Solitude and singularity in Roma


Il faisait vraiment beau et doux en ce matin de juin. Henry dormait peu, ce qui ne l’empêchait pas de rêver comme n’importe qui. De quoi ? Il ne s’en souvenait jamais. Ce matin-là, il était en pleine forme. Comme d’habitude, il sortit et passa sous la porta Settimiana, pour s’installer sur un banc, toujours le même, des jardins du palais Corsini. Sans le savoir, il était devenu une figure familière pour les habitants du Trastévere, comme pour les chats du jardin.

Ce promeneur solitaire, perdu dans ses pensées, souriant et agréable, était en passe de devenir une célébrité du quartier. Il ne l’avait pas cherché. Pourtant, tous le connaissait, de vue à minima. « Il veccio francese  » comme l’appelaient les gamins était un authentique métronome tellement ses habitudes de vie étaient régulières et, les rares fois où il était tombé malade, son absence avait été remarquée par tout le monde. Les résidents s’étaient interrogés et avaient ressenti un grand soulagement à le revoir arpenter les rues.

Qui l’eût cru ? Des légendes commençaient à circuler à son propos : la célébrité a un prix. Il paraissait avoir une influence bénéfique. Un jour, racontait un commerçant du cru, il lui avait sourit, dit quelques mots courtois et un problème dans son magasin, en suspend depuis longtemps, avait été résolu.

L’histoire s’était répandue, d’autres racontars étaient venus se greffer sur le récit du marchand et il n’en avait pas fallu plus pour qu’il devienne l’incarnation de la chance aux yeux de la population locale. Naturellement, il était dans l’ignorance complète de cet état de fait. Il aurait été fort surpris, voir incrédule, si quelqu’un lui avait appris son nouveau statut de figure tutélaire du Trastévere.

Lui était le symbole de l’esprit cartésien. Les romains, au contraire, sont parmi les plus superstitieux des Italiens qui, en majorité, le sont beaucoup.

Un sourire, un mot de sa part à un voisin, était pour l’heureux élu la certitude d’avoir une magnifique journée. Et comme l’on voit tout en rose quand on le veut vraiment, les événements ne pouvaient que prouver la véracité de cette assimilation au titre de nouveau porte-bonheur, que portait sans le savoir le piéton de Rome.

Naturellement, ses longs séjours dans les jardins Corsini étaient connus ainsi que ses fréquentes visites à la Farnésine où les gardiens l’avaient repéré depuis des années. Ils savaient qu’Henry restait rarement plus de deux jours sans entrer à l’intérieur du bâtiment. Si jamais cela arrivait, c’était un très mauvais signe et le risque de catastrophe était ressenti par tout un chacun : la menace planait.|center>

Ne négligeons pas non plus l’aspect cancanier qui existe dans tout microcosme, ce que sont les quartiers typiques de grandes villes comme la cité impériale.

N’exagérons pas : la population ne le considérait pas comme un saint et personne n’aurait demandé à ce que l’on se cotise pour bâtir une église à sa dévotion et aux miracles qu’il aurait accomplis ou provoqués, mais son côté positif était une évidence pour les autochtones. Il conjurait le mauvais sort, c’était certain.

Dans ces conditions il était observé sans être épié. On savait que, de temps en temps, un ami venait le voir et que dans ces moments-là notre héros était particulièrement joyeux. C’était donc l’instant propice à recevoir sa bénédiction, hors de son champ de conscience puisqu’il était athée ! Les gens devenaient alors plus entreprenants et osaient, c’est incroyable, lui adresser la parole. Il répondait toujours avec gentillesse. Les hommes étaient ravis, les femmes soulagées et les enfants rassurés. La vie de notre antihéros était limpide et l’on se sentait rasséréné dans son environnement.

La venue et l’installation quasi permanente de Blanche auprès de son compagnon avait soulevé de redoutables questions, voir des controverses. Mais la vie du piéton n’avait pas changé. Sa partenaire s’était comportée comme lui vis-à-vis des habitants et tout était rentré dans l’ordre. Son état de protecteur du secteur n’avait plus été contesté par personne. En revanche, elle n’avait pas acquis son aura. Elle avait été « tolérée » puis « acceptée » par les gens d’abord, par les édiles et le clergé local ensuite. Tous étaient avides de « Chance ».|center>

Les propriétaires du petit immeuble où Henry avait sa résidence étaient souvent sollicités par le voisinage. Eux seuls pouvaient intercéder en faveur des malheureux requérants. Ils s’en faisaient un sacerdoce, moyennant finance bien entendu. Tout travail mérite salaire, surtout qu’il était parfois extrêmement ardu de traduire l’ellipse de la pensée divinatoire d’Henry qui ne disait pas grand-chose d’autre que : Bonjour. Bonsoir. Comment allez-vous ? Quel temps fera-t-il demain ?

Dans cette situation improbable, il fallait effectivement du doigté pour transcrire en paroles les regards de l’oracle, beaucoup d’imagination aussi. De ce point de vue, ayant tenu un restaurant pendant des dizaines d’années, le couple de propriétaires était bien préparé à sa nouvelle fonction. Ce qui expliquait, partiellement c’est vrai, la remarquable amabilité du mari et de la femme vis-à-vis de notre ami et de sa compagne. Ils ne voulaient pas que notre héros aille s’installer ailleurs. Henry était si bien ici qu’il n’y pensait pas mais eux étaient vigilants : gouverner, c’est prévoir. Le Français s’étonnait parfois de la prévenance de ses « hôtes » à son égard. Il pensait avoir eu de la chance. En réalité c’était le contraire, eux avaient eu la « baraka » de lui louer l’appartement du second.

Disons-le franchement : l’aurait-il su qu’il aurait bien ri mais serait resté dans les locaux. C’était à son avantage, avouons-le. Une sorte d’équilibre précaire s’était établi entre Henry et son voisinage. Chose curieuse, ses amis romains qui passaient quelques soirées chez lui dans le cours de l’année, étaient plutôt considérés comme des intrus. Heureusement, ils ne restaient jamais plus d’une longue soirée.

Les pires moments pour les indigènes s’étaient ceux pendant lesquels Henry passait la nuit dehors, ne revenant qu’au matin. Ce qui se produisait surtout aux beaux jours. En ces occasions, chacun se demandait s’il reviendrait. Il rentrait toujours, parfois à une heure avancée de la nuit mais il revenait. La population respirait mieux alors.
Continuellement préoccupé de lui-même et de ses relations avec les chefs d’œuvres des grands artistes, notre ami ne parlait que peu avec les autochtones, essentiellement dans les trattorias, avec ses propriétaires et sa gouvernante comme il avait surnommé la femme qui s’occupait de tout dans son appartement. L’arrivée de Blanche en tant que résidente n’avait rien changé à cela.

Cet homme était une énigme pour son voisinage. Il ne le cherchait pas. Simplement, sa manière de vivre était presque incompréhensible pour autrui. Même les quelques amis proches qui lui restaient avaient parfois du mal à le suivre dans les méandres de ses pensées. Le seul à le connaître parfaitement, c’était Hermann. Mais même lui s’étonnait des réactions et des circonvolutions cérébrales du piéton. Il avait beau connaître son fonctionnement, il aurait bien voulu que l’émigré change un peu, peine perdue bien sur.

Le dessinateur belge était le seul qu’Henry écoutait, qu’il émette un simple commentaire ou une critique sur le comportement ou sur une idée exposée par le français. A chacune de ses visites, un passé vieux de quarante ans ressurgissait devant les yeux d’Henry, un peu attendri. Jeune amateur de bandes dessinées, il était venu frapper à la porte du créateur de Bernard Prince, Comanche, Jeremiah et « Les tours de bois-Maury ». Le courant était passé et ils étaient devenus proches. Il y avait eu des perturbations du fait du comportement erratique d’Henry mais tout était redevenu normal depuis des siècles. Ceci dit, Hermann n’avait jamais oublié les errements de son copain et, malgré leur amitié exceptionnelle, il se méfiait un peu de lui. |left>

Avec l’âge, le tempérament anarchique de l’émigré s’était policé, ordonné jusqu’à devenir ce phénomène de régularité que nous connaissons. Sachant ses habitudes et ses horaires que l’on pourrait qualifiés de perpétuels, certains commerçants du quartier l’avaient surnommé « la pendule ». C’était bien vu. Il avait d’ailleurs une sainte horreur de l’imprévu. Le « coup de folie » ne faisait pas parti de son univers. Son côté obscur, qui l’avait handicapé autrefois, n’existait pratiquement plus. Son cheminement psychologique l’avait extrait du cloaque originel où nous commençons notre vie spirituelle et l’avait conduit jusqu’à une sérénité inespérée. Il ressentait la satisfaction de l’homme orgueilleux ayant réussi son existence. Il était assez fier du chemin parcouru. Il était le centre de son monde si hiérarchisé : lui, sa compagne et ses happy few, le reste de l’univers. Il n’aurait jamais pu imaginer qu’il était un des fleurons du Trastévere, son mental ne l’aurait pas compris.

Blanche, beaucoup plus fine que lui, avait remarqué certains regards, certains sourires que les situations vécues ne justifiaient pas. Ne possédant pas la langue de Dante, il lui fallut des mois pour apprécier à leur juste valeur ces distorsions temporelles. Elle saisit enfin que son compagnon était une vedette locale mais elle ignorait pourquoi. Elle préféra le laisser dans l’ignorance de cet état de fait. D’ailleurs, personne ne paraissait la comprendre quand elle abordait le sujet avec les gens du cru. Son italien approximatif était un prétexte en or pour éviter toute discussion dans ce domaine. Elle avait renoncé, au plus grand soulagement des autochtones.

Ce ne fut que bien plus tard à la mort du piéton, ressentit comme un désastre par tout le Trastévere, que la vérité lui apparut. Le comportement local fut unanime : pleurs, consternation, douleurs étaient visibles sur tous les visages. Jusqu’au propriétaire de l’appartement qui lui révéla ce qu’elle soupçonnait. Elle sut enfin toute l’histoire. Aujourd’hui encore, la tombe d’Henry est fleurie par des mains anonymes. Le piéton avait donc vécu une aventure qui lui était restée inconnue. Il était devenu un symbole sans le savoir.

Cette situation facilita la publication des mémoires d’Henry Duplessis rédigées au cours de la maladie qui devait l’emporter. Beaucoup d’habitants du Trastévere appuyèrent Blanche dans sa volonté inaltérable de trouver un éditeur. L’un des membres de cette honorable profession se laissa tenter : vox populi, vox dei ! Bien lui en prit. Quasiment toutes les familles du quartier s’en procurèrent un exemplaire. Ce succès local fut vite remarqué et la mode fit que nombre de Romains le lurent. Blanche avait été le principal artisan de cette victoire posthume. Si Henri avait pu voir son triomphe post-mortem, il en aurait été si heureux se disait-elle… Le destin en avait décidé autrement…

Jacques Tcharny


À suivre. .. Prochain épisode Samedi 20 février 2016, Le héros du Capitole


Récapitulatif des chapitres précédents:

Le Piéton de Rome

Premier chapitre : Au nom de Bacchus (1)
Deuxième chapitre: Au nom de Bacchus (2)
Troisième chapitre: Petit hommage au grand Vélaquez
Quatrième chapitre: A l’assaut de l’Ambassade-
Cinquième chapitre Le Palais Colonna
Sixième chapitre La Leçon du musée d’art moderne
Septième chapitre Une arcane au Vatican
Huitième Chapitre Face à face avec Léonard
Neuvième chapitre Les rivaux de Rome
Dixième chapitre. Une semaine caravagesque
Onzième chapitre. Une visite à Moïse
Douzième et treizième chapitre. De la Villa d’Este à l’Inde


WUKALI 13/02/2016
Courrier des lecteurs : redaction@wukali.com


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