C’est un programme de toute beauté, parfaitement cohérent avec la semaine sainte, qui a été offert au public du Grand Théâtre de Provence ce mercredi 1er avril. Les deux œuvres se répondent avec une force singulière : Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven (1803), son unique oratorio, une œuvre rarement donnée en concert, ouvre la soirée ; puis, après l’entracte, Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn (1786), dans sa version oratorio, vient lui répondre avec une profondeur méditative sans égale. Jordi Savall, chef inspiré et âme des musiques anciennes, avec Le Concert des Nations et la Capella Nacional de Catalunya, son double vocal, est ici pleinement dans son élément, au cœur de ce répertoire de la fin du XVIIIe siècle.
Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven nous a bouleversés. Cet oratorio est une petite merveille que même les amoureux de Beethoven ne connaissent pas toujours. On a décrété un jour que c’était une œuvre de transition, pas une œuvre majeure, et trop de chefs d’orchestre se sont engouffrés dans cette brèche. À l’issue du concert, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Beethoven n’a que 32 ans et n’a pas encore la pleine maîtrise qui fera ses futurs chefs-d’œuvre, mais que cet oratorio est beau et émouvant ! Il évoque la mort du Christ sans rien avoir à voir avec les Passions de Bach : Beethoven s’attache avant tout aux souffrances spirituelles du Christ, à ses états d’âme, bien plus qu’à sa souffrance physique. Cet isolement, cette douleur intérieure et cet amour universel, on les retrouvera dans toute l’œuvre de Beethoven à venir. Il y a là un lien assez important avec la vie de Beethoven, sa surdité naissante, son isolement, dans cet oratorio. La rédaction du testament de Heiligenstadt, nous l’indique, « il se sent délaissé et doit vivre en banni, et sa douleur intérieure ne le quittera plus». Le compositeur souffre déjà… mais il va créer ses plus grandes œuvres.
À l’écoute de celle-ci, on pense à son maître Haydn,dont il s’inspire, notamment dans une introduction qui met en scène le bien et le mal : deux mondes que l’on retrouve tout au long de la partition, dans les chœurs des soldats, disciples, anges.

Justement, sur scène est apparu un ange tout de rouge vêtu : Elionor Martínez. La jeune soprano porte son enfant à naître, et son rayonnement est tel que l’on oublie vite ses jolies rondeurs pour n’entendre plus que sa voix, lumineuse, fraîche, sincère, sans artifice. Sa ligne de chant d’une pureté cristalline et naturelle fait d’elle une interprète d’exception dans ce répertoire.
Emanuel Tomljenović, ténor lyrique au talent exceptionnel, incarne Jésus. À sa voix superbe s’ajoute cette rare capacité à s’effacer devant le texte, à servir la musique plutôt qu’à se mettre en avant. Son chant est habité, intérieur, recueilli, une incarnation du rôle d’une sincérité désarmante.
Belle présence également que celle du baryton suisse Manuel Walser, parfait dans le rôle de Pierre. Sa voix porte une autorité naturelle, bien ancrée dans le personnage. Belle différence de caractère : là où le Christ intériorise, Pierre teinte son timbre de fougue et de présence quasi charnelle. Il est le contrepoint humain face à la spiritualité du ténor.
On suit la partition avec une facilité étonnante. Les mots apparaissent dans la musique même : dès l’ouverture par exemple, le temps compté, martelé, comme une horloge inexorable, avant que les événements ne se précipitent, et cette chute, on l’entend, on la ressent, cette ligne qui descend clairement dans la partition. Plus loin, les cuivres se font puissants et agressifs sur les mots « Malheur à ceux qui blasphèment… la damnation les attend ! » L’orchestration est virtuose, hautbois, trombones et clarinettes se répondent avec une précision saisissante. Et parmi les plus beaux moments de la partition, ce dialogue entre l’Ange et le Christ : « Mon Père va-t-il m’épargner ? » et l’Ange répond que le mystère de la réconciliation doit s’accomplir … avant que Jésus ne prononce ces mots magnifiques : « Plus grand est l’amour qu’éprouve mon cœur pour le monde ! »
Et puis vint la grâce
Emanuel Tomljenović quitte la scène. Lara Morger et Ferran Mitjans rejoignent le plateau pour Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn. Lara Morger séduit immédiatement par sa grande expressivité et par la chaleur de son timbre de velours, son chant est tout en finesse et en recueillement. Ferran Mitjans, ténor à la voix souple et naturelle, s’intègre avec bonheur dans ce quatuor vocal qui contemple et commente les dernières paroles du Christ, des voix qui méditent, fondues dans une même prière. Défi relevé haut la main pour l’orchestre et les chœurs.

Jordi Savall; le Concert des Nations et la Capella Nacional de Catalunya,
©Photos Caroline Doutre
Sous la baguette de Jordi Savall, debout de bout en bout à son pupitre, et la soirée fut longue, tous ont su maintenir l’intensité sur sept mouvements lents et contemplatifs, sans que la tension dramatique ne se relâche un seul instant. Les Sept Dernières Paroles du Christ de Haydn ont enveloppé la salle d’un silence habité, presque liturgique. Une méditation collective pourrions-nous dire, qui nous a plongé hors du temps
Une soirée rare. Jordi Savall a mis en lumière deux œuvres de toute beauté et le public du Grand Théâtre de Provence ne les oubliera pas de sitôt.
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Jordi Savall, Le Concert des Nations
La Capella Nacional de Catalunya
Programme : Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Le Christ au mont des Oliviers – Oratorio op.85 Texte Franz Huber (1755-1814)
Joseph Haydn (1732-1809)
Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix, oratorio, Hob XX/2
Haydn et Beethoven selon Savall
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