A French movie inspired by the story of Florence Foster-Jenkins


Marguerite , le dernier film de Xavier Giannoli court les avant-premières en France avant sa sortie officielle en salle le 16 septembre 2015.

L’histoire de « Marguerite » est inspirée d’une histoire vraie : celle de Florence Foster-Jenkins une riche américaine qui rêvait probablement d’une carrière lyrique et se projettait en diva que les foules pamées applaudissent à tout rompre en jetant à ses pieds des tapis de fleurs.

Le seul problème – et il est de taille par rapport à ce projet – tient à ce que Florence Foster-Jenkins chantait affreusement faux et massacrait avec un égal bonheur les airs du répertoire les plus connus devant des auditoires réunis dans sa somptueuse propriété. Ils payaient au prix fort des invitations vendues au bénéfice de causes sociales à qui les fonds collectés étaient intégralement reversés.

A titre anecdotique, on peut d’ailleurs entendre Florence Foster-Jenkins sur « >You Tube attaquer le redoutable air de la Reine de la Nuit extrait de La Flûte enchantée de W.A.Mozart. Et si l’on résiste soit au fou rire soit à la douleur qui transpire de cette manière de chanter, on est toutefois étonné de constater que dans les redoutables vocalises qui, au milieu de l’aria, sont le morceau de bravoure et le moment de vérité des sopranos colorature qui s’y risquent Madame Foster-Jenkins chante « presque » juste.

Il ressort de ce constat assez paradoxal pour ne pas dire troublant que, vraisemblablement, la chose n’est pas si simple.

Il serait alors abusif voire naïf de rabattre Florence Foster-Jenkins au rang de simple modèle de la célèbre cantatrice d’Hergé dans Tintin : Bianca Castafiore.
Et tout aussi risqué de la ranger dans la catégorie des illuminés qui se sont construits un rêve auquel ils s’accrochent désespérément.


C’est le grand retour de Catherine Frot qui endosse le rôle titre et apporte avec beaucoup de nuances cette densité, cette fragilité, cette singularité, pour ne pas dire cette structure mentale schizophrène qui constitue la personnalité de Marguerite. Son visage a des airs d’Arletty, elle a aussi la douceur de Madeleine Renaud. On ne l’avait pas vue sur les écrans depuis trois ans. Elle est entourée de André Marcon, Michel Fau, Christa Théret, Sylvain Dieuaide, Aubert Fenoy

En fait, le film ne retrace pas la carrière de Florence Foster-Jenkins. Il s’en inspire et la transpose dans le Paris des Années Folles. Marguerite Dumont, une femme richissime, a épousé un baron désargenté qui profite, comme d’autres, du faste de son train de vie dans la somptueuse propriété où elle reçoit régulièrement le Tout-Paris. Elle y organise des concerts de charité où elle se produit devant des auditoires dont les attitudes restent pour le moins ambigües et passives face à un déferlement de fausses notes et d’airs massacrés. Pas de huées, pas de bronca comme il est d’usage dans certaines maisons d’opéra où le chanteur déraille, à peine de sourires, seuls quelques airs héberlués ou gênés trahissent le mal-être des spectateurs qui semblent sidérés par ce qu’ils entendent. Pour ce dernier la sidération est effectivement au rendez-vous de cette vision et de cette audition. Car il faut un aplomb, un culot ou une inconscience totale pour « oser » s’exposer. Planent alors un doute, une ambiguïté, une interrogation sur un tel choix qui, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, laisse…sans voix !

Et peut-être est ce tout le mérite du film de Xavier Giannoli de respecter cette ambiguïté, cette incertitude et de dérouler son propos – donc son scénario – d’une manière qui ne s’embourbe pas dans les rets d’une explication lourdement et maladroitement psychologisante. Il tisse subtilement et, serait-on tenté de dire, plus adroitement les fils de plusieurs hypothèses qui ne tombent jamais dans le didactisme et la démonstration en laissant toujours la part belle au mystère d’un tel comportement et d’un tel choix. Elles relancent, au contraire, le suspens d’une histoire qui pourrait autrement apparaître comme plate et cousue de fils blancs. Elles renouvellent de ce fait l’intérêt du spectateur qui est obligé de composer alors un portrait de « l’artiste » qui restitue admirablement la complexité psychique qui n’est pas l’apanage de Marguerite Dumont mais celle de tout un chacun.

Cette complexité fait que Marguerite Dumont est à la fois et dans le même mouvement une sorte de monstre sadique qui impose à son entourage son délire lyrique en raison de son aisance financière : elle est alors proche, entre autres, de la Lady Macbeth de Verdi ou de la Reine de la nuit de W.A.Mozart. Mais, dans le même mouvement, c’est aussi un être frêle et fragile qui, telle la Mimi de Puccini ou la Lucia de Donizetti va être emportée puis broyée par un destin qui la conduit à mourir dans une scène finale qui pourrait être celle, sublime, d’un opéra à la manière de la Traviatta de Verdi où ceux qui l’ont aimée et malmenée se rendent compte après coup du destin tragique infligé à celle qui gît à leurs pieds.

C’est dire que le film est finalement construit comme un opéra dont il épouse, au fur et à mesure de son déroulement, la progression dramatique.

Un acte d’exposition où nous découvrons la vie chatoyante et insouciante de Marguerite Dumont, un acte où se noue le drame lorsqu’elle décide de suivre des cours de chant, un acte de confrontation de l’héroïne avec elle-même lorsqu’elle se risque sur une véritable scène d’opéra pour un récital auquel elle espère la présence de son mari qui a toujours, jusque là, réussi à échapper à ses récitals pour des motifs dont elle n’est pas dupe, un acte de conclusion où l’héroïne brisée va dans un chant du cygne dramatique pousser une ultime fois sa voix jusqu’à en mourir.


Outre l’histoire de Marguerite, la voix est donc au centre du propos de Xavier Giannoli. Car le film soulève finalement deux problèmes :

– D’une part celui du sentiment d’inquiétante étrangeté par rapport à sa propre voix. Il peut saisir tout un chacun à l’éprouvé de la différence entre la voix que l’on entend à l’intérieur de soi lorsque l’on parle normalement et celle que peut nous restituer de l’extérieur un enregistrement de notre propre voix ne serait-ce que sur le message du répondeur de notre téléphone. Il y a, dans cette optique, dans le film de Xavier Giannoli une scène assez significative où Marguerite Dumont assise sur le rebord d’une fenêtre auréolée dans la lumière d’un soleil matinal chante à capella un des nombreux airs de son répertoire. Il ne fait aucun doute à ce moment là que dans sa tête Marguerite Dumont chante juste ! Son illustre collègue Florence Foster-Jenkins dira d’ailleurs dans un interview que le plus important est la voix que l’on a dans la tête…à quoi fait écho une phrase extraite d’un récent interview de Robetrto Alagna à Opéra Magazine dans lequel il précisait – après 30 ans de carrière – que sa voix commençait à ressembler à celle qu’il entend à l’intérieur de lui !

– D’autre part que la voix peut-être le révélateur et le médiateur souvent involontaire des blocages, des inhibitions qui peuvent exister à l’intérieur de soi. Ils vont trouver par cette occurrence à se manifester contre notre volonté. C’est par le biais et l’intermédaire du souffle et de l’émotionnalité conjugués que ces blocages et ces inhibitions vont trouver à s’objectiver donc à se manifester contre notre volonté et quelques fois pour notre plus grande gêne. En ce sens, la voix peut nous trahir puisque, tout d’un coup, nous sommes sans voix.

Il peut paraître surprenant qu’un Président de Cercle Lyrique plutôt axé sur le « belcanto » c’est-à-dire sur le beau chant fasse ainsi le portrait d’une femme qui précisément s’éloignait si radicalement des canons et des règles souvent terribles de l’art lyrique et de ses afficionados.

C’est qu’au travers de ce portrait se dessine aussi en filigrane l’amour et l’admiration que cette femme porte à la voix et au beau chant. Et, en ce sens, elle nous touche.

Car de plus elle montre, à sa manière c’est-à-dire en négatif, l’intense et patient travail tant technique qu’intérieur que nécessite le désir de mettre les pieds sur une scène d’opéra avant d’accueillir les bravos du public.

Jean-Pierre Vidit

Président du Cercle Lyrique de Metz


WUKALI 07/09/2015
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