An exclusive interview for Wukali of the director of the Picasso museum in Paris.


C’est avec [**Laurent Le Bon*], directeur du[** musée Picasso*], que nous inaugurons une série de grands articles avec des personnalités du monde des arts et de la culture. Voici donc en exclusivité pour WUKALI, un échange chaleureux, direct, passionné, sans langue de bois qui nous permet notamment au travers de la riche expérience et du tempérament de notre invité ( il a été l’inventeur et le premier directeur du [**Centre Pompidou-Metz)*] de mieux cerner le monde de l’art et de nous inscrire et nous enraciner encore davantage dans les interstices de notre temps pour mesurer les enjeux de notre civilisation.

[**Pierre-Alain Lévy*]



[**- Tout d’abord, bravo ! Comment se porte le musée Picasso ?*]

L’on vient de dépasser les 300 000 visiteurs! Le musée a ouvert le 25 octobre dernier, (date anniversaire de la naissance de Pablo Picasso en 1880 à Malaga). 300 000 visiteurs c’est une bonne base, d’autant plus que l’on a une toute petite jauge: une capacité d’accueil de 650 visiteurs maximum, au-delà c’est la file d’attente. On ouvre en semaine à 11h30 et on ferme à 18h, donc une réception du public inférieure à toutes les autres institutions telles le [**Centre Pompidou*], ou la [** Fondation Louis Vuitton*] par exemple. Ces 300 000 visiteurs doivent être vus à l’aulne de ces comparaisons.

[**- Vous êtes arrivé c ‘était une catastrophe…plus de la moitié du personnel n’acceptait plus l’ancienne direction.*]

J’ai pris cela avec sérénité, j ai demandé à [**Anne Baldassari*] [[précédente directrice du musée Picasso]] d ‘assurer le commissariat de l’exposition inaugurale pour finir ce chapitre et j’ai dit à l’équipe : je ne suis pas un saint mais voyons nous, allons de l’avant !. La première décision que nous avons prise ce fut de choisir une date pour ouvrir et on s’y est tenu.

[**- A-t-on une idée des different publics français / étrangers ?*]

On a lancé une enquête sur ce sujet, on n’a pas encore les résultats définitifs, cependant les premières perspectives sont assez étonnantes. En effet avant la fermeture pour le chantier de rénovation, c ‘était plutôt 2/3 touristes étrangers, 1/3 français et d’après ce que l’on voit actuellement c’est un peu l’inverse et çà s’explique parce que le public francilien notamment a voulu se ré-approprier le musée et qu’il va falloir un temps avant la conquête des publics étrangers et il faudra attendre le printemps été pour voir revenir ces publics étrangers, et ce que je veux aussi c’est de ne pas se couper des publics français.

[**- Les publics asiatiques, c ‘est qui ?*]

Eh bien désormais on constate plus de Chinois que de Japonais. Nos documents d’information essaient d’ailleurs d’être les plus performants et sont aussi traduits en japonais ou en mandarin

[**- Quel est le statut de ce musée ?*]

C’est un Établissement Public National [[Établissement Public National, en terme juridique, il existe deux types d’Établissement Public National : soit un établissement public à caractère industriel et commercial (ou EPIC), soit culturel ou scientifique]] indépendant donc non rattaché à la RMN, et on a un caractère administratif. Les exemples les plus connus c ‘est le Louvre, le musée d’Orsay. Les avantages c ‘est que cela créé une autonomie de gestion, une indépendance dans la programmation et en même temps on a un rapport positif avec nos amis du ministère qui donne une subvention. C’est un dialogue très constructif. On a un bon rapport avec le ministère de la culture, tout se passe bien, ils ont été très attentifs à l’inauguration


[**- Quelles sont les synergies avec les autres musées ainsi que les autres musées Picasso de Barcelone et Malaga ?*]

Nous avons une vocation parce que nous sommes la collection la plus importante au monde de l’oeuvre de Picasso et cela nous encourage à créer une synergie avec les autres musées (et il existe aussi des petits musées qu’on connait moins), mais je dois dire que cela n ‘avait pas été très développé dans le passé, c est pourquoi nous relançons cela et ce sera une des grandes mission du colloque de mars que nous avons intitulé Revoir Picasso

[**- D’autres synergies avec le Centre Pompidou qui est voisin, le musée d’Art moderne ?
*]

Effectivement, d ‘ailleurs on s’est bien concerté puisqu’on n ‘a pas le même jour de fermeture, eux ferment le mardi, nous le lundi. On a ensemble des discussions autour des prêts et dépôts, des expositions, on est en pourparler avec eux sur tous ces sujets et on formalisera cela dans une convention

[**- Qu’en est-il de la communication et du marketing ?*]

Comme tous les grands musées, nous sommes présents sur les réseaux sociaux. Ce qui fait notre force, c’est de revoir l’original et s’il y a pres de 4000 visiteurs/ jours depuis l’ouverture, c’est toujours à cause de la fascination de revoir l’oeuvre du maître. Tout le monde nous demande toujours d ‘être meilleur en éducation artistique et culturelle et cela passe par là et les réseaux sociaux nous permettent notamment de faire venir les jeunes

[**- Sur quels achats ou éventuellement sur quelles dations travaillez vous actuellement ?*]

Pour nous c ‘est très clair nous avons un budget d’acquisition minimum et évidemment on ne peut pas acquérir de grands chefs d’oeuvre…

[**- Cà veut dire quoi ?*]

Proche du zéro, parce qu’en réalité on n a pas la réalité budgétaire post 2015. Il faut une première année d’exploitation pour comprendre comment les différents postes de dépenses vont se calibrer. J’ai vécu la même chose à Metz, par exemple les charges d ‘électricité etc c’est aussi simple que cela.

Mais la collection ce sont aussi des photographies, des correspondances, des archives, des affiches il y a tout un champ à exploiter, c’est aussi le rapport par exemple avec les arts décoratifs. Il y a tout un tas de choses à glaner qui sont peut être moins spectaculaires que les grands chefs d ‘oeuvre. Il convient d’ajouter qu’il existe aussi des procédures qui permettent d’acquérir de grandes oeuvres en les déclarant trésor national et ouvrent à des déductions fiscales

[**- Avez vous des mécènes ?*]

On n’en a pas !

[**- Et pourquoi… ?*]

C’est un mystère que j‘ai découvert à mon arrivée. On a un grand mécène originel qui est [**EIFFAGE*], qui nous a aidé pour la construction de nos nouveaux bureaux, mais on a quelques bonnes pistes et on va lancer notre Société des amis du musée Picasso qui elle non plus n’existait pas davantage.

[**- Maintenant parlons de l’homme Laurent Le Bon, si vous le voulez bien. Qu’avez vous appris de votre passage au Centre Pompidou-Metz ?*]

Cà arrive une fois dans une vie de pouvoir suivre un projet de A à Z et donc j’ai tout appris de cette aventure. Après il y a la réalité lorraine qui est autre chose et que vous connaissez bien. Ça a été un moment exceptionnel dans ma vie et j’ai été très ému lors de mon départ. Ce n ‘est pas de la langue de bois, c ‘est sincère, quand on a la chance d’arriver dans un lieu qui est une page blanche, qu’il faut le créer, lancer une construction, lancer un programme culturel. Voilà j’ai tout appris, ainsi que de ce dialogue de conviction et toutes ses vicissitudes inhérentes. On a lancé quelques expositions intéressantes Chefs d’oeuvre?, 1917, Sam Lewitt, Vues d’en haut, et bientôt Michel Leiris que j’avais tant souhaitée voir se réaliser et qui n’avait pas pu pour toutes sortes de raisons être programmée à Paris. Je l’ai obtenue pour Metz où bien entendu je reviendrai pour son vernissage. Je pense que ce sera une exposition formidable qui rassemblera art et littérature et qui plaira

[**- Vos études de sciences-politiques vous ont-elles servi ?*]

A [**Sciences-Po*] on y acquiert le sens de la synthèse, de la dialectique, de l’ouverture au monde, j’ai beaucoup appris là-bas, j’aime bien cette école, je la défendrai jusqu’à la fin de mes jours, il y a une générosité, elle s’est notamment ouverte ces dernières années sur la société, sur la diversité internationale.

[**- Certains vous reprochent d’être davantage un homme de cour, un diplomate qu’un historien d’art, qu’en pensez-vous ?*]

Homme de cour je ne sais pas ce que cela veut dire; en tous cas historien d’art oui et je pense avoir au cours de ma carrière y compris dans mon dernier ouvrage avec [**Jean Loisy *] et [**Yves Le Fur*], apporté ma modeste contribution puisqu’on a publié voilà quelques mois aux éditions de La Martinière un livre intitulé « Une autre histoire de l’art  ».

Je ne prends pas le mot diplomate comme un défaut. Nos métiers aujourd’hui s’il faut défendre sa chapelle – son petit pré carré de l’histoire de l’art- çà ne m intéresse pas. J’ aime les historiens d’art qui ont une vision ouverte et défendent à la fois la préhistoire et l’art contemporain. C ‘est ceux là qui m’intéressent, être diplomate n’est point donc pour moi une critique, c’est même plutôt flatteur

[**- Vous aviez sollicité la direction du musée du Louvre, puis celle du musée d’art moderne, êtes-vous un homme de pouvoir?*]

Non, j’avais été très clair avec les élus et leurs avais dit qu’au bout d’une dizaine d‘années s’il y avait des opportunités qui se présentaient je les saisirais.

Je suis arrivé en 2001 sur le projet [**Centre Pompidou-Metz*], c’est le moment où l’on a choisi la ville. Pour la direction du musée du Louvre, ce n’est pas tous les jours que le poste de président du Louvre se libère, j’ai donc posé ma candidature bien que ce ne fût pas mon domaine de spécialité. Je suis quand même arrivé en finale. Le Président de la république m’a demandé de rester en Lorraine, voilà! .

Pour le musée national d’art moderne c’est différent, je n’ai pas postulé mais on est venu me chercher, l’histoire a fait autrement! Pour le musée Picasso je suis très heureux d’être là

[**- Quelle est pour vous la place de l’art dans l’état ainsi que dans la société?*]

Je ne fais pas forcément une grande distinction entre l’état et la société, surtout à la tête d’un musée national. La force de l’art aujourd’hui c’est de permettre cette interface avec la société. Si c’est pour créer un musée où il y a 0 visiteurs où l’on est cloturé derrière nos remparts, où il n’y a pas de pédagogie, pas d’ouverture au monde et bien çà n’a pas de sens. Un musée que ce soit[** Picasso, Branly, Le Louvre, Orsay*], les grands musées parisiens, (et ce n ‘est pas parce que l’on montre des chefs d’oeuvre qu’il ne faut pas être en phase avec les problèmes de la société) ont un sens parce qu’ils se font échos de la société. Les enjeux: la démocratie culturelle, aller conquérir de nouveaux publics, c’est essentiel cela fait partie du quotidien. Alors c est plus facile d ‘être en dialogue avec la société dans une institution comme le Centre Pompidou. Mais Picasso était aussi un homme politique, un artiste politique et cela c ‘est très intéressant.

Pour l’état, pour moi c ‘est encore plus simple, une collection nationale n’est pas une collection privatisée. Penser que tous les jours ces collections c’est aussi la vôtre, ce sont celles de chacun, c’est stimulant. Penser que c ‘est celle que l’on doit léguer à nos petits enfants cela me passionne. Cela montre le socle, incarne l’identité d’un pays. Pour moi le musée est aussi le réceptacle de l’art. L’art et l’état c’est une histoire sans fin. J’y ai d’ailleurs contribué modestement, je me suis naguère occupé de la commande publique sur ce chapitre.

Pour moi aujourd’hui les rapports sont complexes mais c’est toujours intéressant. En revanche, quitte à enfoncer une porte ouverte je me lancerais sur l’éducation artistique car c’est toujours un combat à mener, comme vous le menez vous-même dans votre journal. Mais je pense aussi qu’il faut savoir le mener dans d’autres champs et qu’aujourd’hui on est comme vous le dites souvent dans vos articles, dans une phase révolutionnaire ( celle de la culture au sens large, de la connaissance et de intelligence NDLR) et pour le coup dans un changement sans doute de paradigme et il faut être vigilant là dessus.


[**- Question bateau, voire ridicule et inepte : dans votre sphère privée, quelle oeuvre d’art quelle qu’elle soit a suscité le plus d’émotion ?*]

Les enfants … !

Non car c ‘est une question qui permet néanmoins de se mettre à jour et de se faire connaître, moi je réponds souvent à côté de la plaque car je ne fais pas partie de ces conservateurs collectionneurs et je défends une histoire de l’art ouverte. Je n’ai pas chez moi des Léonard de Vinci ou des Picasso, je ne suis pas forcément à l’affut d’une oeuvre chez moi, je n’en ai pas les moyens. J’ai la chance de travailler avec. Je me satisfais beaucoup d’un morceau de musique, d’un plat réussi, j’aime beaucoup la gastronomie c’est aussi une oeuvre d’art et ainsi de suite, sans parler du combat à mener pour que la télévision soit une forme d’art et cela oui reste un combat intense.

[**- Quelle est votre opinion sur les écoles d’art, des Beaux-Arts en France ?*]

C’est toujours très complexe de former un artiste dans une institution. On voit que beaucoup des grands artistes sont sortis en dehors de l’école. En revanche l’exemple de Picasso est remarquable. Il s’est formé dans le monde académique et autre et toute sa force a été de désapprendre. La phrase n’est pas rigoureusement exacte mais il disait «à 10 ans, je dessinais comme Raphaël !». C’était aussi un artiste politique et cela mérite d’être souligné.

La force de l’école aujourd’hui c’est d’expliquer la société ou de contribuer à son décryptage, mais aussi d’apprendre à désapprendre. On est tellement noyé par la connaissance qu’il faut d’abord apprendre à se guider et ensuite aller de l’avant !

[**- Quelles sont vos relations avec le marché de l’art, les collectionneurs, les galeries d’art ?*]

Avec Picasso on est en relation permanente avec les collectionneurs, les marchands, les galeristes, cela fait partie de notre métier, je fais partie d’une génération où il n’y a aucun souci là-dedans, c ‘est aller de l’avant, c’est clair ! Il n’y a pas de cloison, mais après on n’est pas comme aux Etats-Unis, on ne fait pas des expertises

[**- Le marché de l’art contemporain aujourd’hui explose…*]

Non, çà ce n’est pas vrai ! Je me mets en faux par rapport à cela !

Une certaines partie de l art contemporain explose c’est à dire que par construction mathématique comme il y a de plus en plus de gens qui ont des moyens et que l’art est une manière de s’affirmer dans la société il y a un certain nombre d’artistes qui ont la chance de bénéficier de ce créneau mais à l’heure où on se parle, je ne sais pas exactement il doit y avoir 10.000 artistes à Paris, et ils ne sont pas là. Est-ce qu’il y a des Mozart assassinés, est-ce qu’ils sont perdus dans leurs ateliers ?

[**- Cependant Jeff Koons que vous connaissez bien s’est vendu 100 millions d’euros…*]

Non un peu moins, 50 millions d’euros, mais il y a 30 ans pour acheter un [**Jeff Koons*] à 5000$ personne n’en achetait

[**- Dans le secteur du marché de l’art contemporain avec l’arrivée de nouveaux collectionneurs, des pays émergeants, des pays du golfe, la professionnalisation des métiers de l’art, l’envol des grandes maisons d’enchères Sotheby’s, Christies, le développement des musées, la multiplication des biennales, les Français ont un peu de mal, non ?*]

Oui on se focalise là dessus, mais on est le pays où il y a le plus de designers, le plus de cuisiniers, le plus de danseurs, le plus d’architectes, tout çà ce sont des gens mondialement connus. Les paysagistes qui est un domaine que j’adore et personne n’en parle ! On est là à se morfondre toute la journée et on se répète qu’ on va mourir ! Attention, regardons quand même ce qui ne fonctionne pas si mal en France!

[**- Vos projets dans l’année ?*]

Je donne rendez vous à Wukali pour le colloque de mars, puis en septembre 2015 au Grand Palais pour notre grande exposition Picasso et l’Art contemporain ( on n’a pas encore le titre définitif) organisée par nous-mêmes avec le Centre Pompidou et le Grand Palais à l’occasion de notre 20ème anniversaire et l’on monte une exposition de sculptures au MOMA à New York et puis bien entendu le raccrochage et une relecture de la collection du musée. Formidable non ?

Entretien réalisé par [**Pierre-Alain Lévy*]


Illustration de l’article: crédit photos ©WUKALI


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WUKALI 27/03/2015)]


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