A bewildering and historical sea tragedy in the Atlantic ocean in 1816 on board La Méduse


[**Juillet 1816*]. Parti de Rochefort sur mer vers Saint-Louis du Sénégal, le navire [**La Méduse*] s’échoue sur le banc d’Arguin. On connaît tous l’histoire, on a tous dans la tête le magnifique tableau de [**Géricault *] concernant ce désastre. À son bord se trouvaient 400 personnes, le manque de canots de sauvetage obligèrent 147 d’entre elles de partir vers les côtes africaines sur un radeau.

Le bateau L’Argus, 13 jours après, ne put en sauver que 15. Grâce au procès, grâce aux témoignages de certains rescapés, cette histoire, ce fait-divers qui marqua son époque, nous est parfaitement connu.

Ce désastre maritime est du en grande partie par l’incompétence totale de son capitaine [**Hugues Duroy de Chaumareys*], ancien immigré, réintégré dans la marine en 1815, il est nommé capitaine de La Méduse, en remplacement d’un bonapartiste, alors qu’il n’avait plus navigué depuis 25 ans.

Dès le début de la traversée il fait montre de son incompétence d’autant plus qu’il refuse d’écouter l’avis des autres officiers qu’il soupçonne d’être encore bonapartistes voire républicains. De plus, il distance les trois autres vaisseaux de son escadre qui sont moins rapides. Surtout il fait confiance à un escroc, [**Richefort*] qui se targue d’avoir des connaissances maritimes et connaître la route à suivre. Le 2 juillet, le bateau s’échoue sur le ban d’Arguin. Après deux tentatives pour le dégager, le 5 juillet, le navire est abandonné. Une quinzaine de personnes refusèrent d’embarquer, restèrent sur l’épave, seuls 3 survécurent.

Le commandant Chaumareys, quand il arrive à Saint-Louis, envoie L’Argus rechercher sur l’épave trois barils contenant 92 000 francs en pièces d’or et d’argent. C’est par hasard qu’il retrouve le radeau et ses 15 rescapés, dont 5 décéderont rapidement.
Parmi les passagers se trouve le[** colonel Schmaltz*], nommé gouverneur du Sénégal. Obsédé d’être arrivé le plus vite possible à Saint-Louis pour prendre son poste, c’est une caricature (comme Hugues Duroy de Chaumareys) d’un petit aristocrate qui n’a pas compris que l’ancien monde n’existe plus, obsédé par la guillotine qu’il transporte pour imprimer l’idée (et l’usage) de la justice en Afrique. Et que dire de sa femme qui trouve tout vulgaire ou provincial, s’occupant de sa garde-robe et regrettant l’absence d’une baignoire à bord. Seule sa fille semble « normale ». Il y a aussi d’autres personnages qui ont véritablement embarqué sur la Méduse dont le médecin en second [**Jean-Baptiste Savigny*], un des rescapés du radeau et qui fut le premier à décrire la traversée et l’horreur qui y régna. Mais aussi la famille Picard (le père, les filles (dont Charlotte qui rédigera un livre sur le naufrage en 1824), les garçons et le neveu) qui voulait rejoindre la plantation de coton qu’elle possède au Sénégal. [**Franzobel*] y ajoute des personnages secondaires, tous hauts en couleur comme Kukuruz Epidemaïs, une brute épaisse, violente, le cuisinier du vaisseau avec son « commis », Jérôme Clutterbucket, jeune garçon obèse, intellectuellement très limité et encore plus brutal et vicieux que son « patron ». Et puis il y a Victor, jeune garçon de bonne famille (le père est juge de paix dans le Limousin) qui, en pleine crise d’adolescence, a fugué et rêve d’un ailleurs et d’une autre vie. Il se retrouve être le souffre douleur de Clutterbucket et l’aide de Savigny. C’est une sorte de Candide, la pointe d’innocence, de pureté dans ce monde brutal.

[**Franzobel*] décrit, de façon parfois crue, la vie quotidienne sur un navire au début du XIX siècle, et surtout l’horreur de la vie dans le radeau. Les mutineries, les meurtres, le cannibalisme, le cynisme de certains, la folie qui progressivement s’empare de l’esprit de plus d’un. Il n’oublie pas le calvaire de ceux qui ont réussi à atteindre les côtes africaines et qui vont connaître un long calvaire dans le désert avant d’être fait prisonnier par les bédouins. Et la suffisance, le surdéveloppement de l’ego du commandant et du gouverneur qui sont persuadés de n’avoir fait que leur devoir quitte à passer par perte et profit les 150 personnes du radeau.

Grâce à sa maîtrise du style, il fait passer le lecteur d’une certaine nonchalance à une vraie tension dramatique autour de l’ignoble, des limites que certains sont prêts à franchir pour pouvoir survivre. Pour autant certaines scènes sont si grotesques que l’on ne peut s’empêcher d’avoir une sorte de sourire nerveux.

L’auteur interpelle le lecteur, n’hésite pas à faire des anachronismes totalement assumés, fait des comparaisons osées (un officier ressemble à [**Delon*], au autre à[** Lino Ventura*]), et cela crée une vraie proximité avec tous les protagonistes de l’histoire qui ne peut laisser le lecteur indifférent. Franzobel dérange, provoque, ne fait pas que le récit romancé d’un naufrage, il place ses lecteurs dans La Méduse et les oblige en quelque sorte à prendre position : pour votre survie, semble-t-il dire, auriez-vous coupé les amarres en sachant que 150 personnes allaient sûrement mourir ? Pour survivre seriez vous prêts à tuer, à manger de la chair humaine, à boire votre urine ?

[**Duroy de Chaumareys*] fut condamné en 1817 pour perte abandon et de La Méduse et du radeau, il est rayé des cadres des officiers de marine, déchu de ses décorations et emprisonné 3 ans. Quand aux autres, seul [**Savigny*] connu une sorte de moment de gloire en étant le premier à dénoncer le désastre. Un lanceur d’alerte qui démontra les réels problèmes de la marine française à cette époque, et le fait que ce n’est pas parce que vous êtes « bien né », que vous êtes compétents. Sujet toujours d’actualité !

[**Émile Cougut*]


[**À ce point de folie
Franzobel*]
éditions Flammarion. 22€90


Illustration de l’entête: Jean Louis Théodore Géricault (1791–1824), Le radeau de La Méduse (1818-19), détail, huile sur toile, 491 x 716 cm, Louvre.

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WUKALI Article mis en ligne le 29/08/2018)]

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