Week after week in Wukali, in the steps of Leonardo’s


Article après article, Jacques Tcharny, nous fait pénétrer dans l’oeuvre peinte de Léonard de Vinci. Voici l’Adoration des Mages puis le Portrait de musicien.


L’Adoration des Mages

Grand tableau: 243x246cm, (Musée des Offices. Florence) constitué de dix planches renforcées par deux traverses de bois. Œuvre commandée par le couvent de San Donato a Scopeto en 1480 (le contrat entre Léonard et les moines est parvenu jusqu’à nous). Quand Léonard fuit Florence pour Milan en 1482, suite à l’accusation de sodomie qui pouvait l’envoyer au bûcher, il abandonne sur place cette peinture inachevée…au père de Ginevra Benci!

Panneau resté à l’état d’ébauche, ocre jaune et encre brune. Œuvre de grandes dimensions, inachevée, d’une élaboration lente et difficile.

Le tableau pourrait être scindé en deux parties : la scène elle-même et le fond. Le point de fuite se situe au-dessus de la tête de la Vierge. Le centre psychologique de cette peinture c’est l’enfant Jésus. Il se retourne vers le vieillard agenouillé qui lui tend l’offrande et l’accepte. Son corps est potelé mais idéalisé. Le geste de tendresse de la mère aux yeux baissés vers son fils est d’une grande humanité. Marie présente des traits idéalisés, tendant vers une beauté plastique sacralisée.

La foule les entourant parait assez primitive avec tous ces vieillards barbus qui les cernent, perplexes. Même le cavalier en troisième ligne est interrogatif.
Quelle opposition avec le fond : nous avons le sentiment que ce dernier est un autre tableau. Scène de bataille en plein air, combat dans une architecture, cortège…
La chronique prétend que le jeune personnage en pied à l’extrême gauche serait un autoportrait de Léonard…Alors que celui du vieillard à l’extrême droite serait une vision, une représentation idéale du philosophe…

Observons les chevaux de l’artiste : en haut à gauche un cheval est vu de profil, un autre apparaît de face en bordure du panneau. Ils sont visiblement inspirés des équidés de Saint-Marc à Venise : patte antérieure  gauche levée, crinière et encolure dressées, marche au pas.

A l’extrême droite un combat de cavaliers a lieu. Les chevaux s’affrontent, dressés sur leurs pattes postérieures, à la manière des dessins de l’artiste pour le monument Tribulzio, jamais réalisé. Près de l’architecture, un équidé nu se promène tranquille, complètement indifférent à ce qui se passe autour de lui. Il est très vivant et parait dans la ligne des dessins pour le cheval Sforza. Le plus proche de nous est situé au troisième plan et porte le cavalier interrogatif.  Son regard est d’une vie intense.

Le sentiment qui émerge de tous ces détails, c’est que Léonard devait déjà imaginer ce que pourrait être la représentation du cheval idéal.

Architectures et personnages du fond forment une perspective élargie, en largeur et en profondeur. A noter que les escaliers ne conduisent nulle part, tandis que les portiques semblent en ruine.

Le bruit est partout, c’est un vrai tintamarre. La symphonie du silence ne recouvre que le divin : Marie et Jésus. L’exquise douceur de ces deux derniers s’oppose à la rudesse bestiale de la foule bigarrée.|center>

Le peuple entourant la Vierge est frappé d’étonnement devant ce miracle devenu énigme. Cette masse grouillante de mouvements divers et variés, opposés et complémentaires, est bruyante, colorée, sidérée par ce qu’elle voit et apparemment ne comprend pas : c’est une vision presque dramatique que nous propose l’artiste.
Cette Adoration des Mages est un acte d’amour dédié à l’humanité entière, une scène de l’histoire universelle. Cette peinture devient mesure de l’harmonie du monde. Sa fascination est rêverie pour le spectateur. C’est une œuvre fondatrice, archétypale: le thème de la nativité impliquait l’expression de la joie. Léonard le transforme en énigme.
L’ignorance de la foule de ce qui vient de se produire est évidente. Cette épiphanie vise à l’universel. L’intensité psychologique s’y fait violence. Aucun exotisme de mauvais aloi, une simple vérité profonde et humaine.

C’est peut-être la peinture de l’artiste dont on peut regretter le plus l’inachèvement par les promesses induites dans ce qui fut créé…Mais aurait-il été capable de la terminer? Poser la question donne déjà une idée de la réponse.


Portrait d’un musicien

Le portrait d’un musicien est une peinture à l’huile sur bois. Le carton et la main ont été mis au jour en 1904, ce qui nécessita le décollement d’un repeint ancien. L’oeuvre est exposée à la Pinacothèque Ambrosienne de Milan

Huile sur panneau en excellent état. C’est le seul portrait d’homme peint par l’artiste  arrivé jusqu’à nous. Il est inachevé. Son autographie est hors-de-doute. S’agit-il du portrait de Franchino Gaffurio, maître de chapelle du choeur de la cathédrale de Milan et ami de Léonard?

Si le visage et les cheveux sont finis, le vêtement, l’étole, le bonnet, la main et le cartel sont des esquisses travaillées. Sur le cartel des portées : les notes d’une partition musicale et les lettres « Cant…Ang…  »( Canticum Angelicum).  Le béret qu’il porte est rouge. Une chemise blanche s’aperçoit sous son gilet noir.

Le visage est vu de profil, le corps de trois-quarts, la main de profil. L’énergie apparente du regard est impressionnante. Sa force expressive est proche de celle de l’œuvre d’Antonello de Messine dont la présence à Venise est avérée en 1475 et dont l’oeuvre est influencée par la peinture flamande et Van Eyck ainsi que des peintres français comme le maître de l’Annonciation d’Aix, un rare équilibre entre le nord et le sud . L’éclairage violent est le résultat d’une analyse poussée des formes.|right>|left>

Au musée du Louvre est conservé un portrait d’homme du sicilien, surnommé « le Condottiere », tellement est forte la puissance énergétique qui s’en dégage. Les similitudes avec notre panneau sont frappantes : acuité du regard et éclairage solide découpant les formes. La vraie différence c’est que la peinture d’Antonello a un je-ne-sais-quoi de plus matériel, de plus terrestre que celle de Léonard mais le florentin a observé et retenu l’apport pictural de son aîné.

La physionomie claire du musicien parait sculptée dans l’ivoire. Il est perdu dans ses pensées les plus intimes. Combien profondes doivent être ses spéculations intellectuelles : n’oublions pas que Léonard, comme ce musicien, faisait parti de la cour du duc régnant de Milan, un milieu raffiné où se côtoyaient les élites du temps. 

Le modèle est tellement absorbé par ses pensées qu’il ne voit pas le spectateur,  devenu de ce fait voyeur. Les boucles de ses cheveux sont légères dans l’air, trait typique de l’artiste.

La bouche est bien dessinée. Les lèvres sont quasi pulpeuses. Le menton est volontaire. L’ossature sous la joue est à fleur de peau. Le grand nez ne flatte pas l’homme.
Il n’y a idéalisation que par la puissance du regard qui nous entraîne dans le labyrinthe de ses idées profondes. Léonard a représenté un individu, pas un archétype du musicien. Il est en pleine possession de son métier de portraitiste.

Cet art précieux est fait d’équilibre et de mesure. Ses qualités d’analyse sont nettes : au-delà de la simple représentation physique d’un modèle, Léonard analyse le tempérament du personnage ; un être introverti porté au spéculatif, à l’intellectuel. C’est un des membres de l’entourage de Ludovic le More, sans aucune discussion.

Jacques Tcharny


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->http://www.wukali.com/Authentification-d-un-dessin-de-Leonard-de-Vinci-157#.VL50vcbc6ER]


WUKALI 01/04/2015

Courrier des lecteurs: redaction@wukali.com

Illustration de l’entête: L’Adoration des Mages après sa toute récente restauration en 2014.


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