A French porcelain decorators family


Une exceptionnelle étude sur l’histoire d’une famille française, la dynastie Taillardat, qui s’est illustrée entre XIXème et XXème siècle dans la décoration sur porcelaine. Bernard Taillardat arrière petit-fils du fondateur de cette maison, ouvre en exclusivité pour WUKALI ses archives familiales: une magnifique suite de pièces de céramique ou de bons à tirer, présentés pour la première fois. Bien autre chose qu’une documentation désincarnée, c’est une histoire française et un moment de civilisation.

P-A L


Les Ateliers de décoration céramiques ont été fondés en 1872 par Antoine Taillardat et Émile Galilée ils étaient installés au 4 rue des écluses Saint Martin, Paris Xème. La désignation faisait mention d’une société commerciale ayant pour objet la décoration sur porcelaine faïence et autres substances vitrifiées

Las ateliers comportaient une grande salle de décoration et peinture des porcelaines , une salle d’impression lithographique équipée de deux presses dites «Bêtes à cornes» et un impressionnant stock de pierres lithographiques, une salle d’impression en taille douce où étaient gravées les plaques soit en acier, en cuivre ou en zinc, riche de près de trois milles plaques, une salle des fours avec trois fours bois pour la cuisson, une salle de photographie avec un banc de reproduction pour agrandir certains décors.

Mon arrière grand-père était très moderne et avait été parmi les premiers à posséder un appareil téléphonique. Il était également inventif et créateur puisqu’il déposa un brevet d’invention le 14 mars 1888 n¨189361 qui couvrait la photographie sur porcelaine, où précisément son banc de reproduction servait à réaliser « un procédé économique de décoration de la porcelaine et d’autres produits céramiques », brevet tombé dans le domaine public depuis longtemps.

L’ensemble occupait une trentaine de collaborateurs, dessinateurs et graveurs qui réalisaient les décors et les peintures sur porcleaines et faïences.

En plus d’Antoine Taillardat et Émile Galilée et plus tard d’André Taillardat (son fils), ont œuvré de nombreux artistes qui signent les dessins tels Victor Gossens spécialisé dans les scènes de genre ainsi qu’Eugène Millet, Lucien Pallandre et surtout Félix Albert, grand dessinateur animalier et Henri Pihan pour les fleurs. Paul Balluriau illustrateur au Gil Blas a aussi fait partie de l’équipe.

A cette époque paraissaient de nombreux recueils et documents relatifs à la décoration comme le livre de Audley & Bowes sur la céramique japonaise, Habert Dys recueil de fantaisies décoratives ou Hottenroth sur les costumes et les armes, Lambert sur la flore décorative comportant animaux et fleurs ainsi que Racinet sur l’ornement polychrome. Cet ensemble et d’autres sous forme d’abonnements constituaient des sources d’inspiration pour ces artistes.

En particulier dans les années 1870 à 1900 on vit apparaître dans l’art en général, mais aussi dans la décoration des porcelaines l’influence nouvelle des arts japonais révélés à l’Europe par l’ouverture aux modes de ce pays, ouverture initiée par l’ère Meiji ( 睦仁, Mutsuhito) à partir des années 1850.

Aux Ateliers Taillardat cette influence fut la plus évidente chez Félix Albert qui crée de nombreux décors japonisants.

Les sources des illustrations et des décorations étaient très variées et originales. Oiseaux, fleurs, poissons, scènes de genre, paysages, répondaient à la demande d’une clientèle diversifiée à la recherche de thèmes originaux pour décorer leurs tables. Pour un bourgeois de la Belle Époque, la possession d’un service à son chiffre était presque un passage obligé.

L’atelier se fit une spécialité dans les services de table monogrammés ou armoriés, chaque client pouvait choisir selon son goût un monogramme dans un vaste choix de combinaisons au point que l’ensemble constitua un stock de cinquante mille combinaisons.

De nombreux service royaux ou princiers ou de chefs d’état sont sortis de ces ateliers en particulier pour la reine Wilhelmine des Pays Bas, la famille royale du Portugal, Fouad Ier roi d’Égypte, le président du Mexique Porfirio Diaz et bien des familles princières et européennes.

Les dessins originaux présentés aujourd’hui constituent un éventail très large des sujets de cette époque. En fonction d’une demande particulière l’artiste créait un projet, en général à la plume et à la gouache ou à l’aquarelle sur canson ou carton.

Le projet accepté servait ensuite au peintre comme référence pour choisir les couleurs vitrifiables les plus proches de son dessin original.
Lors de la réalisation des assiettes et pièces de forme il faut comprendre que le peintre utilisait des couleurs préparées à froid très différentes de celles de son projet à la gouache. Ainsi des assiettes étaient peintes des couleurs à froid et cuites au four, les couleurs obtenues après cuisson devaient correspondre à celles de la gouache pour que l’assiette soit ainsi conforme au projet.

Cela était très délicat et demandait une grande maîtrise car l’artiste peignait des couleurs différentes qui se révéleraient seulement après cuisson !

Les ateliers n’étaient pas connus du public car l’ensemble de la production était commercialisé par les magasins de la rue de Paradis toute proche ainsi que par les boutiques de luxe telles Pilluiyt, le Vase étrusque, Rouard et Boutigny à l’Opéra. L’atelier fournissait aussi les sociétés Bernardaud et Havilland à Limoges. J’ai en ma possession de nombreuses correspondances et factures qui attestent de leurs relations pendant de nombreuses années.

La grande période d’activité et de création se prolongea jusqu’au début de la Première Guerre mondiale dont les conséquences néfastes n’épargnèrent pas davantage l’industrie et l’artisanat de la céramique

Le fondateur des Ateliers, Antoine Taillardat, décède en 1910, avant cette date les ateliers étaient devenus Les Ateliers Taillardat Père & Fils , mon grand-père André Taillardat reprenant l’activité. Il était particulièrement doué pour la gravure des chiffres et armoiries et c’était devenu une des productions phares de la maison comme je l’ai indiqué plus haut .

Malheureusement la guerre allait porter un sérieux coup à la dynamique artisanale et commerciale. Mon grand-père fut versé dans le Service de santé et était bien sûr absent des ateliers. De plus , à la fin de la guerre la société avait évolué. Les services chiffrés moins recherchés, l’atelier vit une réduction de son activité avec moins de collaborateurs mais le portefeuille-client était heureusement assez conséquent. Les commandes pour les boutiques de la rue de Paradis ont permis d’assurer un volant d’activité acceptable jusqu’à la déclaration de guerre en 1939, mais elle déclina pendant cette terrible période, mon grand-père mourut en 1946 au sortir de la guerre. Mon père ne parvint jamais à relancer cette activité en dépit de nombreuses tentatives.

Force est de constater que même pour Limoges, depuis cette période et jusqu’à nos jours il reste peu d’ateliers prospères.

À Paris les Ateliers Le Tallec, que mon grand-père avait bien connus, ont eu un sursaut de prospérité, aidés en cela par le maire de Paris, alors Jacques Chirac qui les avait aidés à fonder une école de formation des peintres sur porcelaine.

Sèvres bien sûr et heureusement, bénéficie du support et des commandes de l’état.

Qu’attendre d’une société qui mange des hamburgers avec les mains, certainement pas des services à bordures gravées ou des décors raffinés dans de la fine porcelaine. Seul le pétrole est raffiné de nos jours !

Bernard Taillardat


WUKALI 01/04/2015

Courrier des lecteurs: redaction@wukali.com


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