His first painting that propelled him straightforwardly to fame and success


**Eugène Delacroix (1798-1863)*] est un peintre universellement connu dont nous avons parlé à maintes reprises :« [Autoportrait au gilet vert », « La liberté guidant le peuple », « Le portrait de Georges Sand », « Les carnets du Maroc », illustrations du Faust de Goethe … Nous renvoyons le lecteur à ces études parues dans Wukali pour tout ce qui concerne la biographie de l’artiste.

C’est un surdoué car il possède des aptitudes multiples : en peinture, en littérature et en musique. D’abord hésitant, c’est « Le radeau de la Méduse » de son aîné de sept ans [**Géricault*], au [**salon de 1819*], qui décide de sa vocation : il sera peintre.

Si Géricault fascine Delacroix au point qu’il posera pour « Le radeau de la Méduse », ils ne seront jamais vraiment amis : leurs tempéraments et leurs caractères sont très différents. Ainsi la mort est une composante naturelle, une obsession permanente du mental de Géricault. A l’opposé, c’est la vie, la plus palpitante, qu’aime par-dessus tout peindre Delacroix.

Totalement inconnu alors, ce dernier tente l’impossible : se faire reconnaître au salon en montrant quelque chose d’entièrement nouveau. Ce sera fait avec la présentation de [**« La barque de Dante »*] au [**salon de 1822*], puisque les autorités salonnières acceptent le tableau. Ce qui étonne de la part d’un jury peu enclin à l’ouverture, et à l’aventure en l’occurrence. C’est une performance inexplicable pour un peintre débutant.

L’artiste consacre 12 à 13 heures par jour à la réalisation de son œuvre, car la composition est ambitieuse. En effet, les dimensions de cette huile sur toile sont inusitées pour un sujet littéraire : 189 x 241,5 cm. En principe, seuls des sujets mythologiques ou religieux ont ce privilège. L’état achètera la toile au prix de 2000 francs alors que l’artiste en demandait 2400… Elle est signée et datée (Eug Delacroix 1822) en bas, dans la partie droite de la barque. Le tableau est conservée au Louvre.

Détail peu connu : pendant qu’il peint à larges coups de pinceau, un ami lui lit l’Enfer de [**Dante*]…C’est que Delacroix a défini son sujet assez tard ( vers la mi-janvier 1822) et qu’il travaille avec acharnement pour que la toile soit prête pour l’inauguration du salon ( le 24 avril).

Le thème, nouveau à l’époque, est inspiré de « La divine comédie » de [**Dante*]. Il s’agit du « passage du Styx » dans la barque menée par Phlégyas, roi des Lapithes de Thessalie, dans laquelle Dante et Virgile gagnent les enfers. C’est le cinquième cercle de l’enfer : celui des coléreux condamnés à patauger dans les eaux boueuses du fleuve.
L’ambiance est démentielle : le vent souffle, l’orage gronde, la tempête se déchaîne, le ciel est prêt à exploser… Le tempérament de l’artiste s’y dévoile !

On reconnaît [**Dante*] avec son chapeau médiéval rouge, et [**Virgile*] avec sa couronne de lauriers. Les bras du premier s’agitent dans tous les sens, à la recherche d’un équilibre introuvable dans cette barque ballottée par les éléments, et déstabilisée par les tentatives de montée à bord des damnés. Le Florentin est habillé de pantalons et d’une chemise à boutons, tous les deux blancs. Sur ses épaules et recouvrant la chemise, un manteau bleu. Une écharpe rouge lui protège la gorge. Elle s’accroche au chapeau.

Tout le corps de Virgile est, littéralement, engoncé dans une grandiose robe de bure, dans les tons ocres, qui annonce directement celle du Balzac de [**Rodin*], avec 70 ans d’avance. Sous cet épais manteau, on aperçoit un vêtement blanc qui dépasse, légèrement, de l’encolure. Le spectateur constate, avec étonnement, que si la position de Virgile paraît fixée, stable, celle de Dante est en mouvement permanent : c’est que notre peintre est, chronologiquement, plus proche du démiurge florentin que du poète latin. Ce qu’inconsciemment il exprime.

Chose rarissime, le centre géométrique du tableau se confond avec son centre psychologique : le premier est composé de la main droite de Dante, au premier plan, et de la main gauche de Virgile, juste en-dessous. Le second est à chercher dans l’association des deux mains, car il ne s’agit pas d’un hasard mais d’une volonté délibérée de Delacroix : il souligne ainsi l’union de l’Antiquité et de la Renaissance, dans une fusion d’où sont issus les différents courant de pensée à l’origine de l’Humanisme moderne.
C’est que pour lui, qui se définissait comme un pur classique, il est hors-de-question de peindre n’importe quoi et n’importe comment : il faut assimiler Antiquité, Renaissance et Néoclassicisme pour pouvoir accéder à l’art nouveau qu’était alors le Romantisme. C’est bien ce que démontre cette toile.

Le nocher est vu de dos, son anatomie bien visible rappelle un peu le torse du Belvédère ( Vatican). Ses fesses et son cou portent une sorte de grande écharpe bleue qui claque au vent.

Les damnés ne pensent qu’à essayer de prendre d’assaut la barque. On note six personnages de face et un à l’arrière, dont le visage halluciné est proche de ceux des fous de [**Géricault*]. Tous sont des hommes.

Le groupe des six de face se décompose comme suit :

– A l’extrême gauche : un damné de profil qui mord la poupe. La démence se lit sur son visage aux dents apparentes et à la langue pendante. L’œil visible est souligné par ses sourcils broussailleux. C’est un individu assez jeune, à la chevelure abondante. Sa musculature puissante est impressionnante, comme son cou de taureau et son bras d’athlète. Le rapport à Géricault saute aux yeux.

– Directement inspiré par « l’esclave mourant  » de [**Michel-Ange*] (musée du Louvre), allongé de profil, un homme jeune barbote plus qu’il ne nage. La lumière le met en valeur, avec son torse superbe et son abdomen si parfait. `

– Issu de [**Rubens*], un personnage vu de dos tente de s’accrocher en repoussant, d’un coup de genou violent, l’être qui le suit. Son dos frissonnant est musclé, mais pas autant que son fessier phénoménal qui paraît devoir tout démolir ! Il occupe une position centrale dans la composition,unique, de cette frise décorative inattendue.

– Vient alors un dérivé d’une sculpture de [**Michel-Ange*] (Accademia  de Florence) : celui de l’Atlas porteur. Il s’accroche de son bras gauche à la barque. Son visage montre la plus grande souffrance : il va perdre connaissance.

– Enfin, à l’extrême droite, deux personnages paraissent soudés l’un à l’autre. Du premier on ne voit que l’arrière du crâne et la chevelure. En revanche, lorsque l’on détaille le second, âgé, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un faune barbu à l’oreille allongée et pointue, trait caractéristique de cette race antique d’après la mythologie classique.

L’expression physique de ces corps possède donc un aspect sculptural incontestable.
Maintenant, regardons le rendu de l’élément liquide. La transparence de l’eau est majestueusement observée allant, du premier plan vers l’arrière, du vert lumineux translucide tirant sur le blanc par le bouillonnement de l’écume, au vert sombre le plus dramatique. Alors que le ciel tourne vers des bleus lourds, une ville brûle au fond à gauche, dans des flammes d’une intensité rougeoyante et des jaunes de feu. La touche du peintre éclate, se fractionne en myriades de gouttes d’eau sur les anatomies des damnés, par applications de teintes pures.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la puissance expressive du peintre dépasse tout ce que l’on connaissait à l’époque, Géricault excepté.

Ce tableau est une profession de foi de l’artiste, même s’il s’en défendra : il jette un pont entre le néoclassicisme dont il est issu ( traitement des anatomies et sujet) et le romantisme pictural naissant ( taille inusité pour un pareil sujet et traitement des couleurs inconnu jusqu’alors).

Déjà ici, on note au moins deux aspects fondamentaux, récurrents dans l’œuvre du peintre : l’idée du combat ( les massacres de Scio, la mort de Sardanapale , le combat du Giaour et du Pacha...) et le leitmotiv de la barque ( le naufrage de Don Juan, le Christ sur le lac de Génésareth...).

Les critiques vont être sidérés par la hardiesse de la composition et du rendu des couleurs, même s’ils voient les rapports à l’antique, à Michel-Ange et à Rubens.
Le choc de la nouveauté est trop fort pour eux. Ainsi [**Delécluze*] écrira «  c’est une tartouillade !  ». Un autre qualifiera la touche du peintre de « hachée et incohérente ». A l’opposé [**Gros*], peintre professionnel, admirera le travail du jeune Delacroix : « c’est du Rubens châtié ! ».

Mais celui qui comprendra le mieux ce renouveau pictural amené par l’artiste, ce sera [**Adolphe Thiers*], jeune journaliste alors, qui publiera cette analyse prophétique :
«  Aucun tableau ne révèle mieux l’avenir d’un grand peintre que celui de Mr Delacroix représentant le Dante et Virgile aux Enfers. C’est là qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante…L’auteur a cette imagination poétique qui est commune au peintre et à l’écrivain… Il jette ses figures, les groupe et les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l’aspect de ce tableau : je retrouve cette puissance sauvage, ardente mais naturelle qui cède sans effort à son propre entraînement. Je ne crois pas m’y tromper : Mr Delacroix a reçu le génie ».

L’Histoire lui a donné raison.

[**Jacques Tcharny*]


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WUKALI Article mis en ligne le 12/01/2019)]

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