In the intimacy of Himmler, anatomy of a mass murderer, a penetrating analysis and investigation about this nazi bandleader written by his great niece Katrin a brilliant historian.



La chronique de Patrick KOPP

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Certaines vies commencent par la nécessité de sauver une âme : la leur.


Katrin est née en 1967 (comme moi qui écris ces lignes). Elle a choisi de continuer à porter le nom qu’elle a reçu : Himmler. En écrivant ce livre historique, généalogique, auto-biographique, elle a fait oeuvre de mémoire sans doute, mais plus encore, elle a contribué à consolider les fondations de sa propre existence. L’écrivain a été confronté à une situation connue par sa génération, être culpabilisé sans être coupable soi-même, faire face au savoir de l’impardonnable commis par la génération précédente, et aussi au refus sinon d’assumer (impossible) du moins de reconnaître les faits, les actes, la réalité.

Heinrich Himmler fut le grand oncle de Katrin dont le père demande un jour de faire des recherches sur son propre père, Ernst (sérieux, grave, en allemand). Le grand père était pour Katrin le frère cadet de Heinrich, directeur de la Radio du « Reich », un homme à la réputation « apolitique » dans la famille. Impossible de ne pas faire l’histoire des trois frères, Gebhard, l’aîné, Chef de département au ministère de l’Education du « Reich », Heinrich maître de la S.S, ministre de l’Intérieur du « Reich » et Ernst. Tout se passe comme si la culpabilité de tous devait être soldée par le seul Heinrich. La recherche de Katrin remet chacun à sa place dans l’ensemble d’une histoire qui s’écrit pierre après pierre.

Cette histoire devient la condition de possibilité d’une construction personnelle, familiale, puisque l’écrivain est la mère d’un enfant à qui le livre est dédié, né d’une union avec un homme dont la famille juive a été persécutée et en grande partie massacrée pendant la guerre.

Le point de vue de Katrin est parfait pour restituer l’ensemble du passé d’une famille qui a donné tant d’énergie au régime nazi. Elle s’appuie sur des archives personnelles pour dresser un portrait détaillé d’une Allemagne passée et répondre à des questions terribles : comment des gens « normaux », éduqués, cultivés, en quête de respectabilité bourgeoise et de notabilité, ont-ils pu être les parents puis les artisans de l’extermination des juifs d »Europe (et travestir à ce point la réalité ensuite) ?

Le point de départ est « banal » pour une famille allemande de l’époque, le grand père Ernst n’a pas du vouloir compromettre sa carrière, il a été inscrit au parti, mais « tous » l’étaient… Il devait voir peu Heinrich. Mais que sait-on d’un homme qui est né en 1905, et des ramifications d’une famille, trois filles, un fils ? Un ingénieur en chef du service technique, mort pendant la bataille de Berlin en servant, dit-on, dans le « Volksturm » , l’assaut du peuple, nom donné par les nazis à la troupe de civils, milice populaire pour « lutter » désespérément contre les armées soviétiques. Le premier contact de l’historienne avec les archives de Berlin Lichterfelde fait voler en éclat cette reconstitution familiale (qui aide à survivre sans doute). Surprise, une adhésion précoce au parti nazi, et à la S.S. Echanges de bons procédés, Heinrich le dignitaire du parti procure au S.S Ernst une maison, et le jeune frère rédige en retour une expertise sur les capacités d’un certain Schmidt dont Katrin ne comprendra l’importance que plus tard. Le portrait est esquissé, quelques médailles, S.A, médaille d’honneur olympique, croix de guerre de deuxième et première classe, grade de Commandant, sans avoir servi au front. C’est le temps des premières explications houleuses avec le père, avec la grand-mère sur l’éloignement prétendu du grand-père par rapport au parti, à la S.S… Il faut tout recomposer pour comprendre.

Commence alors un grand livre d’enquête, où, une fois encore l’histoire s’implique dans l’Histoire. Le point de départ est dans cette « famille tout à fait normale » (chapitre deux). Gebhard Himmler Senior est proviseur au Lycée munichois Wittelsbach. Explication tendue avec un livre de souvenirs d’Alfred Andersch intitulé : Le père d’un assassin. La tentative de la famille de répondre et de se déculpabiliser commence ici. Katrin ne cèdera jamais à cette tentation d’exonérer, d’adoucir, d’amoindrir. Au contraire, elle comprend que la situation de cette famille bourgeoise côtoyant l’aristocratie la place en face de responsabilités lourdes de ses choix.

Une première tragédie, coup de tonnerre dans ce qui aurait pu être un chapitre paisible d’un passé reculé. Katrin Himmler retrace le destin du fils naturel ( Konrad né en 1865) de son arrière grand-père (né en 1847). La généalogie obsessionnelle de Heinrich lui fait découvrir l’existence d’un petit fils de Konrad, d’abord favorisé dans sa carrière puis puni pour propos irrespectueux en état d’ébriété, envoyé au front comme parachutiste, et assassiné à Dachau comme homosexuel. Heinrich aura assassiné jusque dans sa famille. Mais le grand-père n’a pas eu connaissance de la branche née de ce demi-frère. Il a été élevé dans la culture classique, latin, grec philosophie. C’est le début d’une histoire familiale passionnante, protégée par l’aristocratie de l’époque sans y appartenir, agitée par la première guerre où elle subit l’épreuve du feu et du sang, la violence creuset de toute une génération (chapitre 4).

On suit les trois fils du jeune couple, dans leurs vacances des années 1910, dans la guerre et à travers l’expérience des corps francs. Le triomphe du père est le poste de proviseur en 1922. En 1923, Gebhard junior et Heinrich, aguerris, attendent les instructions de Hitler pour le putsch (chapitre 6). Leur implication nazie est du premier jour. Katrin Himmler nous emmène du putsch raté à l’accès au pouvoir comme on écrit un roman singulièrement noir. Ernst termine ses études en 1928 et se destine une épouse. Les années de crise (et la volonté des individus) amènent (entre autres causes) les nazis au pouvoir. Ernst est prêt pour l’ascension. Son domaine de compétence, la radio, est fondamental dans le système de propagande de l’Etat nazi. Il profite du limogeage pour raisons politiques ou/et raciales, de ceux qui étaient plus avancés dans la carrière. Un poste important qui demande à être occupé par un membre du parti, un S.S. La communication est le nerf du mensonge, les nazis, modernes l’ont compris et réalisé. L’écrivain retrace l’ambiance de triomphe de ces nazis aux commandes (chapitre 10). Elle détaille le métier des petits et grands potentats du « Reich », les fonctionnaires du système (chapitre 11).

La logique historienne de la recherche pourrait aboutir à un pur fonctionnalisme du crime en laissant entendre que chacun est un rouage dans une machine qui le dépasse, qu’il n’a de relation avec l’extermination de masse des juifs et la sale guerre raciale à l’Est, et la guerre à l’Ouest que très lointaine, mais tel n’est pas le propos de Katrin Himmler. Au contraire, elle trouve le point individuel de responsabilité à partir duquel un homme choisit librement son destin. La lettre trouvée dans les archives prend tout son sens (chapitre 12). Heinrich a demandé à son frère Ernst d’évaluer les compétences du nommé Schmidt. Le rapport est sans équivoque, non aryen, protégé jusque là pour ses compétences, Schmidt est voué par le rapport négatif de Ernst à une mort certaine. Il faut se rendre à l’évidence, de même qu’un Juste devant les nations est celui qui, contre toute raison aura sauvé une seule âme au péril de sa vie, un Injuste est celui qui aura envoyé un autre humain à la mort alors qu’il avait le pouvoir de l’épargner.

Au terme de cette plongée au fond de la responsabilité individuelle où sans doute Katrin trouve le salut de son âme propre, il reste à étudier trois thèmes dans les derniers chapitres : celui de la « fidélité » (à travers notamment l’histoire de la maîtresse de Himmler et de cette famille parallèle cachée, qui aurait pu être la norme des familles polygames des dignitaires nazis), de la mémoire et de la nécessité de la survie qui magnifie le passé (chapitres 13 à 15). Une histoire reconstituée est formée par ceux qui ont eu la nécessité de vivre après l’effondrement du « reich » prétendument millénaire et qui un jour, au détour d’une conversation entre le père et la fille a amorcé la recherche devenue ce livre. (Il faut lire la postface de Michael Wildt sur le thème particulièrement intéressant de la responsabilité individuelle et collective face aux générations de ceux qui en font l’histoire).

Désormais Himmler n’est pas que le nom donné au mal, il est aussi celui d’une grande historienne et d’un authentique écrivain.

« Si nous avions été à leur place, nous aurions pu devenir comme eux ». Cette citation de Tzvetan Todorov extraite de son ouvrage Face à l’extrême, ouvre le livre de Katrin Himmler, mais l’ensemble du travail montre plutôt l’inutilité d’une telle hypothèse. Chacun est à sa place et en répond, chacun devrait s’en souvenir. Enfin, la recherche complète cette supposition: ce n’est pas que nous aurions pu être différents à leur place, mais eux auraient pu l’être, hélas, ils ont choisi le crime contre l’humanité et le crime de guerre. L’histoire, la culture, nous permettent de transformer le fardeau en héritage.

Patrick Kopp


Katrin Himmler, Les frères Himmler

David Reinharc éditions, traduit par Sylvia Gehlert avec le concours du Centre National du Livre. 2013, 25€.


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