In the intimacy of Flaubert and Madame Bovary with some autographical pages of his famous novel

**David Chelli*], jeune marchand d’autographes à l’origine d’une importante découverte historique que nous avions publiée en mai 2018 ( [une lettre secrète de Marie-Antoinette décryptée et mise aux enchères), se propose, dans sa nouvelle chronique, de nous faire entrer dans les mystères des manuscrits anciens. Lorsque les archives des siècles passés éclairent notre monde actuel, lorsque l’encre centenaire fait écho à notre actualité brûlante, c’est ce voyage à travers le temps que David Chelli nous fera vivre chaque mois.


La rentrée des classes. Tout un programme ! Synonyme de joie pour certains, d’angoisse pour d’autres. Bonheur de retrouver la cour de récré, les copains, les amours, mêlé à la crainte de l’inconnu, des camarades à découvrir, des professeurs à apprivoiser, des exigences toujours supérieures. Mais le plus à plaindre est encore le petit nouveau, qui ne connaît personne et débarque dans un environnement parfaitement inconnu, peut-être hostile. Lui qui avait tous ses amis dans son ancien cercle se retrouve soudain isolé, en proie aux regards inquisiteurs de la foule des adolescents.

L’une des meilleures descriptions de ce sentiment de gêne, teinté de drôlerie, nous a été donné par [**Gustave Flaubert*] dès les premières pages de son roman [**Madame Bovary*], dont je vous propose aujourd’hui de feuilleter le manuscrit. Entrepris en 1851, ce texte est publié dès 1856 en feuilletons, comme il était d’usage au XIXè siècle, dans les journaux à la mode.

Intéressons-nous aux premières lignes de cet ouvrage, qui dépeint la rentrée de Charles Bovary, jeune adolescent maladroit propulsé dans une classe où personne ne le connaît. En effet, comme nous le précise [**Flaubert*] par la suite, nous sommes fin octobre, quelques semaines donc après la rentrée officielle qui avait lieu début octobre à l’époque. Charles, après avoir suivi sans grand succès pendant plusieurs mois l’enseignement laxiste d’un curé local entre en cinquième au collège de Rouen.

Le manuscrit de Flaubert, conservé à la Bibliothèque de Rouen (don de la nièce de Flaubert en 1914) nous renseigne sur le processus créatif du grand écrivain. De nombreux passages sont raturés, des mots remplacés et des fautes corrigées, deux, voire trois fois. On sait que Flaubert était un laborieux au sens le plus pur du terme : il préparait, corrigeait, retranchait, de sa petite écriture penchée dont on retrouve de nombreux exemples au gré des milliers de feuilles qu’il nous a laissées. L’expert en manuscrit [**Frédéric Castaing*] aime à décrire ces ratures de Flaubert comme « des barres rocheuses sur lesquelles les mots viennent battre comme des vagues  ».

Le manuscrit devient alors le moyen de pénétrer dans l’intimité de la réflexion de l’écrivain. On voit ce qu’aurait pu être le roman...

Voici les trois premières pages du manuscrit, avec les corrections de la main de Flaubert, ainsi que la version finale pour comparaison.

On y découvre le pauvre Charles Bovary bien embarrassé de sa personne au moment de la rentrée des classes, en proie aux moqueries de ses nouveaux petits camarades…En espérant que la rentrée de nos jeunes lecteurs soit beaucoup plus paisible et joyeuse, nous vous souhaitons une belle visite dans l’univers de Flaubert.

– [**1ère page, version finale : *]
Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
 Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études :
 – Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.
 Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures

– [**2ème page, version finale : *]
et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
 On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d’études fut obligé de l’avertir, pour qu’il se mît avec nous dans les rangs.
 Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussière ; c’était là le genre.
 Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manoeuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre, la prière était finie

– [**3ème page, version finale : *]
que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.
 – Levez-vous, dit le professeur.
 Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
 Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
 – Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d’esprit.
 Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre…

[**David Chelli*]


Illustration de l’entête: Gustave Flaubert. Photographie par Nadar. BM de Rouen. Photo Th. Ascencio-Parvi.
Photographie originale de G. Flaubert par Nadar, dédicacée par le fils du photographe : « Au Musée Flaubert, Hommage de G. Nadar, Paris 11 déc. 1921 ». Mention manuscrite au dos : « Après un long échange de correspondances j’ai fait visite à Paris à M. Nadar fils, lors du centenaire de Flaubert (décembre 1921) et j’ai obtenu le don de la présente épreuve photo (sel d’argent) » ; [autre écriture, au crayon] « d’après un cliché au collodion par Nadar prise en 1869 ? ».

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WUKALI Article mis en ligne le 31/08/2018)]

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