Gauguin, with Cézanne and Van Gogh, at the origin of Modern Art

[**Paul Gauguin*] est l’un des artistes les plus connus, d’abord symboliste, puis chef de file de l’école de Pont-Aven, enfin inspirateur des nabis, c’est l’un des trois grands précurseurs de l’Art Moderne avec[** Cézanne*] et [**Van Gogh*]. Son œuvre se rencontre dans tous les musées importants du monde. Actuellement, il est très en vogue par l’intermédiaire d’un film, de deux monographies et d’expositions diverses qui lui sont consacrées.

Petit-fils de la célèbre [**Flora Tristan,*] né en France mais ayant passé sa petite enfance au Pérou, marin au service de son pays pendant la guerre franco-prussienne, agent de change en bourse puis courtier en œuvres d’art avant de devenir peintre, père d’une fratrie de cinq enfants avec son épouse légitime danoise, mais ayant eu plusieurs enfants adultérins dont le compte exact est difficile à faire parce que répartis entre la Martinique, la France et la Polynésie ; il demeure avant-tout un découvreur d’univers ignorés de son temps : ceux des peuples dits primitifs.

En tant que voyageur engagé auprès des populations locales, il dut affronter partout l’incompréhension, voire le mépris et l’hostilité des autorités. En tant que sculpteur et peintre, il ne fut compris que d’une petite minorité. C’est après sa mort, très lentement, que son nom s’est inscrit au Panthéon des artistes universels. S’il est un aphorisme qui explique bien son parcours, c’est celui qui affirme qu’il est très mauvais d’être un précurseur  et qu’il vaut beaucoup mieux saisir l’opportunité quand elle est à la mode.

Après ses nombreux va-et-vient à-travers l’Europe, son voyage au Panama et en Martinique, son séjour à Pont-Aven en Bretagne, il arrive à [**Tahiti*] en [**1891*]. Après un bref retour en métropole, il repartira pour un second séjour à Tahiti qu’il quittera pour Hiva-Oa aux Marquises en 1901. Il y décédera en [**1903*], malade, ruiné et en butte à l’ostracisme des institutions.

Cet article sera consacré à son fameux tableau « le cheval blanc », peint lors de son deuxième passage à Tahiti, en 1898. C’est une huile sur toile conservée au musée d’Orsay à Paris. Ses dimensions sont : hauteur 140 cm et longueur 91,5 cm.

Gauguin avait pris l’habitude de se promener dans l’arrière-pays, à la découverte des forêts tropicales nichées à flanc de montagne. La végétation y était luxuriante et littéralement bourrée de vie. Les teintes changeaient suivant l’heure et l’aspect des arbres se modifiait la nuit, fournissant au peintre toutes sortes de matériaux mémoriels qu’il utilisait dans la création de ses peintures, parfois de véritables rêves éveillés. Ici, il s’agit d’une recréation en atelier à partir d’une image réelle, fugacement entrevue à l’ombre d’un bois. Cette alchimie cérébrale donne naissance à une sorte de vision chimérique et artificielle d’un panorama polynésien.

L’arbre visible sur la gauche du tableau est un hibiscus local appelé : bourao. Les circonvolutions bizarres et les allongements étranges de ses branches, comme les lys, les autres fleurs et les plantes lacustres indéfinissables du premier plan, forment un cadre décoratif, franchement art-nouveau, au sujet traité. La ligne ornementale courbée se retrouve dans le cou du cheval penché pour boire, à moins qu’il ne se mire dans l’eau tel une allégorie animale de Narcisse, ou tel le Narcisse mythologique converti en superbe quadrupède par ce diable de Gauguin et, par cette transmutation onirique, devenant incarnation masculine d’Artémis. Cette ligne décorative, on la retrouve dans les dos des deux cavaliers du fond du tableau. Ils sont nus et montent à cru leurs petits destriers locaux, typiquement polynésiens et qui n’ont pas toujours bon caractère : l’auteur de ces lignes en a fait l’expérience !

On remarquera que toute la toile est peinte et qu’il n’y a aucune trouée dans la canopée, ce qui aurait permis d’apercevoir le ciel. L’espace mental du spectateur est donc refermé sur lui-même, dans un emplacement clos. Gauguin oblige donc l’inconscient de l’observateur, souvent paresseux, à se concentrer sur ce qu’il voit, et encore plus sur ce qu’il ressent, pour qu’à son tour il interprète à sa manière la vision de Gauguin, héritier direct et fils spirituel de [**Puvis de Chavannes*].

La robe du cheval blanc tourne franchement au vert, à tel point que l’on devine sa teinte réelle plus qu’on ne la voit. Au niveau de sa patte antérieure gauche la couleur verte utilisée est, carrément, une teinte pure. Le quadrupède se positionne dans un ruisseau peu profond. Le torrent traverse tout le tableau : du haut à droite au bas toujours à droite, mais avec un méandre au centre gauche. L’eau s’écoule naturellement depuis un amont en montagne. Si le centre géométrique de la composition se situe dans le corps de l’équidé, le centre psychologique de l’œuvre se trouve au niveau de l’inflexion vers le bas du museau de la bête, très exactement à l’endroit où le cheval s’abreuve. C’est une preuve définitive du rapport particulier voulu et obtenu par Gauguin : l’aspect « Narcisse » de ce lien complexe, peut-être à rechercher dans les anciennes croyances tahitiennes des relations conflictuelles entre morts et vivants : la couleur blanche est liée à la mort et aux Dieux dans la mythologie traditionnelle polynésienne.

On notera que l’action, si l’on peut nommer ainsi ce que l’on voit, se développe sur plusieurs plans de l’espace: le ruisseau aux miroitements accrocheurs, le cheval blanc, les branches d’arbres formant coupure visuelle, les deux cavaliers regardant vers le fond où la végétation semble couvrir une pente ascendante. Ce qui provoque un phénomène optique de regard vers le haut du spectateur, ainsi qu’un rendu d’absence de profondeur de champ. Ce qui accentue aussi l’aspect décoratif de la composition, d’autant que le peintre utilise une palette flamboyante avec des verts s’étalant du vert pur à l’émeraude tandis que les bleus, très puissants et très sensibles, s’accordent avec des orangés doux, des roses faussement pastels et les teints de vieille brique des cavaliers. Tous ces aplats de couleurs sont d’un attrait irrésistible, enchanteur, pour le nerfs optique ravi et rasséréné de l’observateur.

Une sensation de moment arrêté, serein et symphonique, exhale de cette toile au parfum si particulier : celui de la fleur emblématique tahitienne, le tiaré. Alors l’Éden apparaît, aux portes de notre sensibilité.

Cette magnifique réalisation, aux carrefours de mondes antinomiques, est une synthèse de ce que peut devenir l’art de peindre, aux confins de notre civilisation et des cultures des mondes dits, autrefois, primitifs : un instant unique de communion des âmes humaines dans une universalité magnifique.

Malheureusement, le commanditaire du tableau, un pharmacien de Tahiti, fut choqué par l’audace chromatique de l’artiste et il refusa la toile. Les temps n’étaient pas encore mûrs pour comprendre et accepter ce style de peinture novatrice, voire révolutionnaire. L’œil atone du cyclope bourgeois était brouillé par une tradition picturale devenue caduque et lassante, mais cela le monde l’ignorait alors…

[**Jacques Tcharny*]


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WUKALI 12/10/2017

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