Évidemment cela tient un tantinet du retour du fils prodigue et cette parabole si riche d’illustrations est dans le contexte messin d’aujourd’hui doublement d’actualité. Deux événements se sont télescopés, la présentation du piano de Gabriel Pierné de retour à Metz et la semaine messine du pianiste Jean-Efflam Bavouzet.

Si Gabriel Pierné (1863-1937) est enfant du pays, et on célèbre cette année les 150 ans de sa naissance (c’est notre pêché-mignon en France ces éternelles célébrations!), Jean-Efflam Bavouzet fut élève au Conservatoire de Musique de Metz avant d’entreprendre cette superbe carrière de pianiste qui le conduit aujourd’hui dans les plus grandes salles de concert du monde entier.

C’est d’ailleurs bien là la singularité que porte tout à la fois cette ville de Metz, son identité et sa marque artistiques et foncièrement musicales, d’avoir vu naître ou étudier dans ses institutions tant et tant de musiciens ou de célébrités : Ambroise Thomas, Gabriel Pierné, Théodore Gouvy, Pascal Dusapin ou Pierre Thilloy, sans oublier bien sûr Paul Verlaine ni Bernard-Marie Koltès, le même Verlaine, mais c’est banal de le rappeler, qui disait de la poésie : «de la musique avant toute chose» !).

Il nous faudrait aussi dans ce domaine citer tous ces grands compositeurs baroques lorrains mais cela fera l’objet d’un prochain article…

Si Gabriel Pierné fait actualité c’est non seulement du fait, comme il est signalé plus haut, des festivités en préparation autour de la commémoration des cent cinquante ans de sa naissance, mais aussi cela a trait à l’histoire de son propre piano, en voici donc le récit.

La famille Pierné habite Metz, et est domiciliée sur la colline Ste Croix en plein centre-ville. Dès l’âge de 5ans le jeune Gabriel étudie au Conservatoire de Metz le piano, puis il est inscrit au Conservatoire de Paris où il obtient en 1879, il a 16 ans, le Premier Prix. Il a entre autres professeurs César Frank pour l’orgue et Jules Massenet pour la composition.

Dans le même temps, le facteur de pianos Erard est au pinacle de sa réputation.

La famille Erard venant de Strasbourg s’était installée à Paris sous le règne de Louis XV et très rapidement sa réputation dans l’ingénierie de la facture instrumentale fut reconnue, quelques années plus tard la jeune Reine Marie-Antoinette jouera sur un de leurs pianos. Au fil des années et des innovations techniques qui se succèdent (pianos à double échappement et harpes avec pédalier), l’entreprise installée à Paris rue du Mail devient la coqueluche des pianistes; les plus grands noms vont vouloir jouer sur un Érard tant la clarté du son était admirée ( Meyerbeer, Chopin , Frantz Liszt). Erard domine le « marché » tout au cours du 19ème siècle et concurrence la facture allemande.

En 1879 Sébastien et Pierre Érard qui dirigent alors la célèbre maison familiale offrent au jeune Gabriel Pierné tout juste sorti du Conservatoire de Paris un piano que notre pianiste, chef, et compositeur gardera toute sa vie. Pierné qui selon les témoignages était un homme chaleureux et affable, recevait chez lui de nombreux musiciens, a sans conteste laissé de même jouer sur son Érard, Debussy, Ravel ou Alfred Cortot. S’il fut par la suite un grand chef d’orchestre ( à la tête de l’Orchestre Colonne) et un organiste célébré, sa trace dans l’histoire de la musique pour piano n’a cependant pas laissé des traces impérissables.


Caractéristiques du piano Érard de Gabriel Pierné

Ce piano est numéroté 53055, en bois teinté noir, 85 touches de peites tailles ( le clavier couvre six octaves et demi), taille : 2m45, 2 pédales, cadre métallique en fonte, mécanique à double échappement avec étouffoirs agissant par en-dessous des cordes, factures à cordes parallèles, 3 cordes par note pour le registre grave

En 1994, Annette Clément-Pierné la fille du compositeur et ses enfants lèguent le bel instrument au conservatoire de Metz ( notons au passage que ce conservatoire porte le nom du compositeur). Pendant de nombreuses années le piano dort dans l’indifférence dans une salle, désaccordé, abandonné, atone, triste et solitaire et joué par d’apprentis musiciens qui n’en peuvent mais (le piano de Chopin revenu et stocké à Marseille après Majorque connut pire mésaventure).

Le temps passe et à l’occasion d’un inventaire administratif en 2003, son histoire refait surface, c’est la fin d’un sommeil de glace. La Communauté d’agglomération de Metz-Métropole présidée par Jean-Luc Bohl découvre avec stupeur et émerveillement l’histoire de cet instrument. Jean-Luc Bohl a fait des études de piano et d’orgue et tombe sous le charme. Il est décidé que ce piano historique sera restauré, et c’est la maison Bedel à Malakoff près de Paris, spécialisée dans la restauration des pianos anciens, qui est choisie à cette fin. Durée des travaux 3 mois pour un budget de 10.500€ qui seront couverts par le mécénat. Désormais le piano de Gabriel Pierné est inscrit à l’inventaire des collections du Musée de La Cour d’or à Metz.


Les Vedettes

Le mercredi 15 mai 2013 le piano de Gabriel Pierné est devenu vedette américaine et présenté pour la première fois dans la salle de l’auditorium du Conservatoire de Metz pour un récital avec Jean-Efflam Bavouzet , là même où il y a quelques années Jean-Efflam obtint sa médaille d’or.

Jean-Efflam Bavouzet fut élève de Pierre Sancan au Conservatoire de Paris et il fut invité par Sir Georg Solti pour faire ses débuts avec l’orchestre de Paris en 1995 et depuis parcourt le monde de New-York à Sidney en passant par Kyoto, ou de Londres à Berlin, de Boston à Budapest, Paris ou Dallas et avec les plus illustres orchestres. Sa discographie est impressionnante, il enregistre pour la firme Chandos

Surdoué, intense, sensible, chaleureux, subtil et inventif, son jeu a la délicatesse des nuances et la force de l’expression, aussi bien à l’aise dans les répertoires de Debussy ou Ravel que dans les sonates pour piano de Haydn qu’il vient d’enregistrer ou celles de Prokofiev. Les élèves du Conservatoire de musique de Metz ont pu participer sous sa conduite à une classe de Maître.


Adoubement

Le Conservatoire Gabriel Pierné de Metz comme lieu de rencontre entre un très grand pianiste et l’instrument ayant servi et utilisé par des mains ô combien célèbres. L’adoubement était généreux et la fusion ö combien éminente. Le face à face entre l’homme et l’instrument, entre l’interprète et l’objet mobilier et magique revenu de la nuit des temps et sorti de l’oubli, fut à l’image et du pianiste et du compositeur avec son piano ressuscité, c’est à dire solaire et respectueux. Lors de la première rencontre, le toucher sur le clavier fut tout d’abord attentionné et prévenant car en soi il constitue une difficulté pour l’interprète, en effet les touches sont plus courtes que pour les pianos d’aujourd’hui.

Lors du concert du soir ce fut l’éblouissement. Après une brillante conférence donnée par M Georges Masson sur la personnalité et l’oeuvre de Pierné, le programme choisi par Jean-Efflam Bavouzet pour faire sonner le piano Érard de 1879 fut rien moins que sublime, et si je le reconnais bien volontiers quelque emphase m’emporte bien souvent quand je parle de musique, le terme en la circonstance et pour ce récital est on ne peut plus justifié, Debussy restitué sous les doigts de Jean-Efflam Bavouzet et sur un tel instrument fut tout bonnement magnifique.

En voici le détail

Gabriel Pierné. Marche des petits soldats de plomb op.14 n°6 extrait de l’album pour mes petits amis.

Gabriel Pierné. Nocturne en forme de valse op.40 n°2 (1903)

Jules Massenet. Papillons noirs

Jules Massenet. Papillons blancs

Maurice Ravel. Jeux d’eau

Gabriel Pierné. Improvisata op.22 (1889)

Jules Massenet. Toccata

puis

Claude Debussy. Préludes, 7 extraits du livre 1

Danseuses de Delphes- Le vent dans la plaine… Des pas sur la neige… Ce qu’a vu le vent d’Ouest… La fille au cheveux de lin… La cathédrale engloutie… Minstrels


Nuit d’étoiles

Qu’il était intéressant d’écouter jouer sur un tel piano, habitués que nous sommes des couleurs ou de la puissance des Steinway ou autres Bösendorfer. Imaginer même que Liszt ou Chopin jouaient Érard parait à nos oreilles contemporaines déconcertant et cela même sans jeu de mots!

Les mélomanes et habitués des salles de concerts connaissent bien ce très rare sentiment, cette splendide émotion qui transporte quelquefois par delà les larmes et les effets de la passion, quand le gorge se noue et que fusent après un long silence avalé bravos et cris de joie, l’adhésion loin des mots, du public à l’interprète

Ce soir là, dans l’auditorium du Conservatoire Gabriel Pierné de Metz, quelque chose de cet ordre s’est déroulé

Pierre-Alain Lévy


ÉCOUTER VOIR

Jean-Efflam Bavouzet. Concerto pour la main gauche. Maurice Ravel

Esa-Pekka Salonen dirige le Philharmonia Orchestra.


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