Don’t miss St Sulpice church in Paris at St Germain des Près


En 1851, [**Eugène Delacroix*] ( 1798-1863)* reçut la commande pour la décoration d’une chapelle de l’église Saint-Sulpice, à Paris. Après un cafouillage sur le choix de la chapelle, ce fut celle des « Saints-Anges » qui lui fut confiée. Vu l’ampleur des réalisations qu’il avait en cours( chambre des députés, sénat, galerie d’Apollon au Louvre), l’artiste ne commença ses préparations, en atelier, qu’en 1855.
Son état de santé déclinait : il souffrait d’une laryngite tuberculeuse, maladie incurable à l’époque. De ce fait, Il dut arrêter son travail à plusieurs reprises. Ce n’est qu’en 1859 qu’il put vraiment reprendre son ouvrage. En 1861, cette œuvre magistrale fut, enfin, terminée. L’inauguration eut lieu le 21 juillet de cette année. Peu de gens comprirent alors la puissance et la profondeur de ce qui était son testament artistique. Épuisé, le peintre mourut deux ans plus tard.

Le plafond de la chapelle montre «[** Saint-Michel terrassant le démon*]». C’est une toile marouflée. Les côtés : « Héliodore chassé du temple » et « La lutte de Jacob et de l’ange  » sont des peintures murales, à l’huile et à la cire,** sur une préparation de plâtre.
Au premier regard, « Saint-Michel terrassant le démon » présente des rythmes similaires avec « Apollon vainqueur du serpent python »( galerie d’Apollon au Louvre) : derrière un Saint-Michel aux ailes d’ange déployées, un soleil de feu, d’un jaune surnaturel, inonde la scène, affirmation du triomphe du bien sur le mal. Les nuages et les orages s’effacent devant cette illumination divine, emportant avec eux l’odeur putride venue des bas-fonds de l’inconscient. Dans la partie inférieure on reconnaît un Satan, aux ailes diaboliques, portant la couronne des Enfers. Il s’effondre en lâchant sa fourche, son bouclier déjà au sol. Il est transpercé par la lance vengeresse, entraînant avec lui l’immonde serpent qui cherche à fuir dans une reptation désespérée. On aperçoit deux guerriers morts sur la droite. Sur la gauche, elles aussi décédées, figurent trois amazones reconnaissables à l’arc et aux flèches. Une mer d’huile, hostile, entoure ce champs de bataille démentiel. Aux deux extrémités, d’horribles fumées noires s’échappent de volcans en éruptions cataclysmiques. C’est le triomphe de la lumière sur les ténèbres. Les rouges extravertis des vêtements du saint et du démon, les bleus lourds, les jaunes divins et les ocres mortels embrasent cette scène apocalyptique.
Il est frappant que l’artiste ait suivi un schéma de composition proche de celui de son « Apollon vainqueur du serpent python », une de ses décorations précédentes. A une exception près : le centrage du tableau se fait sur la lance et l’ensemble Michel-Démon, alors qu’il se faisait sur Apollon et Diane au Louvre. On ne peut pas nier que Delacroix se soit inspiré de la position du Saint-Michel dans le tableau de[** Raphaël*] conservé au Louvre. Mais si le peintre en appelle à Raphaël et aux Vénitiens, [**Tintoret*] en tête, l’expression picturale de ce monde en fusion lui appartient en propre, ne devant qu’à son créateur ce qui la caractérise. Cela étant, on ne peut pas dire que la réussite est avérée, loin de là : le spectateur n’entre pas dans l’œuvre, l’artiste ayant échoué à la rendre crédible. Structurellement, la peinture manque de cohésion.

A contrario, les deux panneaux latéraux sont des peintures intemporelles à l’universalité unanimement reconnue aujourd’hui.

«[** Héliodore chassé du temple *] » mesure 715x485cm. Le sujet est biblique : il appartient au Livre des Maccabées. [**Raphaël*] l’avait interprété en son temps au Vatican. Delacroix ne s’y réfère pas.

Deux groupes de personnages sont définis : au rez-de-chaussée, au premier-plan sur la gauche, un ange-cavalier, mystérieux et vengeur, monte à cru un cheval arc-bouté sur ses pattes postérieures. Lequel frappe de son sabot le collecteur d’impôts. Dans la main droite du cavalier se voit un sceptre d’or. Deux anges pédestres l’accompagnent, flagellants violemment Héliodore à coups de verges. L’énergie qu’ils déploient est palpable et impressionnante. L’un est vu parallèlement au cavalier, l’autre est situé verticalement au-dessus du soudard, formant une perpendiculaire complète. Ce dernier fut inspiré à l’artiste par Tintoret (le « Miracle de Saint-Marc  », galerie de l’Académie, Venise). Au sol, les joyaux et l’orfèvrerie dont voulaient s’emparer les profanateurs du temple ; ils constituent une nature morte où le plus petit objet est merveilleusement peint. A droite, trois soldats portant des objets précieux cherchent à s’enfuir. Au fond existe une large ouverture qui paraît déboucher sur un péristyle.

Deux groupes distincts sont à l’étage : le premier sur la droite est composé du grand prêtre, de quatre lévites et de deux femmes ; sur la gauche le second est formé de quatre personnes, un homme, deux femmes et un enfant, une colonnade s’ouvre dans leurs dos. Tous sont stupéfiés par l’incroyable événement. Derrière le grand prêtre, un rideau bleu ouvre sur une autre volée de marches, cette fois vide. On aperçoit deux formes féminines à l’entrée du deuxième niveau.

Dans l’escalier, une femme implore le ciel. L’accession au niveau supérieur paraît lente et difficile tellement les marches de pierre semblent marquer une césure. Il y a dichotomie entre le miracle en bas et ses spectateurs à la balustrade.

L’escalier en est un lien tenu et réservé à ceux qui seront aptes, dans tous les sens du terme, à le gravir. Cette ascension paraît quelque peu surnaturelle : seuls les élus de Dieu pourront accéder au niveau ultime.

Le peintre définit une organisation très géométrique de l’espace : par des lignes directrices horizontales et verticales. Mais c’est autour de la majestueuse colonne centrale que tout tourne : elle scinde les volumes en deux parties verticales. Un haut mur relie les deux énormes piliers centraux, tandis qu’un autre mur clôt l’espace sur la gauche de l’escalier. L’architecture devient héroïne constitutive de l’œuvre, personnage à part entière de cette scène, à l’instar de celles de[** Piranese*] dans ses gravures, telles les « Antiquités romaines ».

Dans les deux cas on note que les plafonds sont allongés de telle manière qu’ils élargissent l’espace pictural, paraissant repoussés à l’horizon. C’est un effet que [**Van Gogh*] retrouvera dans son célèbre tableau : « L’enclos de l’asile de Saint-Rémy vu depuis la chambre de l’artiste ».

Tous les éléments architecturaux sont recouverts de décors occupant l’entièreté de leurs surfaces. Lesquels sont somptueux, presque somptuaires. Cette reconstitution, très réaliste, d’archéologie biblique par un peintre, est exceptionnelle. La couleur locale y est très délicate, superbe et à son maximum d’intensité (définition exacte de ce qu’est un coloris). La rutilance des teintes : bleu turquoise, violet, pourpre et or, est la conséquence logique de l’éclat magique et de la transparence parfaite qu’a créé-là l’artiste. Les rendus des matières accentuent encore cet effet : tissus soyeux, orfèvrerie lumineuse…

Toutes ces nouveautés sont de pures créations d’un génie nommé [**Delacroix*]. Lequel atteint ici le sommet de l’art de peindre en imposant une présence divine absente. L’oxymore s’explique aisément : il suffit de regarder comment les magnifiques tentures de l’escalier, d’un rouge pâle translucide, s’agitent. C’est la colère céleste qui se déchaîne : le spectateur le ressent si intensément que la chair de poule le saisit. Même la forme matérielle du rideau principal, séparant les deux hémisphères du tableau, le montre : une sorte de gueule ouverte préhistorique, paréidolie bienvenue, apparaît du fait du retournement d’un petit bout de la tenture (rose et blanche) par rapport à l’ensemble (en rouge).

«[**[** La lutte de Jacob et de l’ange*]*] » mesure 751x485cm. Cette scène forme un triptyque d’une perfection unique : deux gigantesques chênes, en haut d’un petit monticule, séparent la caravane, qui serpente sur la droite, du combat de l’homme avec l’envoyé de Dieu.

La magnificence des arbres, transmutés en êtres humains témoins du miracle, dépasse toute fiction. Leur positionnement : forte inclinaison sur la droite et centrage avec inclinaison faible, leur confère à chacun une personnalité différente : le premier a des racines semblables à des griffes de tigre ou de lion s’enfonçant dans de la chair, un tronc puissant incurvé et une ramure arborescente évoquant de petites pattes qui courent; le deuxième montre un tronc magistral, digne du Jupiter ancien, et des branches qui montent à l’assaut du ciel. Leurs feuilles occupent toute la partie haute du tableau. Ce sont deux chênes séculaires de la forêt de Sénart, qui inspirèrent Delacroix : il les croisait souvent dans ses promenades solitaires depuis sa maison de campagne de Champrosay. Ils étaient connus sous les noms de : chêne Prieur et chêne d’Antin.

Partout la végétation est luxuriante. La moindre touffe d’herbe semble vivante. A l’extrême gauche coule un ruisseau, tandis qu’à droite la caravane s’allonge à l’infini : en bas à droite sont individualisés des cavaliers, des dromadaires, des porteurs et des moutons ; en haut à gauche des petits points constituants des hommes et des bêtes s’engagent dans un défilé encaissé entre deux collines ; ils finissent par disparaître au lointain. Tout ce beau monde crée un vacarme que le spectateur ne remarque pas : il reste sous le charme de l’ambiance douce…Jusqu’au moment où il aperçoit les personnages qui s’affrontent sur la gauche. Ce paysage est le plus beau que Delacroix a peint. C’est aussi l’un des plus beaux de l’histoire de la peinture.

Jacob fonce sur son adversaire tous ses muscles bandés. La puissance physique qu’il dégage est redoutable. Résister à cette attaque paraît impossible pour un homme normal. Mais, en face, l’ange, sans le moindre effort, touche l’humain au nerf de la cuisse et le paralyse. Autant la bestialité de Jacob chargeant est évidente, autant le calme, la douceur, voire l’indifférence de l’ange est d’essence céleste. C’est que le premier est un être naturel, alors que le second est de nature divine .

A leurs pieds, un entassement de vêtements et d’armes faciles à décrypter. Ils forment une nature-morte, pendant des objets précieux d’Héliodore.

A lire ces lignes, on pourrait croire que la peinture est mal composée : que les trois scènes ne créent pas un ensemble véritable. Ce serait un contre-sens total : en réalité, l’œil analyse l’un après l’autre chacun de ces trois actes, avant de les réunir dans une vision synthétique dont l’unité est la qualité première. Cela implique donc une notion de durée pour prendre possession visuelle complète de l’œuvre.

Avec l’expérience, l’analyste sait qu’introduire la dimension de temps dans une peinture n’est pas à la portée de n’importe qui. Seul l’artiste de grand talent, a fortiori un génie, en est capable.

Intéressons-nous maintenant aux rendus des couleurs : elles sont féeriques, comme miraculeuses, sous une luminosité douce qui accentue la sensation de mirage, voire de conte oriental, qui s’insinue dans le mental de l’observateur. Ocres, bleus, rouges, mauves, violets et verts sont les instruments, toujours à l’unisson, de cet orchestre symphonique unique. C’est un enchantement pour l’esprit comme pour l’œil. L’effet est si fort qu’il en devient un plaisir quasi gustatif. Cette alchimie spécifique, c’est la résultante d’une vie : celle de la pensée de l’artiste, de sa vision de metteur en scène, et du travail acharné de sa main maniant le pinceau. 


Ces deux merveilles de l’art bidimensionnel furent saluées poliment, quelquefois louées avec sincérité par des critiques ouverts,*** mais peu applaudies en leur époque. Le message de l’artiste était trop en avance alors. C’est avec la patine du temps que la réalité extérieure a cédé la place à la vérité intrinsèque.

[**René Huyghe*]**** fut celui qui l’expliqua le mieux : Le cheminement intellectuel de Delacroix le fait accéder au niveau supérieur d’une spiritualité harmonieuse où l’âme trouve son équilibre. C’est ce que montrent composition mélodique, expression de la mise en scène et tonalités de couleurs d’une souveraine beauté de ces deux tableaux.
Mais le « Paradis » reste inaccessible à l’être humain, aussi transcendantal soit-il…

[**Jacques Tcharny*]


*Lire sur Wukali les différents articles que nous lui avons consacrés.
Eugène Delacroix, fils illégitime de Talleyrand
De qui vraiment Eugène Delacroix est-il le fils
Le premier livre de peintre, Faust de Goethe illustré par Delacroix
Regards croisés sur la Chasse aux lions d’Eugène Delacroix
La barque de Dante, oeuvre par laquelle Delacroix se fit connaître
Actualité des carnets de voyage de Delacroix au Maroc
Une peinture de Delacroix volée il y a un an dans une grande galerie parisienne a été retrouvée
Un portrait de George Sand par Delacroix vendu aux enchères
L’autoportrait au gilet vert d’ Eugène Delacroix
Courbet et Delacroix font l’actualité
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** la technique de la peinture à la cire, dite aussi à l’encaustique, consiste à délayer les couleurs dans de la cire d’abeille fondue( le liant). Elle était connue dans l’antiquité. Au 19ème siècle, on utilisait aussi de l’essence de térébenthine.
*** Baudelaire fut l’un d’eux.
****Voir l’article que nous lui avons consacré dans Wukali.
René Huyghe, historien d’art généreux et parfait honnête homme


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WUKALI Article mis en ligne le 17/06/2019

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