Avignon has become years after years a synonym of theater and freedom. A radiant French Festival dedicated to all theater lovers under the Provence sun. 1258 performances and more than 300.000 spectators. Theater has a name: Avignon


La chronique de Marie Claude BUSSO


– Tristounette, cette rentrée ? Un peu, bien sûr… Alors, calez-vous dans votre fauteuil et rêvez… Détendez-vous… Faites ce que préconisait une affiche accrocheuse, au festival d’Avignon 2012 : « Les culs de plomb », expression dont la force évocatrice m’enchante, bien que je n’aie pas vu le spectacle.

En position « cul de plomb », si confortable, vous feuilletez les programmes 2013-2014 des Théâtres ou Scènes Nationales que vous fréquentez et vous cochez vos choix pour l’année. Facile parce qu’il y a abondance mais pas pléthore. Projection de votre imaginaire sur les petits bonheurs que vous vous offrirez cet hiver… Vous êtes bien… C’est donc le moment de vous repasser le film de vos précédentes découvertes. Etiez-vous en Avignon cet été ?

Oui ? Alors dites-nous ce que vous avez aimé.

Non ? Dans ce cas, suivez-moi, j’y étais… Et je parierais que vous serez tentés d’y aller l’an prochain.

« Moins de culture, c’est moins de civilisation », écrit Christophe Barbier dans l’Express. La formule est tellement juste qu’elle paraît énoncer une évidence. Pourtant, ne faudrait-il pas la marteler à l’oreille de tout un chacun afin de protéger ces espaces de créativité, d’émotion et d’émerveillement que sont les festivals de l’été, lieux insolites de rencontres et de partage ?

L’inconditionnelle du Festival d’Avignon que je suis se réjouit de telles prises de positions et cherche avidement, dans les hebdomadaires de juillet, les pages susceptibles de guider ses choix. Hélas, si le « In » inspire des articles élogieux, à des journalistes béats d’admiration (pour des spectacles qu’ils n’ont généralement pas vus), en revanche, le « Off » semble secondaire, inintéressant, voire méprisable. Au mieux, on vous parle d’Olivier Py travesti en Miss Knife (important puisqu’il sera le prochain Directeur du Festival), des artistes connus qui se produiront dans le Off (Le Nouvel Obs du 4 juillet 2013). Au passage, on vous assomme avec « la servitude » vis-à-vis des programmateurs, « la voracité » des loueurs de théâtres qui sont « des caricatures de Thénardier », la grande parade « lieu de souffrance bien cachée », « l’humiliation qui consiste à se vendre », « le marketing de soi (qui) peut laisser des traces durables ». (L’Express du 3 juillet 2013. Laurence Liban, cependant auteur du seul article sérieux que j’aie trouvé sur le Off). Bigre !!!

Et moi, festivalière aveugle à tous ces outrages, je déambule, heureuse, dans les rues d’Avignon, à la recherche de « cette face lumineuse, joyeuse et pleine de vie » du Off (Laurence Liban). Et je la trouve, avec jubilation !

Dès la première étape, la longue file devant l’Office de tourisme pour acheter la carte « Adhérent du Off », ils sont là, les amoureux du festival. Ils bavardent entre eux, écoutant ceux qui conseillent un magnifique spectacle qu’ils ont adoré l’an dernier (« Ne manquez pas Colorature ! C’est tendre et drôle ! ») et ceux qui ont déjà entendu dire que… dans tel théâtre… Ils reçoivent comme des cadeaux les cartes publicitaires que leur donnent les comédiens avec force explications enthousiastes… Ils répondent aux sourires des « costumés » qui sillonnent la rue… Elle est bien là, l’ambiance d’Avignon… Elle vous enveloppe dans sa bulle, la folie du Off… Et vous déposez la besace de vos soucis pour la remplacer par le catalogue du Off, « Le plus grand théâtre du monde », du 8 au 31 juillet 2013. 1258 spectacles. Plus de 300000 spectateurs. 125 lieux. 3500 professionnels du spectacle dont 400 étrangers. 1066 compagnies dont 110 étrangères.
« Entre grandeur et galère », écrit Laurence Liban.

19h10. « Théâtre du chien qui fume », au bout de la mythique rue des Teinturiers. 200 places. Salle comble. Porte encore ouverte. Ambiance entre chien et loup : ombre dominante, lumières diffuses.

A l’avant de la scène, un homme, de dos, légèrement voûté, portant costume sombre et Borsalino. Immobile, figé. Statufié.

L’attente, longue, imposée, voulue sans doute, se prolonge. Le public, entre expectative et fébrilité, s’interroge, murmure :

« Pourquoi ils ne ferment pas la porte ?

-Tu crois que c’est elle ?

– Non ! Regarde bien, c’est un homme !

– Pourtant, elle joue seule…

– Je ne sais pas… Mais là, c’est un homme ! ».

La porte se ferme enfin. Le personnage se retourne brutalement. C’est ELLE !
C’est Clémentine Célarié.

Tonnerre d’applaudissements.

Elle incarne l’homme blanc, John H. Griffin, journaliste qui, pendant les années soixante, aux Etats-Unis, osa se glisser « Dans la peau d’un noir », puis publier son expérience dans un livre qui fit le tour du monde.

Èblouissante actrice, parfaitement crédible en homme noir, elle crée un rythme endiablé : elle court, grimpe un escalier, traîne sa valise, tombe d’épuisement… Elle joue tous les rôles de ses rencontres, les rejets, les amitiés, les joies, le désespoir. Le public médusé encaisse souffrances et humiliations. Le temps d’une représentation théâtral époustouflante, il se vit dans la peau d’un noir. Comme Clémentine Célarié, chaque soir, 200 personnes SONT cet homme noir.

Merci, Madame.

Le lendemain, 17h10. « Théâtre du Roi René », « Salle du Roi ». 132 places. Authentique Chapelle du XVème siècle, décorée de peintures d’époque. Pour les mieux voir, on voudrait pousser les dispositifs scéniques, portique et pylônes, chargés de projecteurs, qui les cachent effrontément… Mais on se souvient qu’on est au théâtre… et que cette autre forme d’art se décline aussi avec la qualité des éclairages. Alors, on se tord le cou pour admirer murs et plafonds, en attendant…

Mais il est l’heure et la salle reste désespérément vide. Nous sommes 8 spectateurs. Sensation détestable. Empathie avec les acteurs. Vont-ils jouer quand même ? Si oui, avec quelle angoisse et quelle déception en regard du travail accompli ? Quel vent mauvais a-t-il soufflé pour désertifier ainsi ce lieu magique. La malédiction de Médée se poursuivrait-elle ici et maintenant ?

La comédienne, Elisabeth Bouchaud, belle, talentueuse, la voix bien placée, porte magnifiquement le rôle. Elle est aussi l’auteur du texte. Contrairement à Euripide qui accable Médée, odieuse criminelle, folle capable de tuer ses propres enfants, « L’Apatride » suggère une autre coupable. Certes, Médée reste une femme exaltée, déchirée car rejetée de tous (Jason, l’époux qu’elle a tant aimé et qu’elle a suivi dans son pays, rapportant la Toison d’Or, le Roi et la Reine, parents de Jason, la Cour…). Elle tente de fléchir la Reine afin qu’elle accepte de connaître ses petits-enfants. Celle-ci hurle sa haine pour l’étrangère et ses bâtards. Elle ne supporte pas qu’ils existent. Elle ne supporte pas qu’ils vivent… Et si c’était cette belle-mère, cette femme méchante et violente, au pouvoir illimité, cette grand-mère qui refuse de l’être… Si c’était elle qui avait commandité le meurtre des enfants, se vengeant de sa bru, cette métèque, éliminant ainsi d’éventuels héritiers du trône ?… Si c’était elle la meurtrière ?…

La mise en scène est originale : émouvante mélopée, instrument de musique aux sonorités orientales, présence de trois marionnettes de taille humaine, liées entre elles et glissant sans bruit (femmes drapées de voiles blancs qui simulent le Chœur Antique en révélant l’opinion publique, les ragots de quartier, la curiosité des commères…). Passage de petits chariots portant des effigies du Roi et de le Reine. C’est bourré d’idées, prenant et magnifique.

Les 8 spectateurs, conquis, applaudissent très fort… Mais ils ne parviennent pas à couvrir les pétarades de « Motocyclette », spectacle voisin, autant encensé que décrié en Avignon, qui fait salle comble depuis 4 ans. « Vroum, vroum… ». Isolation phonique insuffisante entre « La salle du Roi » et « La salle de la Reine », nouvellement installée. Dommage… Mais ce simple désagrément n’est sûrement pas cause de la désaffection du public.

Ils voudraient, ces spectateurs, exprimer leur émotion, leur plaisir, féliciter les artistes… mais ils n’osent. Alors, la dame qui chantait et jouait de la musique s’avance et dit simplement : « Merci d’avoir choisi notre spectacle. Merci d’être là. Merci d’avoir choisi l’art ».

Apatride – La tragédie de Médée – par elisabethbouchaud

Je me demande encore pourquoi ce spectacle de qualité n’a pas eu, en Avignon, le succès qu’il méritait. Le public veut-t-il se distraire de la morosité ambiante ou de ses propres problèmes en recherchant l’humour, la gaîté, la joie de vivre ? Est-il lassé de Médée dont on a tant parlé ces dernières années ? Le thème de l’infanticide rejoint-il les horreurs des faits divers qui les accablent chaque jour aux informations télévisées ? Est-il banalisé, éculé ? Peut-on encore jouer Médée après Isabelle Huppert, la funambule, la merveilleuse ? Peut-on encore chanter Norma après La Callas? Certainement. Mais à quel prix !!!

Sur les 12 spectacles que j’ai vus cette année, 11 étaient bons, voire très bons. Lequel ai-je préféré ? Peut-être « Proudhon modèle Courbet… » parce que j’y ai retrouvé ce que j’aime : du « vrai » théâtre, solide, créatif. Original sans exhibitionnisme moderniste. Un classicisme de haute volée. Texte intéressant. Personnages bien campés : Proudhon, philosophe politique froid et misogyne ; Courbet truculent, sûr de son talent de peintre réaliste, voulant préserver sa liberté d’artiste ; Jenny, le modèle, intelligente et jolie, joyeuse féministe au franc-parler ; Georges, braconnier apportant une touche franc-comtoise par son accent et son goût prononcé pour les produits du terroir. Décor et mise en scène correspondant à l’époque et au sujet : une grande peinture à laquelle travaille Courbet ; une disposition des personnages et un jeu de lumières évoquant une toile du Maître. Acteurs excellents. Le tout enlevé, gai, vivant. On écoute et on rit. On s’amuse sans oublier de réfléchir. Un grand coup de chapeau à la « Compagnie Bacchus », de Besançon, et plus particulièrement à Jean Pétrement, auteur, metteur en scène, acteur et… homme charmant, prenant le temps de venir parler en toute simplicité avec son public, à l’issue de la représentation. Alain Leclerc, alias Courbet, s’attarde aussi à bavarder avec les spectateurs, ravis de ces échanges sur un bord de trottoir. La magie d’Avignon, bien sûr ! Mais il est bon de savoir que cette troupe se produit aussi à Paris, souvent au Théâtre de L’Essaion.

Dans un autre genre, j’ai tellement apprécié la chanteuse, Flore Benguigui, et les musiciens de « Love-Tribute to Nat King Cole », au « Cabestan », que j’ai acheté leur CD. Le jazz de ma jeunesse.

Et puis, il y a Pierrette Dupoyet.

L’indispensable.

La liberté faite femme.

Plus de 30 ans de festival, une participation active au Conseil d’administration du Off, un engagement humaniste constant. On ne présente plus cette immense actrice, auteur de la plupart des textes qu’elle joue et met en scène, « passerelle entre les humains ». Chaque jour, elle se produit dans 3 théâtres différents. 11h30, au « Buffon » : « Alexandra David-Néel, pour la vie ». 14h30, à « L’Albatros » : « Laisse tomber la neige ». 18h, à « La Luna » : « Jaurès assassiné deux fois ». Mais comment fait-elle ? Où trouve-t-elle l’énergie de courir d’un théâtre à l’autre ? Quelle capacité de concentration possède-t-elle pour ÊTRE successivement, le même jour, l’aventurière cherchant, à 100 ans, la Sagesse au Tibet, une criminelle simulant la folie pour échapper à la prison, Louise, la discrète et douloureuse épouse de Jaurès ? Deux de ses précédents succès sont repris par d’autres comédiens : « Hé ! Toi Gervaise… » et « Dreyfus, L’affaire ».

A ma demande, elle me consacre une demi-heure avant d’aller dans sa loge se métamorphoser en Louise Jaurès. Nous communiquons déjà par mail et cette chaleureuse rencontre permet de se connaître un peu mieux. Je passe un délicieux moment avec elle dans le hall de « La Luna ». Elle me raconte l’accueil extraordinaire qu’elle a reçu à Samarkand où elle vient d’aller jouer « Les parias chez Hugo ». Nous parlons du Off, bien sûr. De ses propos, je retiens surtout cette phrase : « Moi, mes patrons, ce ne sont pas les programmateurs des théâtres. Mon seul patron, c’est le public ».

Fidèle, son public. Averti. Connaisseur. Ami.

Pleine salle.

Pierrette-Louise lui fait partager les difficultés et renoncements de l’épouse d’un homme passionnément engagé dans une lutte sans fin pour plus de justice sociale et pour la paix. L’atmosphère est presque feutrée, celle d’un intérieur calme où Louise attend. Seule. Patiente et compréhensive. Souvent inquiète. Le drame éclate au début du spectacle : l’assassinat de Jean, placé de dos devant une fenêtre, au Café du Croissant, le 31 juillet 1914. Il était à Paris avec ses amis, tous engagés à tenter d’éviter la guerre. Elle éclatera cependant trois jours après ce meurtre. Puis son fils est tué au front. Pierrette conduit sa prestation au rythme qu’imposent les événements. Les spectateurs se laissent envahir par la violence des faits, noyer sous des vagues d’émotion, d’indignation, de compassion. La tension atteint son comble lorsqu’ils découvrent que, en 1919, le meurtrier, Raoul Villain, sera acquitté. « Jaurès, assassiné 2 fois ! ».

Merveilleuse comédienne qui se dit « enthousiaste parce que libre ».

Une fois encore, le Off m’a apporté ce que je vais y chercher : du bon théâtre, des rencontres, une ambiance amicale et bon enfant. Du plaisir et de la joie. De l’émotion.
Une fois encore, je suis frustrée de n’avoir pas pu voir tout ce qui m’intéressait. Je reste sur ma faim pour « Victor Hugo, mon amour », « L’école des femmes », « Le coach », « Molière et moi », « Fouquet d’Artagnan », « Le cri de la feuille »… et bien d’autres… que le bouche à oreille a rendus célèbres dans les rues d’Avignon.

Frustration, certes, mais aussi espoir de les retrouver ailleurs, comme « Operetta », grand succès, en 2012, d’une troupe espagnole qui s’est produite pendant les 3 mois d’été 2013 au Théâtre Antoine à Paris. Jacques Wéber, pour lequel il était devenu impossible d’avoir une place pendant le festival, que j’ai eu la chance de voir lors de sa tournée en province.

Et puis j’y retournerai l’an prochain, pour le plaisir de vivre à nouveau l’étonnante aventure du Off, avec des yeux d’enfant, une excitation d’adolescente, des envies plein le cœur. Je sais que je ne serai pas déçue.

Oui, Madame Dupoyet, le théâtre est « utile » car il permet de « participer à quelque chose comme la fraternité ».

Marie-Claude BUSSO, le 1er Octobre 2013.


Illustration de l’entête: Marie-Claude Busso inaugurant une exposition des oeuvres de Christine Busso.


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