A time when Buddha was happy in Kabul


[**L’Afghanistan*] a de tous temps occupé une position géostratégique centrale en Asie, positionnée entre l’Inde au sud avec laquelle elle développa depuis toujours des échanges multiples, commerciaux, culturels et spirituels, la Perse et le monde turcophone à l’ouest, et de même manière à l’est avec l’Asie centrale, le monde nomade des pays de la steppe et la Chine. Elle devint plus tard le passage obligé vers la Route de la Soie.

De multiples civilisations s’y sont succédées et souvent affrontées : bactriennes ou de la Vallée de l’Indus (voir étude précédente,( cliquer ici), achéménienne, grecque, kushan ou bouddhiste, puis turque et persane. L‘Afghanistan constituait la limite orientale de l’Empire perse de [**Darius*] avant d’être conquise au quatrième siècle avant J-C par les armées d’[**Alexandre*] qui s’ installèrent sur les points stratégiques dans leur marche vers l’est établissant ainsi l’influence macédonienne et hellénistique au cœur de l’orient. Les passes de Kyber à l’est (à cheval aujourd’hui sur la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan) constituant un repère géographique fort.

Venus de l’est lointain, le basin du Tarim, l’actuel Sing Kiang, les [**Kuchans,*] issus des tribus Yueshi (population d’origine nomade et de langue indo-européenne, ayant adopté l’alphabet grec), s’installèrent peu à peu dans ce vaste espace et entrèrent en contact avec le royaume gréco-bactrien vers 135 av. J-C

Les Kuchans prirent peu à peu possession d’un empire qui s’étendit de la mer d’Aral à la région du Gandhara incluant une partie du Pakistan actuel, des provinces du nord ouest, de la vallée de Kaboul ( qui fut une autre Alexandrie) et de la Kapisa et descendant jusqu’à l’Inde à hauteur de Bénarès.

C’est au sein même de cet empire au troisième siècle av. J-C, à l’époque où l’empereur [**Ashoka*] (272-232 av. J-C) régnait en Inde que le bouddhisme progressa en Afghanistan. Ashoka était imprégné de culture grecque, il avait fait venir à sa cour des architectes, des maçons, des artistes grecs et persans.

C’est en Afghanistan même sous les Kuchans que se réalisa cette fusion entre le réalisme grec et la mystique indienne, plus communément désignée sous le terme de [**période du Gandhara*] et dont l’épicentre était situé à [**Hadda*] ( à l’est de l’Agfhanistan près de la passe de Khyber à la frontière actuelle avec le Pakistan).

Sous le règne de[** Kanishka*], de 127 à 147, un grand nombre de monastères bouddhistes et de stupas seront construits. Les textes bouddhistes font l’éloge de Kanishka qu’ils nomment« le roi des rois». Kanishka disposait de deux capitales, [**Begram*] (à 40 kms de Kaboul où se trouve aujourd’hui la grande base aérienne) résidence d’été et [**Purushapura*] ( Peshawar au Pakistan). Ce fut un temps de grande tolérance religieuse, multiculturelle dirait-on aujourd’hui. Kanishka lui-même pratiquant différents cultes autochtones. A telle enseigne, une cassette cylindrique en or datée de l’an 127 dite Cassette Kanishka, exhumée lors de fouilles sous son stupa à proximité de Peshawar, est ornée sur son couvercle de quatre figures : Bouddha au centre entouré de Brahma, Indra et Kaniska, elle est exposée à Peshawar au Pakistan.

Les relations avec le monde gréco-romain deviennent intenses et cette influence est particulièrement visible dans les éléments architecturaux qui empruntent à l’imagerie décorative ou à la mythologie gréco-romaine (Tritons, centaures, guirlandes)

Le bouddhisme s’ancre profondément en Afghanistan qui en devient même le foyer spirituel et culturel et sert de base pour un déploiement plus à l’est pour atteindre le Sinkiang, la Chine et la Mongolie. Il convient de rappeler que Bouddha est né en Inde dans la plaine du Gange, l’estimation de sa naissance le situe au Vè siècle av.J-C. Notons que la région de la Bactriane était fortement ouverte au culte d’Ahura Mazda. Si l’on estime que le bouddhisme a pénétré en Chine par le chemin de la Route de la soie et tout particulièrement via la région du Sinkiang, la Bactriane d’alors fut aussi un territoire où se développèrent de nombreux monastères bouddhistes, et l’interpénétration entre cette région et la Chine était alors patente. Foyer spirituel certes, mais aussi carrefour d’échanges commerciaux entre les mondes indiens et chinois. Les fouilles notamment réalisées à Begram et en partie exposées au musée Guimet, en apportent l’illustration. De nombreux pèlerins et moines chinois parcoururent ces régions dont les plus connus furent à travers quelques siècles d’intervalle [**Zhang Qian*] et [**Faxian*]

La représentation du Bouddha de ce syncrétisme philosophico- artistique romano grecque et indien s’exprime avec réalisme dans une apparence toute humaine, les visages de Bouddha portant même des moustaches ou les visages emprunts d’une beauté toute apollinienne et suave, leurs corps recouverts de toges aux plis marqués très hellénistiques.

Ce répertoire statuaire extraordinaire embrasse de très nombreux types ethniques différenciés: iranien, européen, indien, il en va de même pour la stylistique qui emprunte tant à l’art hellénistique pour la forme qu’à l’art indien pour l’iconographie.
Parmi les admirables pièces découvertes on ne peut pas s’empêcher de mentionner, un buste en stuc, représentant un personnage masculin au visage jeune et doux portant une coiffure romaine très en mode à Rome au 2ème siècle, tenant à la main une guirlande de fleurs, d’une proximité comparative impressionnante avec le buste romain d’Antinoüs Vertumnus, (favori d’Hadrien qui mourut en 130 ap. J-C), du Musée du Latran à Rome, ou plus tardivement avec certaines statues gothiques du 13ème siècle.( Hadda. Afghanistan. Antinoüs au collier de fleurs ©Musée Guimet)

[**Bamiyan*]

Le site de Bamiyan est situé au nord de l’Afghanistan, à 230 kms au nord de Kaboul à une altitude de 2.500m, une grande falaise creusée de multiples grottes et abritant de nombreux temples et monastères bouddhistes. Deux niches légèrement trilobées creusées dans la falaise abritaient donc jusqu’à peu les deux colossales statues de Bouddha, ( 53m et 38m de haut) cette mode du colossal s’étendant d’ailleurs pareillement dans d’autres lieues et dans le monde gréco-romain.

En 2001 le mollah Omar ordonna la destruction des deux bouddhas, les talibans les bombardèrent, utilisèrent des munitions anti-aériennes, déposèrent des mines placées sous les pieds des colossales statues. Rien n ‘y fit. Puis vint après quelques semaines la dynamite, les 8 et 9 mars..

La moins haute de ces deux statues monumentales, censée figurer [**Çâkyamuni*] (le fondateur du bouddhisme) était archétypale de ce style de l’art du Gandhara avec ses plis posés sur la toge même du Bouddha, les ondulations de la draperie n’étant point sculptées mais constituées à partir de boue d’argile mélangée à de la paille hachée séchée, puis ensuite revêtue de plâtre polychrome et dorée, des traces de pigments y étaient encore visibles. L’on parle aujourd’hui de sa reconstruction avec l’aide de l’Unesco, rien n’est moins sûr, affaire à suivre !

Le grand Bouddha quant à lui était distant de mille mètres environ et présentait des spécificités différentes les stries du drapé fabriquées sur des cordes enduites plaquées et recouvrant presque l’ensemble du vêtement.

Les niches abritant ces impressionnantes statues étant décorées de peinture à fresque correspondant à des stylistiques hybrides, sassanide, indienne ou d’Asie centrale, et les couleurs utilisées créées (à partir de poudre de lapis-lazuli venant des mines de Badaskshan qui fournissaient également Rome), jouaient dans des nuances de clair obscur. Récemment grâce à des techniques ultra-modernes d’imagerie nucléaire (synchrotron) on a pu constater que ces peintures étaient fabriquées à base d’huile, alors que l’on considérait jusque alors que cette technique avait été inventée en Italie au XIV ème siècle

La datation de la construction de ces deux Bouddhas aux proportions colossales fait l’objet de discussions, on considère généralement que le plus petit d’entre eux (!) aurait été construit entre le Ier et IIIème siècle av. J-C, on observe en effet qu’il n ‘y a nulle trace d’influence Gupta (art classique indien à partir du Vème siècle)

Quant au second Bouddha, de proportions plus harmonieuses, on estime pouvoir le dater entre le Vème et le VIème siècle

Le rayonnement de Bamiyan s’achèvera brutalement en 1222 quand [**Genghis Khan*] pour se venger de la mort de son petit-fils [**Mutugen*], massacrera toute la population. Tous les habitants furent ensevelis vivants, et tous les animaux tués. Il dévasta et rasa la citadelle et la ville et détruisit tous les canaux d’irrigation provoquant à jamais l’effacement de cette cité dont le rayonnement, celui du Grand Véhicule (Mahayana) s’étendait des steppes de l’Asie centrale jusqu’à la Chine. Dans la conquête que mène Genghis Khan, on ne compte plus les massacres, la ville d’ [**Hérat*] à l’ouest est prise par les hordes mongoles, sa population est passée au fil de l’épée, des pyramides de têtes décapitées se dressent au coin des rues.

Un autre style, celui du monastère de Fondukistan présente des caractéristiques particulières, les Bouddhas en argile ont une grâce et une délicatesse d’une grande douceur, leur gestuelle est très maniériste, les cheveux sont bouclés et ils portent des bijoux, colliers et boucles d’oreilles, très ostentatoires, conférant à l’ensemble grâce et raffinement avec une pointe quelque peu sensuelle, voire féminine.

[**Pierre-Alain Lévy*]


[**À suivre… !*]

Le prochain volet sera consacré à :[** L’Afghanistan musulman – La peinture: l’École d’Hérat*]. Mise en ligne mercredi 30 mai


Illustration de l’entête : Bodhisattva, période du Gandharra. Musée Guimet


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WUKALI 24/05/2018)]

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