A complex and an in-depth personality perfectly put forward all through this documented biography


La chronique de Félix DELMAS


Velléitaire, ayant le goût de la dissimulation, plein de duplicité, « sphinx du nord », mystique, énigmatique, réformateur paternaliste, « républicain en mots mais autocrate dans ses actes », homme déchiré par ses propres contradictions, voilà quelques qualificatifs que les historiens ont employés pour essayer de définir la personnalité du tsar Alexandre Ier. De fait, malgré bien des réserves, le plus beau compliment qui lui fut adressé le fut par Napoléon à Saint Hélène : «Si je meurs ici, ce sera mon véritable héritier en Europe.»

Et de fait la personnalité d’Alexandre Ier est complexe, difficile à définir tant il a évolué avec le temps. Du libéral plein de la philosophie des Lumières, il devient un vrai mystique. Celui qui dès son accession au trône pensait abdiquer s’est comporté comme un autocrate, totalement autiste aux misères de son peuple. Du moins en apparence. Il y a une sorte de légende noire d’Alexandre Ier (que l’historiographie soviétique a surdéveloppé), à côté d’une grande admiration pour celui qui, comme Alexandre Nievski, a, même contre son entourage le plus proche, su résister et libérer son pays de l’invasion étrangère.

La biographie que Marie Pierre Rey vient de lui consacrer nous montre un souverain certes complexe, mais lucide quant à ses possibilités réelles de réformes tant dans son pays que sur la scène européenne.

La division en trois parties de cette nouvelle biographie permet au néophyte de bien percevoir l’évolution intellectuelle de ce monarque qui, parfois contre ses aspirations, est obligé d’adapter sa politique aux réalités de son temps.

Dès sa naissance Alexandre est retiré de ses parents qu’il ne pourra voir que de façon intermittente durant son enfance. Il se retrouve placé sous la tutelle de sa grand-mère, Catherine II qui pense en faire son héritier se méfiant de son fils Paul. Alexandre est continuellement à la recherche de liens avec ses parents, essentiellement de sa mère qui prend toujours sa défense. Tiraillé entre ses parents et sa grand-mère, plongé très jeune dans la cour, pleine de l’hypocrisie des courtisans, Alexandre va développer des traits de caractère que certains de ses biographes lui reprocheront (dissimulation, fuyant) sans avoir pris la peine d’essayer de comprendre les traumatismes de son enfance.
Il a la chance d’avoir un percepteur doté d’une forte personnalité, un suisse républicain : Laharpe, qui, en accord totale avec l’impératrice, se montre être un pédagogue aux méthodes novatrices pour l’époque inspirées par Rousseau. Grâce à lui, il aura une « solide éducation », une excellente culture, malgré certaines lacunes. Tout au long de son règne il montrera son attachement à son percepteur et aux idées qu’il lui a inculquées.
Alexandre Ier a voulu, a montré qu’il avait conscience du retard de la Russie face aux autres puissances occidentales, qu’il était nécessaire de réformer la société russe. Il a pensé doter son pays d’une constitution, a réformé le système éducatif et les universités, il n’a jamais caché sa répugnance face au servage, mais il avait conscience qu’il ne disposait pas d’assez de relais dans la société pour appliquer ses réformes et craignait une révolte de la noblesse qui ne voulait pas d’une remise en cause de l’ordre politico-social dont elle tirait tant de bénéfices. Il avait conscience que « la méthode asiatique » (c’est-à-dire l’élimination physique) était appliquée lors des « révolutions de palais » quand la noblesse n’était pas satisfaite de son souverain. Son grand-père et son père en furent victimes. Mais il dote la Pologne, la Finlande d’institutions d’ordre démocratique, véritables laboratoires en prévision des réformes constitutionnelles qu’il voudrait initier en Russie. Dans certains territoires, il arrive à abolir le servage.

De par son éducation, Alexandre Ier s’est tout d’abord montré peu intéressé par la religion. Il a montré une sorte de déisme issu des Lumières, il a même été initié chez les francs-maçons. Mais, il va évoluer, toujours traumatisé par l’assassinat de son père, troublé par l’incendie de Moscou en 1812, touché en tant que père par le décès de ses deux filles légitimes et d’une illégitime, il se tourne de plus en plus vers la religion, le mysticisme. Pas que la religion orthodoxe, car il est attiré aussi par les protestants et les grands auteurs catholiques. Après la victoire contre Napoléon (et non contre la France), il est l’instigateur, le promoteur de la Sainte Ligue voulant mettre en place une vraie diplomatie fondée sur les commandements divins donc sur le droit et la morale et ériger dans toute l’Europe la fraternité chrétienne comme principe de gouvernement. Dans les derniers mois de sa vie, même si le sujet est débattu entre les historiens, il aurait proposé (comme y pensa son père avant son assassinat) au pape Léon XII de mettre fin au schisme entre les catholiques et les orthodoxes.

Les dernières années de son règne le voient se détacher de plus en plus des problèmes de gouvernement, (le pouvoir étant détenu de fait par son ministre Araktcheïev), et basculer vers des opinions de plus conservatrices. De fait, tous ses amis d’enfance, essentiellement réformateurs, sont renvoyés. Il change ses habitudes (plus de fêtes, de théâtre, de discussions de salon), pour s’adonner avant tout à la prière (cette attitude n’est pas sans faire penser aux dernières années du règne de Louis XIV), et durci sa politique intérieure : il rétablit la censure, interdit les francs maçons et toutes les sociétés secrètes, condamne fermement tous les mouvents insurrectionnels qui se développent en Europe (Portugal, Espagne, Naples, Grèce) car, pour lui, les libéraux, les philosophes des Lumières à travers leurs souverains légitimes ne cherchent qu’une chose : la destruction de la religion.

Au niveau international, Alexandre Ier est connu surtout par la lutte qui l’opposa à Napoléon. Jeune monarque il était admiratif de ce dernier, mais très vite, il comprit que l’équilibre des forces en Europe ne pouvait se faire avec les ambitions de l’empereur des français. Souvent contre l’avis de ses conseillers, de sa mère qu’il écoutait attentivement, il s’est montré borné, rigide, souvent seul, mais oh combien visionnaire ! Et de fait, en Europe, il a toujours cherché un équilibre afin de protéger son pays. Aux traités de Paris de 1814 et 1815 ainsi qu’au traité de Vienne de 1815, il a tout fait non seulement pour que la France ne soit pas humiliée, mais aussi pour qu’elle retrouve rapidement son statut de grande puissance pour éviter que l’Angleterre ou l’Autriche n’imposent leurs vues sur le continent.

Marie-Pierre Rey ne donne pas la clé du mystère de la mort de tsar : est il bien mort le 19 novembre 1825 ? Son tombeau à la forteresse Pierre et Paul de Saint Petersburg est-il vide, comme certains l’assurent ? Qui était Fiodor Kouzmitch décédé le 20 décembre 1864 ? N’était il pas Alexandre Ier, qui avait trouvé un moyen de quitter le pouvoir (il eu toujours le désir d’abdiquer) et vivre enfin pleinement sa foi ?

A la lecture de la biographie de Marie-Pierre Rey se dessine un monarque complexe, ayant sincèrement désiré réformer son pays et améliorer la condition de son peuple, un homme lucide, comprenant que la Russie n’étant pas encore « mûre » pour des changements en profondeur. Un humaniste qui progressivement, par les coups du sort, va aller vers un mysticisme profond qui lui donnera l’image d’un vrai autocrate.

Cette biographie, savante, avec une bibliographie riche, des notes précises se lit (presque) comme un roman. Elle réussit à faire revivre un homme dans toute sa complexité et nous amène à une certaine proximité avec ce dernier, essentiellement grâce aux extraits des nombreuses lettres que le tsar a écrites durant sa vie.

Félix Delmas


Alexandre Ier

Le tsar qui vainquit Napoléon

Marie-Pierre Rey

Éditions Flammarion. 23,75€


ÉCOUTER VOIR

Vidéo en russe ( que ceux qui ne parlent pas la langue de Poutchkine lèvent le doigt… ou alors se laissent bercer par la langue et regardent les images (icônes), et tout cet intéressant crédit documentaire ! )


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