The other in music


Que percevons-nous d’un art fort éloigné du nôtre – par l’espace, le temps ou la culture – sinon d’abord ses invariants, son ossature, son toujours-pareil ? Au détriment, bien sûr, du -toujours-différent – de ces mille et une variations et frémissements qui, dans notre aire culturelle, nous touchent aussitôt, sont la source vive de notre émotion et de notre plaisir…

N’y a-t-il pas, en vérité, quelque xénophobie à ne vouloir considérer, chez autrui, que ce qui le distingue de nous, le relègue dans sa différence identitaire – qu’elle soit ethnique, culturelle, sociale ou générationnelle ? Est-il donc si difficile d’appréhender ce qui fait la singularité d’une œuvre au regard de toutes celles qui appartiennent à la même culture ? Mais cela suppose peut-être un élan vers l’autre, une générosité qui – en nos temps de frileux repliement sur soi – peuvent sembler héroïques.

Qui est donc aujourd’hui l’étranger, pour un mélomane occidental ?

Ce peut être, par exemple, le musicien extra-européen utilisant des modes différents des nôtres (fondés sur micro-intervalles : tiers, quarts, huitièmes de ton) – chaque mode possédant sa propre charge émotionnelle, son ethos.

Ce peut être un Pérotin, faisant chanter (et danser !), dans la nef de Notre-Dame de Paris, au XIIIe siècle, ses âpres polyphonies en quartes parallèles. Ou bien, au XIVe siècle, un Guillaume de Machaut dont la célèbre Messe de Notre-Dame nous semble d’une si étrange et farouche grandeur.

Ce peut être, dans notre parentèle, un père ou un fils dont les goûts musicaux – pour le musette, la techno, Boulez, le rap ou la musique tibétaine – nous laissent stupides.

Paresse et incuriosité étant, à l’évidence, un excellent terreau pour l’intolérance. Mais être curieux de la culture d’autrui n’est-ce pas, au demeurant, être curieux de soi ? Curiosité comme désir d’appropriation… Quant à l’incuriosité, est-elle autre chose que le fâcheux assoupissement de ce même désir ? Incuriosité favorisée, en outre, par notre goût bien français de la classification, du rassurant étiquetage, du « commode tiroir » où ranger autrui et ses irritantes prétentions à la diversité…

Cantique de Jean Racine. Gabriel Fauré (1845-1924)


Les Français sont ordinairement réputés gens « de l’un ou de l’autre » – cependant que nos voisins d’outre-Rhin seraient davantage « de l’un et de l’autre ». Aussi bien d’ailleurs que les Américains – il n’est que de citer les emblématiques danseurs, chanteurs & acteurs que furent Fred Astaire, Gene Kelly ou Michael Jackson

Toutes choses expliquant notre « purisme » en art, notre peu de goût pour le Baroque, notre obsession de la précision et de la clarté. Et, partant, notre misonéisme, notre méfiance à l’égard de tout ce qui risquerait de déranger le bel ordonnancement de nos idées, de nos goûts et de nos habitudes. Oublieux du sage conseil de Tchékhov : « Quand on vous offre du café, n’essayez pas d’y trouver de la bière »…

Sauf à en être familier, les polyphonies médiévales ou de la Renaissance, les musiques arabes, d’Extrême-Orient ou de certaines banlieues nous paraissent telles d’uniformes plages de sable. Alors que chacune d’elles est – bien entendu(e) – constituée d’une infinité de grains d’une irréductible singularité. Faudrait-il encore souhaiter les distinguer !
Autre exemple de paresse simplificatrice : pour nombre d’auditeurs, toute musique d’accordéon connote irrésistiblement le populaire, de piano la bourgeoisie, de clavecin l’aristocratie, d’orgue la Camarde, etc.

Connotations qui oblitèrent, bien sûr, l’écoute proprement dite… D’autant plus opportunément que la naturelle propension de l’esprit humain à la paresse fait qu’il préfère être surpris par ce qu’il connaît déjà – du moins dès qu’il est un tant soit peu formé, donc… déformé !

Un jeune enfant, en revanche, ne s’étonnera de rien, puisque… tout l’étonne encore ! Et les itérations d’un Steve Reich ne le surprendront guère plus qu’un râga indou ou qu’une symphonie de Beethoven.

Ainsi les jeunes sont-ils toujours plus ouverts, plus perméables à la nouveauté que leurs aînés. Charge à ces derniers, parents & enseignants, de leur ménager de précoces rencontres avec des œuvres de toutes époques et de tous styles. Sans didactisme excessif, naturellement… Mais en gardant présent à l’esprit que s’il n’est pas de genre méprisable, il est des œuvres qui le sont…

Chaque personnalité se structurant en réseau autour de ses premières expériences, il est vivement recommandé que celles-ci soient aussi riches et diverses que possible – principe généralement reconnu, mais dont la mise en œuvre reste, à tout le moins, discrète…


Tao compositeur chinois contemporain Chasse dans le vent. Hsieh Darling joue sur un guzheng 古箏獨奏-陶一陌《風之獵》


Toute initiation à une culture exogène a néanmoins ses limites : serait-il savant ethnomusicologue, un Européen ne percevra jamais le Gagaku comme le perçoit un Japonais de souche, même ignorant des traditions de son peuple. Sans que puisse être fait sérieusement le départ entre l’inné et l’acquis…

Qu’elle soit ou non consciente, la peur de l’étranger n’est pas moins à la source de bien des manifestations de rejet. Ainsi craignons-nous, bien souvent, de devoir affronter des systèmes de pensée, ou plutôt des formes de sensibilité et des univers mentaux qui risqueraient de nous contaminer, de nous déstabiliser, de mettre notre fragile ego à l’épreuve de sa liberté.

Chacun ressentant, plus ou moins confusément, que ce n’est pas tant à la Beauté que visent les authentiques créateurs qu’à projeter hors d’eux-mêmes l’énergie visionnaire, la puissante para-doxa qui les anime…

D’où cet idéal sécuritaire aujourd’hui galopant – rêve fou de définitive immunité contre toute influence étrangère, d’enfermement dans notre bulle, dans notre cocon familial ou relationnel, cependant que se structure partout, via les réseaux multimédias, le village planétaire.

« Quand on ouvre la fenêtre, il est inévitable qu’entrent des microbes », plaidait pro domo le chinois Deng Xiaoping. Or est-il plus virulent microbe qu’un artiste, dont la vocation naturelle est de transgresser les interdits, d’instaurer le désordre ? Pour – armé de l’objet-dard (Marcel Duchamp) – créer l’ordre futur… « Cave musicam ! » nous avait déjà prévenus Nietzsche.


Mais il est un autre danger, autrement imminent : que se répande sur toute la planète une culture unique, manière d’espéranto-volapük, dont l’indigente world music – aujourd’hui en voie de phagocyter toutes les musiques du monde – constitue la sinistre préfiguration.
Citons la journaliste Christine Ockrent : « La seule culture intereuropéenne, c’est la culture américaine », et – nostalgiquement – l’empereur Charles Quint : « Je parle latin à Dieu, italien aux musiciens, espagnol aux dames, français à la Cour, allemand aux laquais et anglais à mes chevaux ».

À la philosophie des Lumières, l’utilitarisme est associé. Jusqu’au XVIIIe siècle, en effet, l’éducation donnait le pas à l’initiation sur l’instruction. Diderot, Voltaire et Helvétius dénoncèrent, à juste titre, ce caractère par trop aristocratiquement désintéressé. Ils auront, hélas ! été entendus bien au-delà de leurs vœux…

Ainsi nous retrouvons-nous, en cette aube du XXIe siècle, avec un savoir en miettes, utile au seul provisoire, savoir ignorant qui ne fournit à l’homme qu’outils d’asservissement à ses fonctions. « L’idole du vulgaire, c’est l’utilité ; l’idole de l’aristocratie, c’est le plaisir », déplorait naguère Gombrowicz. Or les arts sont-ils autre chose aujourd’hui qu’enjeu économique ?

La pensée des Lumières aura, de même, substitué à l’idée de joie simple celle de bonheur, et à l’espérance l’optimisme – valeurs assurément peu propices à l’épanouissement individuel. C’est ainsi que les arts – et singulièrement la musique – auront perdu la place privilégiée qu’ils occupaient jadis dans l’éducation. Est-il, dès lors, excessif de parler d’« obscurantisme des Lumières » ? Sans vouloir en revenir à des modèles définitivement obsolètes, l’un des grands chantiers de l’avenir ne sera-t-il pas de restituer à l’enseignement sa part initiatique perdue ?

« Même lorsqu’elle se trompe, la jeunesse a toujours raison », professait Jean Cocteau
Faudrait-il encore – ô ministres incultes ! – ne pas vous complaire ad nauseam dans le jeunisme. Sagesse ici d’un Heidegger : « Qui a vieilli harcèle les jeunes avec les dernières nouveautés. Qui sait vieillir les libère dans l’initial ». Entre niaiserie adolescente – à laquelle nous aurons tous sacrifié – et procès instruits par des aînés oublieux de leurs propres sottises et incartades, n’y a-t-il pas place pour davantage de compréhension – fût-elle à sens unique… – et surtout de patience ? Sachant que le goût est chose relative, et que l’on ne saurait se référer qu’à de successifs états culturels…


Aux musiques rythmées [fondées sur le toujours-différent], les jeunes préfèrent les musiques pulsées [fondées sur ce toujours-pareil, tant évocateur des battements du cœur maternel, encore si proche]. Pulsation leur communiquant, en outre, une intense conscience du présent, un violent sentiment d’exister hic et nunc, d’être extraordinairement « éveillés » dans des segments temporels auxquels ils adhérent, sans nostalgie, de tout leur être…

D’autre part – nihil novi – les adolescents eurent toujours besoin d’admirer, de s’identifier – leurs géniteurs étant ordinairement dépités que ce ne soit plus à eux, comme naguère… Avatar sinon substitut d’une foi religieuse, l’admiration est toujours « phénomène groupal » chez les adolescents, phénomène générateur de certitudes sécurisantes & de bonne conscience – donc d’intolérance, en particulier dans le domaine des musiques dites « actuelles », qu’ils estiment être de leur exclusive compétence.
Sans être toutefois aussi dupes des marchands que se plaisent à croire leurs aînés… Pour moutonniers qu’ils soient dans leurs choix, ils savent très bien, au sein d’un même genre musical, reconnaître les meilleures œuvres.

Est-il, du reste, musique qui ne s’inscrive dans une quelconque filiation ? Éternel retour du nouveau… Eminem ou Disiz renouant avec le rap flamboyant du révérend AW Nix qui prêchait dans les années 20 ; la techno, tout dernier avatar de la Symphonie pour un homme seul que composaient, en 1949, Pierre Schaeffer et Pierre Henry ; Steve Reich, fervent pérotinien…

Autre dérive bien contemporaine : le culturally correct qui fait partout glorifier – à l’égal des œuvres-phares de Bach, Beethoven, Mahler ou Dutilleux – les joliesses en boucle [repeating patterns] des Philip Glass, Terry Riley et autres Steve Reich
Devons-nous conférer égale dignité à Rembrandt et au papier peint ? Fâcheux alexandrinisme qui – au nom d’un louable refus de hiérarchisation – veut nous faire accorder même valeur à toutes productions artistiques…


Michaël Lévinas (1949-) Concerto pour un piano espace n° 2 pour piano, cinq
instruments, deux bandes magnétiques et dispositif


Sachant qu’il est plus confortable de n’écouter de la musique d’autrui que sa plus manifeste différence – lui déniant ainsi tout raffinement, le reléguant en ses plus sommaires pulsions et pulsations… « Tu es différent ? Reste-le ! » – ou, selon l’ineffable Mac-Mahon : « C’est vous le nègre ? Eh bien, continuez ! »

Le goût quasi exclusif pour le jazz, qu’affichent tant d’amateurs, n’est pas moins significatif de la crainte que leur inspirent les formes authentiquement ouvertes. La production jazzistique ne consiste-t-elle pas, pour l’essentiel, en une combinatoire plus ou moins habilement recomposée de confortables clichés, éternellement ressassés ? Ne saurait être Duke Ellington, Billie Holiday, Bill Evans, Charlie Parker, Miles Davis ou John Coltrane [pour ne citer que de grands anciens] qui veut !

S’il est relativement aisé de découvrir chez autrui ce qui le différencie de nous, il l’est beaucoup moins de découvrir ce qui le différencie des siens… Aussi une gymnastique de la comparaison s’avère-t-elle indispensable – en mettant, par exemple, en regard : deux raps, deux nôs, deux organa… Effort toujours récompensé, pour peu que l’on demeure « sur ses mégardes » (selon Péguy) – clé de toutes connivences, désirs et plaisirs…
Et fi donc – du moins dans un premier temps – de toute esprit d’analyse ! Auquel on préférera la rêveuse analogie qui, dramatisant le message, permet à l’auditeur d’accéder dialectiquement au cœur même de l’œuvre. Ensuite, comme le dit si joliment Agnès dans L’École des femmes : « Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ? »

Après l’expérience initiatique, viennent co-naissance puis re-connaissance – dont dépendent, bien sûr, jouissances et conjouissances. Aussi au Voluptas in stabilitate d’Épicure, préférerons-nous son Voluptas in motu – moins confortable certes, mais autrement exaltant et riche de possibles…

Il conviendra néanmoins – tout en distinguant les spécificités de chaque culture et la part d’universel que chacune d’elles comporte – d’éviter l’écueil du multiculturalisme à tout crin, lequel dresse les communautés les unes contre les autres, conduisant immanquablement aux pires violences et au racisme.

Francis B. Cousté
Chroniquer de www.wukali.com


Illustration de l’entête: Extrait de la partition Après « l’artisanat furieux » publiée dans le Fac-similé du Marteau sans maître de Pierre Boulez


WUKALI 10/10/2014


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