Phosphènes, le titre du recueil d’Andrea Zanzotto paru en juillet 2025 aux éditions Corti, fait référence à de très brefs points lumineux qui apparaissent dans le champ visuel mais qui ne correspondent à aucun phénomène physique. Ce sont des phénomènes visuels qui se manifestent par la perception fugace de flashs, de lumières, d’étoiles, ou de taches colorées qui ne proviennent pas d’une source de lumière externe. En somme, l’œil perçoit quelque chose qui n’existe pas. Plus ou moins fréquents, le plus souvent hyperlumineux comme des éclairs, ils surviennent sans prévenir mais ne durent pas.
Sachant cela, on peut penser qu’Andrea Zanzotto va nous faire voir ce qui ne se voit pas d’emblée. Il veut nous faire voir quelque chose qui ne dure pas mais que lui a vu. Quelque chose qui a un caractère d’illumination et qui a aussi quelque chose d’essentiel.
Pour cela il nous propose vingt-quatre chapitres. Le premier s’intitule Comme dernières cènes et le dernier Futurs simples-ou antérieurs ? Ces deux titres situent d’emblée la référence au temps qui passe et à toutes les interrogations auxquelles nous sommes confrontés. Il s’agit bien de rendre compte de nos vies, de nos langages, de nos paroles. Tout est bousculé, renversé, déplacé par le poète tout au long des pages. Andrea Zanzotto démonte sans violence, très calmement et avec beaucoup d’attention ce que nous sommes pour reconstruire aussitôt une cohérence, une entité qui s’ouvre sur une perspective plus large, sur une ouverture qui amène une sensibilité, un ressenti différent de ce que nous percevons au premier regard. Il n’y a pas de hiatus ni de rupture dans le temps. Il n’y a pas de contestation. Tout est déjà là et c’est le poète qui va nous éclairer, nous faire comprendre ou simplement voir ce qui est déjà en place.

Andrea Zanzotto inclut dans ses poèmes, le passé, le présent et l’avenir, le ciel, l’univers entier avec toutes nos interrogations bien au-delà de notre monde et de nos mots. Les phosphènes jouent un rôle clé pour illustrer le renversement attendu. Ils n’apparaissent pourtant qu’une seule fois dans le chapitre intitulé Périscope. Ce titre laisse à penser que nous sommes dans des faibles profondeurs mais que nous allons pouvoir voir ce qui se passe dans un espace libre au-dessus de nous. Les phosphènes, dont on remarque qu’ils sont au pluriel, deviennent alors
un pétillement
de soleils qui égouttent
féces de miel, poisseux lorsqu’il se fait se dire oui
par le très cruel sévir de
biens phosphènes mondains
Le bien, qui est ici compris comme possession, côtoie le pire et le meilleur dans une perspective nouvelle. Ce qui n’est pas pour étonner celle ou celui qui connait Andrea Zanzotto et a déjà lu Le Galaté au bois, premier volet d’une trilogie dont Phosphènes est le deuxième terme. Philippe Di Meo qui a traduit Le Galaté au bois, Phosphènes et d’autres ouvrages du poète de Pieve di Soligo nous le précise dans l’éclairante préface qu’il a écrite pour ce recueil.
Comme dans la citation ci-dessus, la mise en page des poèmes, de chaque vers et de chaque mot surprend et déstabilise le lecteur. Dès le premier chapitre, l’injonction « n’aboie pas » apparait à la fin de plusieurs vers dont elle est séparée par un large espace. Comme si le poète avait voulu dire, en aparté, au lecteur de ne pas hausser la voie ni perdre le fil. Les décalages, les enjambements, l’utilisation des parenthèses, de l’écriture en italique, quelques mots écrits en alphabet grec témoignent de la volonté du poète d’élargir au maximum son propos en se servant de tous les moyens à sa disposition. Tout ceci pour aboutir à une unité rassurante et attendue qui ne se développera que si on la cultive et que si on y prend garde :
Il était apaisant
et beau de planter une à une
les non-scissions et les intergamies les plus atténuées
Andrea Zanzotto se sert à plusieurs reprises de l’image d’un endroit réservé, d’un endroit sacré comme les Castellari, territoires soumis à un château ou comme le Poemarium qui, dans la Rome antique, désignait l’espace situé autour des remparts où il était interdit de labourer et de bâtir. Philippe Di Meo, le traducteur de Phosphènes, nous le précise dans d’indispensables notes en bas de page. Les allusions au divin ne se limitent pas à des endroits bien définis. Ce qui nous est inconnu et qui le restera apparait à plusieurs reprises. Outre la Cène présente dès le début de Phosphènes, Pâque ou Eurosie, – une sainte protectrice de la grêle – évoquent la religion chrétienne. Il en va de même avec « la grande religion d’amour appelle /qui vomirait la tiédeur du gris » ou « répandre sels d’évangiles/au-delà du surplomb des éléments ». Tout comme le chapitre (Loghion) dont le titre en italique et entre parenthèses fait référence à « une parole mémorable » nous dit Philippe Di Meo dans une des notes qu’il a placé à la fin de l’ouvrage. Peut-être une allusion à la Parole du Seigneur ? – Andrea Zanzotto implique dans son recueil la vie sur terre mais aussi tout ce qui tient à la mort et un au-delà qui reste mystérieux et inconnu pour nous. Sans affirmer une appartenance quelconque à la foi chrétienne, il pose la question de ce qui se passe après notre mort. Foi religieuse ou non, Dieu présent ou non, la mort est une fin incontournable et mystérieuse qui reste sourde à toutes nos demandes.
Et le vent balaie au loin la mort qui ne nous entend nullement
ou la persuade d’aller retirer sa retraite
en bas, à la poste, si tant est qu’elle soit ouverte
L’humour n’est pas absent du recueil notamment dans cette dernière citation. Mais aussi lorsqu’Andrea Zanzotto consacre un chapitre au fait que « L’institutrice Morchet est bien vivante ». Apparue comme une « jeune enseignante dont je ne discute pas /l’autorité les humeurs/les nerfs » dans « Les pâques » paru aux éditions Nous, elle est maintenant « dans une mise très juvénile, /très éternelle, /presque américaine, jambes nues à quatre-vingt printemps » celle qui « Va sous la pluie battante….palsambleu ! »
La vie est là, toujours présente, toujours opposée à la mort. Elle sous-tend toute la poésie d’Andrea Zanzotto, c’est d’elle dont il est question du début à la fin du recueil. Baisser les bras devant les difficultés, se laisser détruire, disparaître n’est pas concevable. Le dernier vers du chapitre Périscope « VIE : « Je serai lointaine, mais je ne t’abandonnerai pas » affirme que la vie est la plus forte et qu’elle existera toujours. Il faut aussi retenir que tout n’est pas accessible à la raison, que tout ne s’explique pas :
Désormais un sens- dit l’azur (Knabe) – est prévu
dans le sens qu’il n’existe pas dans le Logos qui n’existe pas
Le Knabe est l’enfant d’or. Ce mot tiré du vocabulaire allemand a été gardé dans sa version originale par le traducteur. Il témoigne de la volonté du poète d’inclure des paroles de diverses origines. Traduit de l’italien mais aussi du dialecte haut- trévisan, Phosphènes exige une lecture attentive. On devine que Philippe Di Meo, son traducteur habituel, n’a pas eu la tâche facile. Faire appel à différents dialectes, construire des néologismes et des mots nouveaux sont, pour Andrea Zanzotto, une façon d’écrire qui le rend parfois complexe et difficile à suivre. Mais ses poèmes sont le reflet d’une sensibilité à tout ce que la vie peut apporter de difficultés et d’espoir. Ce qui le place au centre de la vie.
Phosphènes
Andrea Zandotto
Traduit de l’italien et du dialecte Haut-Trévisan par Philippe Di Meo
éditions Corti. 18€


