The young Jewish pickpocket who became a Chinese general

Certes, on peut légitimement se demander comment un jeune homme de 26 ans, [**Alexandre Benalla*], au passé pour le moins trouble, voire presque délinquant, à bien pu devenir le garde du corps et le confident d’un puissant -en l’occurence [**Emmanuel Macron*], Président de la République- et s’introduire dans le cercle des intimes de sa famille, jusqu’à s’arroger des pouvoirs exorbitants; des pouvoirs incontrôlés qui ont, en juillet 2018 et au delà, mis en péril la « République irréprochable » du jeune président.
Mais le cas n’est pas aussi singulier que cela peut sembler à première vue. En effet, de tous temps, il y a eu et il y aura toujours des « barbouzes » au centre du pouvoir, mais, avec Benalla, voici l’exemple plus rare d’un « outsider » qui se glisse dans l’intimité d’un chef d’état.

Or, il y a eu des exemples étrangement identiques dans le passé, comme si une force obscure poussaient les mêmes événements à toujours se reproduire à l’identique…

– [**Une affaire qui commence mal*]

Dès le départ, l’homme sera entouré de mystère. Pour son biographe, Charles Drage, [**Abraham Mialczyn*], serait né à Londres en 1889 (1), mais en fait, il semblerait que sa naissance eut lieu en 1887 à Radzanöw, en Pologne, à 45 kilomètres de Varsovie, dans une pauvre famille orthodoxe juive de huit enfants. Pas de certitude, donc, ni sur la date ni sur le lieu ! Son père, [**Josef Leib Mialczyn*], est ouvrier dans l’industrie textile et sa mère, [**Sheindel Lipshitz*], change son nom en Cohen, plus simple à prononcer. Abraham, quant à lui, change son prénom en Morris, et voici donc Abraham Mialczyn métamorphosé en [**Morris Cohen*]. Toute la famille déménage à Londres, dans le quartier de St Georges, dans l’East End, où ses petits camarades qui, avec lui, suivent des cours de boxe, le surnomment « Fat Moishe », ce qui laisse supposer qu’il n’était pas maigre ! On le nommait aussi parfois « Cockney Cohen », en référence à son accent qui sans doute manquait de distinction.

Les exploits du petit Morris commencent à l’âge tendre de 12 ans, âge auquel, sous la direction de Harry le Gonof ( « gonof » veut dire voleur en yiddish ), il vole des portefeuilles et se fait arrêter pour vol à la tire ; il est alors envoyé à la Hayes Industrial School, une institution crée par [**Lord Rothschild*] afin d’aider les jeunes juifs en difficulté. L’école n’étant pas son fort, on le retrouve ouvrier agricole dans une ferme, employé dans une briqueterie, puis crieur dans un cirque qui se nommait Greater Norris & Rowe Circus; bref, rien de bien reluisant. Et la série continue : à 22 ans, il fait de la prison pour avoir eu des relations sexuelles avec une jeune fille de moins de 16 ans, et à 23 ans, renouant avec ses anciennes compétences, il fait de la prison pour vol à la tire. En fait, il fut arrêté plus de dix fois…

Notons au passage que son premier biographe, [**Charles Drage*], fait de la vie de Morris Cohen une toute autre description, le texte de la biographie lui ayant été largement « soufflée » par Cohen lui-même, lequel mélange allègrement pure légende et faits réels; un journaliste dira de Morris Cohen que « à l’entendre, il était responsable de tout dans la révolution de Sun Yat-sen. Pour autant que je puisse en juger, il n’eut qu’un rôle mineur dans toute l’affaire. Il portait juste un calibre 38 ». Un jugement sévère et sans nul doute excessif, même si à le fin de sa vie, Morris Cohen aimait à raconter des galéjades à qui voulait bien l’entendre dans les halls d’hôtels internationaux où il se promenait de part le monde…

Mais il faut dire que Charles Drage se reconnaissait sans aucun doute dans son modèle, étant lui-même un aventurier hors-pair : envoyé par les alliés en Finlande à la fin de la grande guerre, comme premier-lieutenant pour participer à la contre-révolution contre les soviets ( où, bien entendu, il désobéit aux ordres ), il prit un congé pour assister au couronnement d’[**Hailé Sélassié*], où il s’empara de la Star of Ethiopia, une décoration locale, puis se retrouva, en 1925, en [**Chine*], lors du boycott des produits britanniques. C’est là que Drage fit la connaissance de Morris Cohen, déjà surnommé « Two-Gun Cohen », car il portait toujours deux revolvers, on verra plus loin pourquoi. Les deux aventuriers s’entendirent, bien évidemment, comme larrons en foire…

Mais revenons à notre héros. En 1905, à 18 ans, les parents de Morris Cohen, ne sachant plus que faire de lui, l’expédient à Saskatoon, au Canada, où il travaille dans une ferme et exerce des métiers divers et variés, et surtout où il apprend à jouer aux cartes. A Saskatoon, il fait la connaissance de [**Mah Sam*], un Chinois qui possède un restaurant où une arrière salle fait office de salle de jeu clandestine. Cohen ne manque pas de charme, les deux hommes sympathisent, les discriminations qu’ils subissaient au Canada, comme Juif ou comme Chinois, les rapprochant; d’autant que Cohen sauve un jour Mah Sam des griffes d’un sauvage cambrioleur. Mah Sam, reconnaissant, initie Morris Cohen à la pensée de [**[**Sun Yat-sen*]*]. Ce sera un tournant dans sa vie.

En [**1911*], la[** dynastie Qing*] est renversée par la révolution, et le [**1er janvier 1912*], Sun Yat-sen devint Président de la République de Chine. Cohen devient alors membre du [**Tongmenghui*], une organisation anti-manchou qui finance [**Sun Yat-sen*] 孫逸仙 , et il est un des rares blancs a en faire partie; un « outsider », en somme. Cohen se rend alors à Edmonton, toujours au Canada, s’y lance dans l’immobilier, et y réussit, devenant un prospère agent immobilier, mais il continue de jouer un rôle important au Tongmenghui, aidant d’ailleurs des Chinois à obtenir la naturalisation canadienne; certains d’entre eux au demeurant occuperont des postes importants dans le gouvernement de Sun Yat-sen.

Parenthèse, mais parenthèse importante, en [**1916,*] il s’enrôle dans l’armée canadienne, dans les Canadian Raylways Troops, où il fait merveille; sa connaissance ( approximative ) du cantonnais le place tout naturellement au poste de responsable des ouvriers chinois qui construisent des voies de chemin de fer en Europe, afin d’approvisionner l’armée près de Ypres, en Belgique.

– [**Une mission de confiance*]

Evidemment, un tel personnage ne pouvait rester bien longtemps inconnu de l’homme le plus puissant de Chine. [**Sun Yat-sen*], voulant utiliser toutes les compétences, fait demander alors à [**Morris*] de lui trouver une société canadienne qui pourrait construire des chemins de fer en Chine. Morris ne rate pas l’occasion et se rend en Chine pour rencontrer le leader chinois, via un journaliste américain, [**George Sokolsky*], qui travaillait pour la Shanghaï Gazette, ainsi que Eugene Chen, le secrétaire particulier de Sun. Puis, de retour au Canada, puisant dans ses relations, il prend contact avec [**John W. Stuart*], son ancien commandant de bataillon pendant la guerre, qui se trouve être patron d’une entreprise ferroviaire, la Northern Construction. L’affaire est faite.

Entre Morris Cohen et Sun Yat-sen, c’est le coup de foudre. Sun Yat-sen apprécie cet homme blanc dévoué à la cause révolutionnaire chinoise, il le respecte, et il en fait…son garde du corps, ainsi que celui de son épouse, [**Song Quiling*] ( deux semaines avant sa mort, en 1981, cette dernière sera nommée Présidente honoraire de la république populaire de Chine, elle est considérée comme la « mère de la Chine moderne » ).


Voici Morris Cohen projeté au centre même du pouvoir, se trouvant presque malgré lui mêlé aux grands bouleversements de l’Asie au 20 ième siècle, alors que Sun Yat-sen, au coeur de la révolution, fait l’objet de nombreuses tentatives d’assassinats. Et Cohen jouera même parfois un rôle de négociateur international : quand [**Staline*] envoya son agent [**Borodine*] pour promouvoir le communisme en Chine, c’est Cohen qui le prît en charge, lui parlant en yiddish, tout en conspirant en même temps dans son dos.

A [**Shanghaï*] et[** Canton*], Cohen créa une petite armée prétorienne de 250 hommes toute dévouée à Sun Yat-sen, devenant aide-de-camp de Sun et Lieutenant-colonel dans l’armée chinoise ( tiens, le même grade que[** Benalla*] dans la gendarmerie française !! ). Sun Yat-se, son épouse Song Quigling, et leur entourage avaient été éduqués en Occident et parlaient tous anglais; heureusement pour Cohen, cela lui permis de communiquer aisément avec ses employeurs; néanmoins, ses collègues chinois lui donnèrent un nom chinois adéquat, Ma Kun, tandis qu’en Occident, on ne le nommait plus que « Two-gun » ( Cohen avait été un jour blessé à la main droite, et comme il tirait des deux mains, il prit l’habitude de porter non pas un, mais deux Smith & Wesson ).

Cohen s’était petit à petit rendu indispensable à Sun Yat-sen et à son épouse, on le voyait toujours a deux pas de son maître, aussi bien dans les conférences internationales que sur les zones de combat, ainsi qu’au domicile du président, 29 rue Molière, dans la concession française à[** [**Shanghaï*]*].

En fait, dans l’entourage de Sun, on ne voyait plus que lui, il fallait passer par lui pour voir le généralissime; Sun le nomma brigadier-général et chef de ses services secrets. Cohen pouvait faire à peu près ce qu’il voulait, la confiance de Sun et de Song était totale, comme celle, probablement, de Brigitte et Emmanuel Macron à l’égard de Benalla. «

[**Two gun*] [**Ma Kun Cohen 馬坤*] était devenu indispensable, opérant dans l’intimité du couple le plus puissant de Chine. Ce qui n’empêche qu’en une occasion au moins, Morris Cohen se fit recadrer par Sun Yat-sen pour s’être vanté outre mesure de ses prérogatives…ce qui semble montrer qu’il avait lui aussi pris la grosse tête.

Mais la fidélité de Cohen au couple Sun était irréprochable : cet homme, qui aimait les femmes, s’était pris d’une dévotion particulière pour Song Quingling; la première fois qu’il l’avait vue, lors de sa première rencontre avec Sun Yat-sen, « il n’eut d’yeux que pour elle », selon ses propres termes. Une fidélité a toute épreuve, donc, qui ne se démentira jamais.

– [**Coup dur*]

Les hommes si près du soleil ne sont pas à l’abri d’un revers de fortune. [**Alexandre Benalla*] péta les plombs après un an seulement de présidence Macron, dans le cas de Cohen, ce fut une autre raison qui mit fin a ses activités auprès de [**SunYat-sen*] : ce dernier mourut d’un cancer en 1925.

[**Morris Cohen*], ayant perdu son protecteur, trouva cependant un emploi auprès des leaders du[** Kuomintang*], depuis le fils de Sun Yat-sen, [**Sun Fo,*] jusqu’à son beau frère, [**T.V. Song*], en passant par des seigneurs de la guerre tels [**Li Jishen*], ou [**Chen Jitang*]. Mais, évidemment, ça n’était plus tout à fait la même chose… Cohen avait aussi gardé contact avec [**Tchang Kaï-shek 蔣介石*], qu’il connaissait depuis que ce dernier avait été commandant de l’Académie militaire de Whampoa, mais il ne fut jamais un véritable intime.

Restait donc une option pour Morris Cohen : se transformer en vendeur d’armes, ce qu’il fit, permettant ainsi aux révolutionnaires chinois de tous bords d’acquérir des armes occidentales. De petit délinquant a confident et garde du corps du président de la république de Chine, puis vendeur d’armes, voilà un beau parcours pour quelqu’un qui, a priori, n’avait qu’un avenir sombre et limité !!

Quand les[** Japonais*] envahirent la [**Chine*] en [**1937*], Cohen ne rata pas l’occasion et rejoignit les combats, commandant la 19 ième armée, procurant des armes à la Chine et servant également, un temps, dans les rangs de l’Intelligence Service britannique. Il était en fait le seul homme ayant la confiance et le respect des deux parties chinoises en lutte, le Kuomintang et les communistes, une qualité rare qui lui permettait de passer d’un camp à l’autre sans encombre !

Il était à [**Hong-Kong*] lorsque, en [**décembre 1941*], les Japonais attaquèrent la colonie, et il réussit à exfiltrer Song Quiling et sa sœur ; pas avant, cependant, d’avoir présenté [**Song Quingling*] à [**Ernest Hemingway*] qui, juste avant l’attaque japonaise, y avait entreprit un voyage de noces !

Mais Morris Cohen n’échappa pas a l’incarcération dans la prison hongkongaise de Stanley, dont il fut libéré en 1943, lors d’un rare échange de prisonniers. A son retour au Canada, on lui demanda pourquoi il avait risqué sa vie pour les Chinois, et celui que l’on surnommait « le roi juif de Chine » répondit : « parce que j’aime ces gens ».

Morris Cohen, après cette vie d’aventure, rentra au Canada et s’installa à Montréal, où il se maria. Il continua ses voyages en Chine communiste après 1949, réussit à convaincre la Chine de ne pas s’opposer à la création de l’état d’Israël, et continua de garder de bonnes relations a la fois avec le Kuomintang et la Chine communiste ( un exploit qui lui permettait de passer de [**Pékin*] à [**Taiwan*] sans difficulté). Il servit aussi d’ouvreur de portes a des entreprises internationales tel que le fabricant d’avions [**Vickers*] ou encore [**Rolls-Royce*], et quelques autres ( moyennant finance, cela va de soi ). Surtout, il entretint sa légende, ce qui fait que même aujourd’hui, on a du mal a séparer le vrai du faux. Mais ses contacts restèrent de premier ordre : pendant la révolution culturelle, il fut l’invité d’honneur de son vieil ami [**Zhou Enlaï*], et il mourut paisiblement en Grande-Bretagne en 1970, à 83 ans.

– [**Epilogue*]

Sur sa tombe à Manchester, on peut lire : « A la mémoire adorée du général Morris Abraham Cohen », et tout en bas : « Ici gît Ma Kun », dernier hommage de « Song Quiling, vice-présidente de la République Populaire de Chine, Pékin ».
Pas mal pour un enfant des faubourgs pauvres du East End de Londres. Un exemple à suivre pour Alexandre Benalla ?

Comme « Two-gun Cohen », [**Alexandre Benalla*] était un « outsider » sorti de nulle part; comme lui, il était sympathique et se faisait facilement des amis puissants; comme lui, il aimait la boxe et il était assez « physique », se faisant remarquer par l’ancien champion de boxe [**Jean-Marc Mormeck*], Délégué Interministériel pour l’Egalité des Chances; comme lui il avait su se glisser à la fonction de garde du corps auprès des puissants ( [**Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Emmanuel Macron*]); comme lui, il jouissait de privilèges innombrables ( appartement de fonction, salaire confortable, belle voiture de fonction, etc… ); comme lui, il agissait en dehors de tout cadre légal; comme lui, il aimait les armes, bien que n’en portant qu’une; comme lui il avait le sang chaud ( [**Montebourg*] l’avait viré après une tentative de délit de fuite suite à un accident de la route ); comme lui, il avait su se faire aimer du chef de l’état, etc…etc…

Saura t-il, après ses déboires, se faire lui aussi nommer général, se transformer en légende vivante, et en vendeur d’armes prospère, pour finir, à la fin de sa vie, en patriarche aimé de tous ? L’avenir nous le dira…

[**Jacques Trautman*]


(1) « Two-Gun Cohen », Charles Drage, Panther 583, 1956


[(

Contact : redaction@wukali.com

WUKALI Article mis en ligne le 18/06/2019

– Cet article vous a intéressé, vous souhaitez le partager ou en discuter avec vos amis, utilisez les icônes Facebook (J’aime) ,Tweeter, + Partager, positionnées soit sur le bord gauche de l’article soit en contrebas de la page.

– Peut-être même souhaiteriez pouvoir publier des articles dans Wukali, nous proposer des sujets, participer à notre équipe rédactionnelle, n’hésitez pas à nous contacter ! (even if you don’t write French but only English, we don’t mind !)

Retrouvez tous les articles parus dans toutes les rubriques de Wukali en consultant les archives selon les catégories et dans les menus déroulants situés en haut de page ou en utilisant la fenêtre «Recherche» en y indiquant un mot-clé.)]

Ces articles peuvent aussi vous intéresser

Notre site utilise des 'cookies' pour améliorer votre expérience et son utilisation. Si vous le refusez vous pouvez les désactiver. Accepter En savoir plus