie/ ta floraison/ il me faut/ la prudence/ extrême/ du peintre/au coquelicot » Peu importe le nom du peintre, ces poèmes sont une déclaration d’amour. Ils sont aussi une occasion de montrer les liens qui existent entre la peinture et la poésie.

Poésie qui s’abstient de tout hermétisme, Avenirs est un hymne à la vie et à l’espoir. C’est, sans la nier, une insulte à la douleur, au mal et à la mort. C’est aussi un chant, un hymne à la beauté du monde et à l’espoir tout comme c’est un chant et un hymne à la bonté, à l’amour et au partage 

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