In the core of humanity with exclusive documents exhibited at Bibliothèque nationale de France (BnF)

Le 6 avril 1944, 44 enfants réfugiés à[** Izieu*] ont été raflés sur ordre de [**Klaus Barbie.*] Il y a 75 ans presque jour pour jour. Nous avons tous en tête des images.
Et aujourd’hui, j’ai vu, là, devant moi, leurs dessins, quelques scripts de films réalisés pour se divertir. Témoignages presqu’heureux mais qui incarnent qui rendent réelle l’extrême situation de précarité dont on connait le dénouement.

Et c’est bien dans cela que nous plonge cette exposition. On plonge dans ça… le ça le plus viscéral, organique, physique, éphémère et éternel.

Ce sont les larmes de [**Marie Curie*] qui nous sont proposées au-delà des mots, le sang de la chemise de [**Latude*], le corps meurtri de [**Cocteau*] ou d’[**Artaud*] en souffrance, l’air pur de [**Bataille*] (Georges, pas la guerre… on y reviendra), les désirs violents et sublimes d’[**Henriette*].

Tout est chair, on a donné de soi littéralement. Un papier de soi.

[**Manuscrits de l’extrême*] : prison, passion, péril, possession propose des textes écrits dans l’urgence, dans des conditions extrêmes qui sont l’immédiat témoignage viscéral loin des écrits réfléchis et a posteriori. Ce sont les traces fragiles et fortes de la menace du bonheur, de la joie, de la peine, de la peur et de de la douleur.
Et ces écrits font corps avec les circonstances dramatiques ou difficiles traversées par leur auteur.

Cet exposition est un parcours construit autour de quatre espaces correspondant aux quatre thèmes traités dans l’exposition : prison, passion, péril, possession. Autant de situations extrêmes auxquelles un être peut se trouver confronté, autant de situations extrêmes desquelles il veut témoigner. Fascinant besoin de dire ce qu’on a à dire. Besoin impérieux d’écrire ce qu’on a à dire car on ne peut crier. Besoin impérieux d’écrire pour rassurer, résister, aimer. Vivre!

Donner des nouvelles et se recentrer sur l’essentiel. Le papier de soi, c’est le manque avant tout, parfois le bonheur, le manque encore et puis l’amour.

Qu’il est bouleversant ce besoin d’avoir des nouvelles de l’autre et cette nécessité d’en donner. Alors que la situation est difficile, lorsque la fin approche, on craint pour l’autre. On a besoin de le rassurer. C’est maintenir le lien avec ses proches, avec les vivants. Et cela même lorsqu’on a 12 ans, 16 ans, 20 ans.

Imaginons ces deux sœurs de 20 ans, [**Simone et Marie Alizon*] qui jettent du train vers [**Auschwitz-Birkenau*] des billets rapidement griffonnés pour leur « petit père chéri », des billets pour lui dire de ne pas s’inquiéter, le rassurer et lui dire « courage… c’est bientôt la fin ! »
N’imaginez plus le billet, il est là.

Imaginez un résistant torturé par la [**Gestapo*], avenue Foch. Fatigué, meurtri. Que fait-il ? Pendant les cinq minutes de répit en attendant, je ne sais qui qui lui fera je ne sais quoi.

Il retourne la chaise de son supplice et écrit. Il écrit pour résister et résister c’est vivre, et vivre c’est aimer. Penser à sa douce : « En toute amitié à mes camardes féminins et masculins qui m’ont précédé et qui me suivront dans cette cellule. Qu’ils conservent leur foi. Que Dieu évite ce calvaire à ma bien-aimée fiancée. » Plus de mots.

L’essentiel est aussi ne pas devenir fou. Quand [**Dreyfus*] est à l’isolement sur l’Ile du Diable sans contact avec ses matons, derrière une palissade, l’exercice de l’esprit et de la plume deviennent une nécessité. Ces témoignages c’est l’obstination face à l’angoisse de perdre ses moyens. Ne pas lâcher prise avec la vie. Ecrire pour survivre.

Ecrire c’est aussi un support physique : Incroyable imagination du désespoir.
Les déportés d’[**Esterwegen*] n’avaient qu’un rouleau de papier hygiénique par mois pour le baraquement. Ils décident de l’employer pour un « journal » interne retranscrivant les messages radio écoutés clandestinement la nuit. L’information partagée vaut tous les PQ du monde.

Une écorce de bouleau du missionnaire jésuite utilisée pour donner de ses nouvelles et demander des secours auprès de ses bienfaiteurs en métropole.

Les incroyables écrits microscopiques de [**Blanqui*] qui lui permettent d’économiser le papier (d’une finesse folle) et d’alléger le poids de ses colis. Le premier qui dit que c’est pour mieux lire lorsqu’on est entassé entre Saint-Jacques et Corvisart sera évacué manu militari de l’expo. Imbécile !

Reprenons. Ah oui !

Et puis, il y a écrire avec son propre sang sur sa chemise comme[** Latude*] embastillé pour se plaindre de ses conditions de détention : « […] je vous écris avec de mon sang sur du linge, parce que messieurs les officiers me refusent d’encre et du papier ».

Il y a [**Bernard Maître*] pendant la Seconde Guerre mondiale. Lui n’avait qu’une pointe d’épingle à sa disposition : elle lui a servi à graver son message sur du fer blanc pour demander du matériel pour s’évader : « ne rien lâcher, jusqu’à ce que mort s’ensuive »

Et quand on n’a papier ni crayon. On a sa mémoire, comme [**Cassou*], pour retenir les sonnets que l’on compose lors de sa détention à la prison militaire de Furgole. Le papier sera noirci plus tard.

Ecrire c’est crier et c’est décrire !
Difficile de ne pas écraser une larme pour un « zozo fleur bleu ».

Difficile de lire [**Marie Curie*] qui écrit à la mort de son mari [**Pierre*] : « L’horrible nouvelle m’accueille. J’entre dans le salon. On me dit : « Il est mort ». Peut-on comprendre des paroles pareilles ? Pierre est mort, lui que j’ai vu partir bien portant ce matin, lui que je comptais serrer dans mes bras le soir, je ne le reverrai que mort et c’est fini à jamais. Je répète ton nom encore et toujours. « Pierre, Pierre, Pierre, mon Pierre », hélas cela ne le fera pas venir, il est parti pour toujours ne me laissant que la désolation et le désespoir. »

Et là… deux larmes soulignent le texte.

On se regonfle. « Des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson » disait [**Cyrano*].

Un peu de frisson. Alors bien sûr il y a [**Henriette*] dessin à l’appui, coussin entre les cuisses qui pense à son doux amour.

Et puis il y a [**Georges Bataille*] « Je te remettrai cette lettre moi-même, mais il faut que je t’écrive maintenant. Je ne suis plus rien. Je ne peux vivre que dans ton souffle. J’ai besoin de toi tout le temps. Quand je ne trouve pas près de moi et que je te cherche désespérément, je ne peux que fondre en sanglots. » Besoin d’écrire impérieux, besoins d’écrire impérieux et c’est maintenant. « Tout de suite comme quand j’étais petite comme Antigone ».

Et puis encore : « tu me demandes pourquoi je t’aime, je l’ai dit pourquoi mais c’est assui parce qu’auprès de toi, je respire l’air le plus pur que j’aie jamais respiré ».
Bien sûr c’est un peu mièvre, « cul cul la praline ». Mais croyez moi, cela fait du bien !

Entre temps on voit l’agenda de[** Nathalie Sarraute*] les rendez-vous rayés, annulés après le samedi 2 mars : « 2 heures du matin ». heure de la mort de son époux.
Et puis déchirante [**Marie-Antoinette*] : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Mes yeux n’ont plus de larmes pour pleurer pour vous mes pauvres enfants ; adieu, adieu ! »

Ecrire c’est décrire : c’est ce que fait [**Cocteau*] en cure de désintox à l’opium. Soumis au manque et aux rechutes, il décrit, il analyse, il décortique pour reprendre contact avec lui-même et aider les médecins dans leur travaux. Curieux car l’écrit, le verbe, la phrase demeurent quel que soit l’état.

Pour les[** possédés de Loudun *] , pour[** Hugo*] à Jersey qui fait parler une table, dans l’hypnose de [**Desnos*], même dans les expériences ses expériences mescaliniennes de [**Michaux*] les mots sont toujours là. Le crayon peut gambader lorsqu’il s’agit de formes et de dessins. Il se discipline autour des mots.

Et cela même lorsque la folie (scientifique ou économique) apparait. Que dire du mémoire de [**Bassarabeanu*] qui doctement explique à l’Académie comment « transformer le génie improductif en génie productif ». Comment une dinguerie peut être aussi bien écrite, détaillée, ciselée calligraphiée ? Et puis ce [**de Pascal J*]. qui note ses « secrets d’économie » sur des pages de cahiers structurées en tableaux bien ordonnés entre le tableau croisé dynamique et les mots mêlés, qu’il n’abandonnera, parait-il, qu’une fois que les économies sur son maigre salaire devinrent suffisantes pour vivre confortablement.

On termine par [**Artaud*]. Son sort à [**Hitler*] certes, il veut de l’héroïne d’accord.
Mais c’est surtout sa lettre à un certain[** Peter Watson*] inconnu pour moi qui nous attrape. Le commissaire de l’exposition parle « d’Insurrection bouillonnante » :

« On ne fait rien, on ne dit rien mais on souffre, on désespère et on se bat. Oui je crois qu’en réalité on se bat.
Appréciera-t-on ? Jugera-t-on, justifiera-t-on le combat ? Non
Le dénommera-t-on ?
Non plus. Nommer la bataille c’est tuer le néant peut être mais surtout arrêter la vie.
On n’arrête jamais la vie
».

Et c’est ce que rappelle cette exposition, ces manuscrits de l’extrême.

On n’arrête jamais la vie.

[**Jean-René Le Meur*]


[**Manuscrits de l’extrême
Prison, passion, péril, possession*]
BnF I François-Mitterrand
9 avril – 7 juillet 2019
Galerie 1. Quai François Mauriac, Paris XIIIe

Commissariat de l’exposition: [**Laurence Le Bras*], conservateur en chef, département des Manuscrits, BnF


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Contact : redaction@wukali.com

WUKALI Article mis en ligne le 10/04/2019

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