Il est bien aimé du public, Bertrand Chamayou, et après ce concert, il le sera davantage encore. Le pianiste est un familier du Festival de Pâques, où il a notamment donné une mémorable intégrale Ravel en 2025. Il revient avec un nouveau défi : interpréter les deux concertos pour piano de Liszt en une seule soirée. Deux œuvres à l’écriture très personnelle, mûries sur plusieurs années. L’orchestre Les Siècles est emmené, c’est vraiment le terme, par Jakob Lehmann, un jeune chef à suivre. Sur instruments d’époque, comme à leur habitude, ils interprètent également des extraits de Parsifal et de Tristan et Isolde de Wagner. À travers ces œuvres, on établit des filiations évidentes entre les deux compositeurs, unis par une estime et une amitié mutuelle.
Tristan et Isolde(extraits)
Prélude – Mort d’Isolde
On reconnaît dès les premières mesures le Prélude, l’une des pages les plus célèbres de l’histoire de la musique. Il est des moments dissonants, suspendus dans le temps. Cette page tend vers quelque chose d’inaccessible : l’amour impossible des deux héros. La Mort d’Isolde, ou Liebestod, « mort d’amour », apporte une réponse : Isolde perd Tristan, et la musique s’élève en un long crescendo d’une beauté déchirante.
Des changements s’opèrent sur scène. La harpe glisse dans les coulisses, l’orchestre se reconfigure, et le piano Pleyel du début du XXe siècle occupe une place royale. Le chef disparaît derrière son estrade pour diriger :
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto pour piano n° 1 en mi bémol majeur, S. 124
- Allegro maestoso
- Quasi adagio
- Allegretto vivace – Allegro animato
- Allegro marziale animato
On ne voit de Jakob Lehmann que sa baguette qui bavarde avec les différents pupitres. Chamayou est au piano, et nous sommes heureux d’admirer ses mains depuis notre fauteuil.
Ces doigts en or, cette gestuelle précise. On aime le tempo général, la respiration des phrases musicales, l’équilibre constant entre l’orchestre et le piano. Jakob Lehmann s’impose face à un programme redoutable. Le son est homogène, enveloppant, et le pianiste expressif en diable. On se demande déjà comment il sera capable d’enchaîner les deux concertos en une soirée, même séparés d’un entracte : c’est une véritable épreuve physique. Le pianiste doit maintenir une concentration et une énergie folles du début à la fin. Et si fatigue il y a, elle ne s’entend jamais.
Liszt : C’est un territoire que Bertrand Chamayou connaît de l’intérieur. Il habite Liszt, en révèle l’âme romantique derrière la virtuosité, et cela s’entend à chaque phrase. D’aucuns ont regretté que le ton romantique soit parfois un peu perdu : le son est fort, le concerto s’emballe. Mais Liszt, lui-même l’un des plus grands virtuoses de son époque, avait tout intégré à sa partition : octaves foudroyantes, traits rapides, sonorités brillantes, contrastes tranchés entre violence et poésie. Peut-être est-ce trop pour certains. Nous le comprenons, mais cela nous semble écrit et pleinement assumé. En tout cas, ce ressenti disparaît dans le Concerto n° 2.
Après le Concerto n° 1, le pianiste nous offre une Berceuse, de Liszt. Le public s’amuse de ce choix mais on ne s’endormira pas, car Wagner suit.
Richard Wagner (1813-1883)
Parsifal (extraits)
Prélude de l’acte I
Musique de transformation de l’acte I
Enchantement du Vendredi saint

Orchestre Les Siècles. Direction Jakob Lehmann
©Photo Caroline Doutre
On se régale de ces cuivres magnifiques, les cors en particulier, qui apportent une couleur solennelle et mystérieuse à la partition. Les cordes jouent elles aussi un rôle central, tout comme ces silences offerts comme des espaces de recueillement. La Musique de transformation ( Verwandlungsmusik) fait entendre des cloches « au loin ». On est saisi par toutes les tensions sensibles de cette œuvre : elles s’accumulent, puis soudain se fondent dans la lumière orchestrale. Une montée vers le sacré réussie, qui nous conduit vers l’Enchantement du Vendredi saint. Wagner bascule alors dans une douceur presque douloureuse. Tous les bois, hautbois, clarinettes, chantent la nature. Et la souffrance entrevue auparavant rend cette tranquillité, sérénité d’autant plus précieuses. Encore un moment de grâce du festival.
La suite à découvrir ici : https://festivalpaques.com
Liszt – Wagner En apparence, tout semble opposer Liszt et Wagner. Pourtant, leur amitié a duré quarante ans et, comme en témoigne leur correspondance, elle fut d’une intense profondeur : une relation d’admiration mutuelle, de respect, de soutien, et surtout d’une foi commune dans la puissance presque sacrée de la musique.
Ils se rencontrent dans les années 1840 à Paris, mais c’est en 1844, lorsque Liszt découvre Rienzi, qu’il prend réellement conscience du génie de Wagner. Les deux hommes sont presque du même âge, Liszt est né en 1811, Wagner en 1813 mais à cette époque, Liszt est déjà une star dans toute l’Europe, tandis que Wagner n’est encore qu’un compositeur en devenir.
Quelques années plus tard, Liszt devient pour Wagner un allié essentiel. Contraint à l’exil après avoir participé à l’insurrection de Dresde lors des révolutions de 1848, Wagner se retrouve ruiné. Liszt devient alors son plus précieux soutien : fidèle et d’une grande générosité, il l’aide financièrement, défend sa musique auprès du public et des institutions, et surtout joue ses œuvres sur les plus grandes scènes d’Europe.


