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Jean Portante poète de l’au-delà des mots et des langues

par Philippe Poivret

Le titre du dernier recueil de Jean Portante « La panthère parfumée » étonne. Pour comprendre ce dont il s’agit, il suffit de regarder la couverture. Une panthère fait face à un personnage debout qui la regarde, c’est Dante dessiné par Gustave Doré. Dans La Divine Comédie, au chant I, trois bêtes sauvages apparaissent.  Parmi elles la panthère est la première à surgir.

Tournant les pages, le lecteur découvre une citation dans laquelle le Sommo Poeta explique que « cette proie dont se répand l’odeur en tous lieux » ne se laisse ni voir ni prendre, suivie d’un poème de Jean Portante dont le premier vers, « Revêche la panthère sous le poème », répond à une citation d’Andrea Zanzotto placée en exergue de la première partie « La panthère parfumée/ ne se laisse jamais attraper, / pas même par la queue. »

La panthère parfumée existe donc bel et bien, elle est bel et bien parfumée mais personne ne la voit ni ne la capture. Existe-t-elle ? Qui est-elle ? Quel est ce parfum qu’elle laisse derrière elle ? Jean Portante, poète italo-luxembourgeois, va nous le révéler dans les trois premières parties de son recueil, toutes composées de trente-trois poèmes de quatorze vers. Allusions au chiffre trois qui sous-tend toute La Divine Comédie et aux quatorze vers du sonnet inventé par les poètes italiens et repris par leurs homologues français. La quatrième partie sera un commentaire destiné à qui ne connait pas son œuvre. Mais aussi à qui la connait. 

Soustractions/Addictions, titre du premier chapitre, dit déjà beaucoup des intentions de l’auteur. Jean Portante ne situe son recueil ni dans le temps ni dans l’espace. En cherchant à soustraire toute référence spatiale, en cherchant à soustraire toute référence temporelle, il vise un universel qui part de partout et de tout temps. Ou qui part de l’origine des temps.  Les soustractions sont en effet multiples. Le temps est remonté ou plutôt démonté. « qui d’autre que lui oserait / remonter les horloges. » interroge le poète en parlant du ciel et en refusant de mettre un point d’interrogation à la fin de son vers.  La seule référence spatiale est celle de la forêt, celle du premier chant de la Divine Comédie. La panthère y arrive sous la forme d’un fauve qui « ne dort jamais/pas de forêt en lui ni dormante/ni endormie ». La forêt n’a, elle non plus, aucune présence physique, elle n’existe que dans l’esprit de la panthère. Dans cet univers, les mots, les paroles arrivent en sourdine. Comme souvent dans le recueil, une contradiction déstabilise les certitudes. Si les mots ont une importance essentielle pour un poète, si les paroles prononcées sont un point de départ, Jean Portante n’hésite pas à dire dès les premiers poèmes que « être muet c’est monter plus haut ». Le silence, ne rien dire serait une façon de s’approcher du ciel. 

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L’espace et le temps n’existent plus : « l’écluse est derrière et devant » ou « rien encore ne coule ni n’éclot ». Ce qui laisse tout loisir aux mots, aux paroles d’advenir dans moins d’espace et moins de temps : « moins par moins se fait l’existence/ après la grande addiction ». L’addiction qui apparait dans ce vers et dans le titre du chapitre, fait référence aux mots qui vont envahir tout l’espace et tout le temps sans que l’on s’en rende compte. Il faudra au poète imposer les mots face au temps et Jean Portante fait un aveu de tricherie que seul un poète peut se permettre en toute impunité « rien ne compte plus / saufs les noms que je pose/ sur le plateau gauche / de la balance sur le droit/ il y a le temps et je triche/ j’alourdis le temps/avec mon pouce et l’équilibre revient ». Les mots pèsent plus que le temps, ils restent quand le temps passe et c’est au poète de leur donner un poids suffisant pour qu’ils gardent toute leur importance face au temps qui passe.

« Un filet dans la main je chasse enfin/ dans les forêts d’Italie ». Ces deux vers, tirés du poème IX, sont au centre des questions du langage, des mots, de la traduction. Ils sont au centre des interrogations de Jean Portante qui a toujours cherché à faire ressortir la langue italienne de ses origines familiales au sein de la langue française dans laquelle il a écrit la plus grande partie de son œuvre. Il a toujours été à la recherche des mots italiens, à la recherche de la syntaxe italienne, à la recherche de la langue italienne telle qu’elle pourrait faire surface dans un texte écrit par lui en français. Ayant chassé et trouvé les mots italiens, il peut maintenant se confronter à la langue italienne et à la langue française. Il peut garder les mots italiens dans leur signification propre sans avoir à les confronter, à les chercher sous un vocabulaire français. Après toutes ces années, il capture les mots italiens dans leur pure intégralité. Il reste malgré tout, une douleur, une perte, un manque puisque Jean Portante se situe maintenant « à mi-chemin/ comme la lune qui croît   décroît » et qu’il faudrait « de l’âme sortir l’âme »

Dans les derniers poèmes de cette première partie, Jean Portante s’adresse directement à la Panthère Parfumée. Il scelle un pacte avec elle, les relations sont étroites mais elle a l’avantage : « à toi le parfum à moi l’absence / à moi la faim à toi les dents ». Le poète et la panthère, très proches l’un de l’autre, se sont « ratés de justesse ». Il y a quelque chose de divin dans leur relation. Jean Portante demande à la Panthère de lui donner « une langue peut-être/parlée par personne » et de lui donner « l’arbre afin que disparaisse / avant la tombée de la nuit / la première syllabe ou la dernière ». Première ou dernière syllabe ne font que confirmer l’absence de temps même si le jour va tomber.  Il lui confie : « je marquerai d’une croix le territoire / et m’agenouillerai pour la prière ». La croix et la prière placent le poète et la panthère dans un lieu idéal hors du temps et de l’espace. 

Après les trente-trois poèmes de la première partie arrive une seconde série de trente-trois poèmes, nombre qui fait toujours référence à la Divine Comédie de Dante. Intitulée Superpositions/Suppositions, une citation d’Arthur Rimbaud « Je notais l’inexprimable » placée en exergue, dévoile les ambitions de l’auteur. Il lui faut dire avec des mots ce qui se situe au-delà des mots., ce qui ne peut pas se dire avec des mots. Tous les poèmes commencent par « A supposer ». Il s’agit donc bien de suppositions qui vont s’accumuler, se superposer les unes sur les autres. L’inexprimable de Rimbaud sera au centre de chaque mot, de chaque vers, de chaque poème. 

Jean Portante démonte le temps comme il l’a fait jusqu’à présent. « En retard/sur les choses à venir ou / cette avance / sur ce qui se passe » ou « des galeries /qui sous terre/ jadis s’écrouleront » brise toute référence temporelle. Il se penche ensuite sur le poète face à l’inexprimable qu’il doit chercher à mettre au jour. « Voleur de langue », chasseur de mots, il les chasse sans que le sang ne coule. Il n’y a pas de blessure physique, la chasse qu’il pratique est la chasse aux mots.  « Rebelle incliné », il respecte la panthère, s’incline devant elle, se perd dans les mots, devient « poseur de feu »

L’arbre réapparait, il pourrait être l’arbre de vie. C’est plutôt l’arbre à parole, celui sur lequel poussent les mots, celui sur lequel la panthère va se frotter et laisser son empreinte, son odeur, son parfum. Charge au poète de prendre les mots et « c’est la parole qui aura le dernier mot » tout en respirant l’odeur, le parfum de la panthère. Le silence s’éloigne. Le poète s’interroge sur un prolongement des paroles « pourquoi ne pas ajouter une langue à la langue / quand elle rapetisse ». La langue est vivante, multiple, il faut la maintenir en vie et lui éviter de se rétracter. 

La naissance et la mort sont présentes même si le temps a disparu. Le poète parle des « deux derniers cris » de la panthère avant que lui, ne monte sur l’échafaud.  La naissance du poème est celle de la vie. Une injonction au poète si proche de la panthère le révèle « parle plutôt du nouveau-né / et de sa hâte / de venir au monde / des griffes avec lesquelles /il déchire ton ventre ». Le poème nait, les douleurs ne sont pas absentes. Les deux vers suivants ne laissent pas d’illusions « plus jamais / tu n’enfanteras ». Ils s’adressent à la panthère sans que l’on sache si cette sentence est définitive puisqu’un peu plus loin « l’histoire peut recommencer ». Rien n’est perdu, nous sommes dans l’inexprimable, le temps et l’espace n’existent plus. 

Dans la troisième et avant-dernière partie, les trente-trois poèmes regroupés sous le titre Dispersion/ Diversion sont dédiés à Nemrod. Personnage qui apparait dans la Bible, il est celui qui est à l’origine de la construction de la tour de Babel. C’est par lui que la langue commune à tous les peuples de la terre disparait pour laisser place aux langues spécifiques à chaque peuple. Jean Portante, si sensible à la coexistence de la langue italienne dans son œuvre en français, si sensible aux différences de sens entre les mots, romancier, poète, traducteur, ne pouvait qu’être frappé par ce géant qui occupe le fond du huitième cercle de l’enfer de Dante. Il garde avec trois autres géants le passage vers le neuvième cercle celui des traîtres. Il est aussi un descendant de Noé, le déluge lui est donc proche.

Le vers 67 du chant XXXI de l’enfer de Dante est en exergue du deuxième poème. On y entend Nemrod parler dans sa langue. Plus personne ne le comprend, ce que Jean Portante reprend avec : « Le voilà malgré tout puni/à la porte du cercle de la trahison/prononçant les cinq mots de sa langue que lui seul entend ». Suit un poème dédié à Atlas, aux épaules fatiguées de porter la terre, puis un autre où le cyclope Polyphème apparait avec « son œil de phare/renvoyant l’arche à son naufrage ». Orphée, celui qui se retourne, est lui aussi présent à chaque fois que le poète évoque un passé disparu ou déconstruit. Avec la disparition de Nemrod, le voleur de feu, le poète, devient veuf. Il lui faudra se remarier pour faire revenir les mots et il devra recommencer à parler. 

La dispersion est celle des langues, celle des hommes et des animaux, celle qui arrive après le déluge. Toutes et tous, ils retrouvent la terre ferme et se dispersent dans le monde entier. Il faudra reprendre le monde, « conquête est le mot ». Il faudra aussi apprendre, conquérir les langues « puisqu’avant la diversion/tu n’avais qu’un seul parfum/et qu’il est partout ». Le parfum de la panthère est la langue unique, celle qui a disparu. Son parfum, en revanche, est partout, insaisissable comme tous les parfums. Il n’y a pas de mots pour caractériser les odeurs. L’odorat est un sens qui n’a pas de mots propres. Et c’est aussi le premier sens, celui qui est le plus développé chez les animaux, celui qui a régressé chez les hommes. Il est donc présent dès l’origine et bien sûr, avant le déluge.

 La panthère se frotte aux arbres et y laisse son odeur. Le poète va cueillir les mots dans les feuilles de l’arbre tout en retrouvant le parfum de la panthère sur le tronc. Il aura pour tâche de les trouver, de les dire. Chose qui se révèle compliquée face au nombre de mots dans toutes les langues. Il faudra, parfois, les inventer. Jean Portante interroge la panthère : « comment se fait-il/que chaque mot/que tu prononces/ne soit plus la colonne/ d’un temple mais/mon tronc d’arbre/qui de la racine/à la couronne/n’envoie plus sa sève ». L’arbre est bien celui qui donne les mots même si leur sens, leur signification n’est ni facile à trouver ni universelle. La dispersion a eu lieu après le déluge et « quand l’eau s’est retirée plus/muette qu’une tombe il a /fallu recommencer à parler ». Ecrire est difficile, il faut mettre les mots en ordre et chercher à exprimer ce qui doit être dit de la manière la plus compréhensible par un lecteur. Ni le ciel où se trouve la langue initiale, ni les anges qui pourraient la transporter ne seront d’aucun secours.  

Le recueil se termine par une évocation du silence au cours d’une promenade dans 

                               je ne sais quels chemins muet comme

                              ces cailloux que personne ne ramasse on

                              dirait des mots semés par une bouche bavarde.

Une quatrième et dernière partie, toujours composée de trente-trois pages, vient révéler qui est la panthère parfumée et d’où elle vient. C’est aussi le moment pour Jean Portante d’expliquer le débat intérieur qui a longtemps été au centre de son œuvre. Lui qui a toujours utilisé la métaphore de la baleine pour évoquer son rapport à la langue italienne, celle de ses parents, celle qu’il n’a pas apprise enfant, avec la langue française, celle dans laquelle il a grandi et écrit a renversé cette image. Les deux langues qui cohabitaient chez lui, trouvent dans ce recueil une réconciliation qui débouche sur un apaisement que l’on ne peut que saluer. En témoigne l’écriture récente de poèmes et textes en italien. 

La panthère parfumée est un recueil dédié aux « insaisissables mots qui laissent leur parfum ». Il est à lire et à relire pour en comprendre tous les arcanes, toutes les complexités, pour profiter du passage au travers de multiples frontières, au travers de multiples images, au travers de multiples rencontres qui ouvrent sur les infinies possibilités des mots et des langues.                                 

La panthère parfumée
Jean Portante
éditions La rumeur libre. 20 €

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