About moral harassment, the unutterable pain of the victims.


La chronique de Pierre de Restigné.


Ne cherchez pas à connaître Isabelle Magnan, c’est un pseudonyme derrière lequel se cache une femme, un auteur qui a en outre réalisé des documentaires pour France Culture. Par l’emploi de ce « masque », elle dessine la frontière entre sa vie privée et sa vie publique. Elle n’utilise pas sa notoriété pour vendre son livre. C’est un choix, et comme tout choix il est à respecter. Raphaëlle Ricci elle, a raconté son calvaire à visage ouvert ce qui a permis à bien des personnes de comprendre que les problèmes de maltraitance, de manipulation peuvent concernés n’importe qui, même ceux qui sourient en public. La démarche d’Isabelle Magnan est différente, c’est l’histoire d’une anonyme à laquelle tout un chacun peut se reconnaître, s’identifier.

Manque de sang est un témoignage, une histoire vécue, un long cri de douleur, de souffrance. Elle a été victime d’un manipulateur pervers et ce, par amour. Elle s’est trouvée en butte à l’incompréhension de son calvaire de la part de ceux vers qui naturellement elle est venue demander aide et secours, avant tout le système judiciaire et certains « professionnels » qui ont surtout brillé par leur nullité ou leur méconnaissance de la violence morale et des ravages qu’elle cause aux victimes.

Isabelle Magnan est lucide et honnête, ses fautes, ses erreurs, ses problèmes, elle les reconnait, les assume. Elle est une victime, reconnait sa part de responsabilité, due avant tout à une sortie de dépression et à une grande naïveté vis-à-vis des institutions. Sa première « erreur » fut de tomber amoureuse d’un bel égyptien plus jeune qu’elle et d’être tant prise dans le tourbillon de la passion, qu’elle ne sut à temps détecter ces petits signes qui auraient du lui faire comprendre qu’Amine n’était pas celui qu’elle croyait qu’il fut. Le réveil fut pénible et rapide : dès leur départ pour la France après le mariage, dans l’avion. Elle raconte froidement, sans affect, sa vie avec cet homme qui boit, se drogue, se dit victime du racisme quand il est licencié pour harcèlement, découche, et surtout qui lui crie dessus, la rabaisse continuellement, la traite comme une esclave. Cet homme qui sait parfaitement passer de moments de violence à des périodes de tendres réconciliations qui à chaque fois amènent en elle l’espoir que tout va changer en bien. Sa violence est verbale, pas physique, il ne la touche jamais, jamais un coup. Jusqu’au jour où après des dizaines de sms la menaçant de mort, et un crachat à la figure, elle se décide à déposer plainte.

Elle est accueillie au commissariat de façon indigne mais a la chance d’être entendue par une lieutenant qui a reçu une formation sur le harcèlement moral, qui sait l’écouter, comprendre sa souffrance et faire montre d’empathie. C’est elle qui finit par convaincre Isabelle Magnan de déposer plainte. Ce qui est une grande victoire quand on sait les difficultés que les victimes ont à entreprendre cette démarche, elles sont tellement détruites, tellement dépendantes de leur bourreau que la plupart n’osent pas faire cette démarche, se « contentent » de faire ce que l’on appelle une main courante qui est, hélas, encore, oubliée et non exploitée alors que les faits sont établis. Mais Isabelle Magnan a la force de faire cette démarche. Son problème est qu’elle n’a aucune blessure visible, aussi elle n’a droit à aucune Interruption Temporaire de Travail. A l’époque des faits, en 2007, il était exceptionnel que le corps médical délivre des I.T.T. pour des blessures morales. Et elle a des blessures, mais en elle, elle retombe en dépression, vit un calvaire jusqu’au 2 décembre, jour où Amine sera jugé. Elle prend une avocate qui est sûrement la pire des nullités du barreau, elle se retrouve seule. Elle est aidée tant faire ce peu par sa mère, par une amie, elle rencontre une vraie écoute de la part de son médecin traitant, mais aucun secours de la part de l’institution judiciaire, aucune association de victimes, de droits de la femme ne viennent l’aider (elle ne fait pas la démarche de les contacter), alors qu’elle est dans un tel état mental que, de fait, elle ne peut vivre, réagir comme une personne en bonne santé mentale.

Le jour du procès, elle n’a pas la force de se rendre au tribunal ce qui lui sera reproché. Et de fait, Amine réussi sans peine à manipuler les juges (que des femmes). Ce qu’il a fait, sa violence, ses menaces de mort, sont mis sur le compte de l’attitude de son épouse qui ne comprend pas ses souffrances d’exilé. De fait il est relaxé et dans sa « bonté » ne demande aucuns dommages et intérêts. Il revient au domicile conjugal, se mutile et un psychiatre déclare que les problèmes sont dus à sa grande émotivité et à l’attitude négative de son épouse. Elle vivra encore deux ans avec son bourreau et finira par trouver la force non de partir mais de fuir, laissant tous ses biens dans l’appartement lui appartenant mais qui est le domicile conjugal.

Manque de sang est un pamphlet contre l’institution judiciaire qui ne prend pas en compte les victimes. La plainte déposée, la victime se retrouve seule avec elle-même, ne reçoit aucune aide, aucun secours. Elle est, à juste titre, révoltée, de devoir payer une avocate alors qu’elle est endettée et que lui a droit à l’aide judicaire malgré l’argent qu’il a sur son compte personnel. Elle critique cette religion de l’I.T.T. : sans blessures apparentes, il y a comme un doute sur la réalité des actes. Il n’y a aucune véritable expertise de l’état mental du bourreau. Comme c’est un manipulateur et que les rares psychiatres qu’il rencontre n’ont pas le temps matériel d’étudier sérieusement son cas, il arrive toujours à se faire passer comme étant lui la victime. Elle dénonce aussi le manque de prise en compte pas les juges des violences morales et se pose la question de savoir à quoi servent des personnels de police sensibilisés à cette problématiques si le reste de la chaîne judiciaire ne l’est pas.

Le livre finit quand même avec une (très légère) note d’optimisme avec l’article de la loi de 2010 condamnant le harcèlement moral. Heureusement la loi a évolué et nous devons espérer que les Isabelle Magnan d’aujourd’hui trouveront une vraie écoute, seront considérées comme des victimes malgré l’absence d’I.T.T.

Marie France Hirigoyen, il y a environ 20 ans avait montré les ravages du harcèlement dans son livre fondateur : « Le harcèlement ». Plusieurs témoignages comme « J’ai aimé un pervers » de Carole Richard, ou « Je ne chanterai pas ce soir » de Raphaëlle Ricci, ont montré au grand public les ravages que les pervers manipulateurs peuvent causer à leurs victimes.

S’il y a bien un livre dont la lecture qui devrait être obligatoire, surtout à l’Ecole Nationale de la Magistrature et dans les écoles de police et de gendarmerie, c’est bien celui d’Isabelle Nazari Aga : « Les manipulateurs et l’amour ». Il est d’une lecture facile et pose parfaitement la problématique.des ravages causés par les manipulateurs pervers qui sont loin d’être tous violents. Manque de sang est un exemple vécu des écrits d’Isabelle Nazari Aga.

Et surtout que les victimes sachent que jamais un pervers ne renonce, que pour faire cesser la torture, il n’y a qu’une solution : la plainte, car même si on fuit son bourreau, il retrouvera une autre victime et il recommencera. Le manipulateur est un malade qui ne veut pas se soigner (il ne se reconnait pas malade, c’est l’autre qui l’est), et quand la victime s’en rende compte, il toujours trop tard. Et elle devient le maillon d’une chaîne plus ou moins longue de victimes

Pierre de Restigné


Manque de sang

Isabelle Magnan

Éditions de La Martinière. 14€


WUKALI 02/10/2014


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