Sex and desire, first novel of a brilliant and penetrating young writer


Dans le mystère de l’être, le labyrinthe du désir sexuel est sans doute le plus complexe à décrire, mais le roman le peut, et celui ci, un premier roman, le fait.

Penser le désir sexuel, l’assumer, le reconnaître dans ce qu’il a d’obscur et de clair, d’anti-social et de socialisant, de transgressif et de normatif, de violence et de douceur, d’animalité, voire d’inhumanité, mais aussi d’amour et d’humanité, voilà ce qui est sans doute le plus difficile à écrire. Il y faut une écriture blanche, descriptive, qui ne se paye pas de mots et de postures, qui ne décrit pas ses propres embarras à dire. Une écriture suggère avec subtilité le doute d’exister.

Leïla Slimani a trouvé le ton juste pour dire Adèle qui se trouve, se cherche et se perd dans la sexualité, comme Camus décrivant Meursault dans «L’Etranger», se trouvant, se cherchant et se perdant dans l’action. Car le sexe révèle Sisyphe, dans un monde dont le sens ne va pas de soi : désirer, désirer encore, consommer, avoir du plaisir, fuir la douleur et l’ennui, être l’objet de l’autre, de son désir, se perdre en orgasmes cherchés, recommencer, sans cesse, répondre au corps impérieux, à la chimie du corps, à la psyché ténébreuse, être bien, être mal, être enfin…

Leïla Slimani choisit de décrire Adèle. Il faut du courage à l’écrivain pour soutenir son héroïne lorsqu’elle est si peu conforme aux voeux de l’époque. Adèle jette son angoisse d’être dans un sexe addictif, direct, violent, partagé avec des inconnus ou des habitués dont elle veut connaître le moins possible, elle n’aime pas son travail, journaliste politique. Son mari, Richard, sait-elle ce qu’elle ressent pour lui ? Sait-elle ou est l’amour pour ce mari et pour ce fils Lucien ?

« L’amour est là, elle n’en doute pas, un amour mal dégrossi, victime du quotidien. Un amour qui n’a pas de temps pour lui-même.
Adèle a fait un enfant pour la même raison qu’elle s’est mariée. Pour appartenir au monde et se protéger de toute différence avec les autres. En devenant épouse et mère, elle s’est nimbée d’une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. Elle s’est construit un refuge pour les soirs d’angoisse et un repli confortable pour les jours de débauche
« .

L’écrivain, sachant que nos contemporains se livrent frénétiquement au culte des faux semblants et d’un monde à l’envers, où beaucoup s’inventent des rôles ou feignent de croire qu’ils sont des « mères parfaites », des pères comblés, des « parents idéaux », bons époux, charmants voisins, impeccables amis, citoyens exemplaires, a choisi la voix la plus difficile, décrire sans la juger la vie intérieure d’une femme, sa vérité. Or s’il n’y a pas plusieurs vérités, car chacun n’a qu’une existence, et elle se réalise dans un réel rugueux, celle-ci est complexe et sinueuse. Celui qui la vit sait-il seulement ce qui le traverse ? Slimani ne dit pas pour autant qu’être amant, aimant, père, mère, etc… est impossible. Mais il y a loin entre les clichés sociaux et la façon dont chacun se vit.

Adèle ne comprend pas toujours l’impétueux désir qui la pousse à se livrer frénétiquement, selon ses pulsions sauvages au sexe, avec des inconnus, ou des amants qu’elle veut objectiver en s’oubliant. Leïla Slimani ne décrit pas LA sexualité, mais le rapport au sexe de cette femme… et celà, seul le roman peut le faire partager. Le désir la brûle, lui fait traverser Paris, incohérente, lui fait courir dans les bras d’un homme, sans doute ancien amant, à qui elle intime l’ordre de ne pas parler :
« Elle saisit son sexe et se pénètre« . Violence du désir, insatisfaction… récurrences.
L’auteur décrit aussi la récurrence de l’amour conjugal pour Adèle (pour autant nulle part une condamnation de l’amour conjugal en général ni une thèse quelconque)… les mêmes gestes d’abord… l’ennui. Pour Adèle…

Le talent consiste à décrire cette femme, mal dans son être, dans son boulot, sa peau, sa féminité, son couple, sa parentalité, sa maternité, son devenir, sans pour autant nous la rendre mauvaise en nous contraignant de la juger à la mesure des conformismes sociaux, dont finalement cette femme crève. Mais déjà elle rencontre un autre homme.

« Tout ce qu’il dit ne sert qu’à une chose, en arriver là. Là, dans cette petite ruelle où Adèle est collée à une poubelle verte. Il a déchiré son collant. Elle pousse de petits gémissements, jette sa tête en arrière. »

L’écrivain parvient à nous faire saisir la réalité du sexe au coeur de la personne sans pour autant nous le présenter sous l’aspect qui nous excite en lui, ce n’est pas une littérature voyeuriste, mais une phénoménologie d’une vie hors des clichés battus. Il est alors passionnant de suivre cette femme sans la juger, de saisir ses doutes, ses complexités, à un niveau où les mots ne servent pas à se mentir à soi-même.

Slimani explore l’adultère comme personne n’en a parlé… sous un angle qui n’est pas moralisateur, mais sous l’angle de la pulsion qui pose à celle ou celui qu’il traverse la question de son identité : être ou mentir, être et mentir, tenter d’être.
Entretemps, Adèle explore la brutalité du sexe jusque dans des limites qui la mettent à terre. Plus qu’à nu.

L’auteur sait faire d’une scène quotidienne, d’un événement, d’un acte, une aventure dans laquelle le lecteur se demande ce que l’héroïne va bien pouvoir devenir. Alors Slimani réalise le désir de Flaubert dont l’idéal était d’écrire un roman sur rien, mais entendons nous bien, rien qui ne soit précisément l’essence de ce que nous sommes. Passionnant.

Plus encore, le roman captive lorsqu’Adèle tente désespérément de redevenir sage… sans être pour autant elle-même. L’intensité qualitative de la vie sexuelle féminine a enfin un de ses romans majeurs.

Alors il faut balayer d’un trait de plume l’accusation « pour rire bien sûr » d’autobiographie. J’ai bien peur d’avoir entendu tel romancier, directeur de presse, Franz Olivier G., parler de la vie sexuelle de Leïla S. Cette hypothèse ne résiste pas à une lecture du roman. Mais plus encore, une autobiographie sexuelle atypique ne disqualifierait pas l’analyse, quand elle est aussi juste. On se souvient en 2001 (si on l’a lu et compris) du récit de Catherine Millet «  La vie sexuelle de Catherine M. » L’aspect autobiographique de son récit avait fait à la fois son relatif scandale, et son succès. Mais au-delà de cette lecture sexuelle, ce récit attirait parce qu’il y avait de fort justes passages de phénoménologie sexuelle, de saisie des corps, du temps et de l’espace, la vérité du désir. Le roman de Leïla Slimani est une fiction, celle d’une femme, dont le récit permet d’approcher le mystère, y tendre, sans prétendre y parvenir, comme la sexualité prétend au plaisir, la philosophie à la sagesse, l’histoire à la vérité du passé. Pièce de culture brute, ce roman lutte contre l’obscurantisme de ceux qui préfèreraient qu’on ne parle pas de sexualité, ou qu’on la connecte à la seule question de la reproduction humaine ou à ce qu’elle a d’excitant.

Dire, penser la sexualité et la vivre est la voie royale qui mène à saisir ce mystère sans prétendre le dissiper.

Patrick Kopp


Dans le jardin de l'ogre


Dans le jardin de l’ogre

Leïla Slimani

NRF. Éditions Gallimard. 17€50


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