A world famous photographer and a fashion designer


[**Cecil Beaton*] (1904-1980), surnommé « le Prince de la photographie », et [**Charles James*] (1906-1978), dit « le génie de la coupe  » par ses pairs couturiers, n’ont jamais travaillé ensemble, n’ont pas grand chose en commun, si ce n’est de s’être rencontrés et fréquentés à la Public school d’Harrow, d’avoir triomphé dans des professions différentes ( la photographie et la haute-couture) avant de l’être dans la même : l’art de la mise en scène de l’éternel féminin par des tenues extravagantes.

Que l’on comprenne bien : il ne s’agit pas de créer des vêtements que porteront des « top-modèles » dans des défilés conventionnels de présentation, mais bien d’inventer, d’individualiser et de créer l’habillement convenant à telle vedette du cinéma ou à telle épouse de richissime milliardaire, généralement américain à l’époque.|left>

[**Cecil Beaton*] est issu d’une famille fortunée. Ses parents ne le comprenaient pas, tempéraments et caractères étant aux antipodes. Sa nurse lui offre un appareil photo lorsqu’il a douze ans. Ses sœurs, Nancy et Barbara, seront ses premiers sujets capturés, la même année. Il étudie l’art, l’architecture et l’histoire mais c’est la photographie qui le galvanise. Très vite, il rencontre sa famille de cœur : les « Bright Young Things », sorte de club très fermé, élitiste, où se rencontraient des jeunes gens issus de toutes les aristocraties ( de naissance, d’argent, de culture) désirant se consacrer, à leur façon, au plaisir hédoniste de l’intellect… Et du corps.

Son exposition à Londres, en 1926, le fait remarquer par le magazine américain «  Vogue  » qui l’engage. Il signe, en 1931, un contrat avec la version anglaise de « Vogue » avant d’être recruté par « Harper’s Bazaar » et « Vanity Fair ». Il fut un photographe portraitiste apprécié : celui de la famille royale britannique notamment, et cela officiellement à partir de 1937, tout en côtoyant la jet-set internationale. |left>

Au long des années Trente, il sera le photographe le plus en vue à Hollywood, en surprenant les stars par ses portraits tout à la fois riches et incisifs dans leur analyse de la personne : [**Greta Garbo, Johnny Westmuller, Marlène Dietrich*]… Dans les années cinquante [**Frank Sinatra, Marilyn Monroe, Audrey Hepburn et Grace Kelly*], entre autres acteurs, lui permettront d’approfondir sa manière et il leur offrira des portraits intemporels. Encore aujourd’hui, ce sont des références.

Il y fait preuve d’un bel équilibre entre analyse et synthèse, sans jamais mettre en exergue les inévitables faiblesses physiques ou psychologiques de ses modèles : ses penchants naturels de professionnel doué allaient vers une magnification accentuée de ses sujets. Cela se remarque facilement dans ses rendus de la [**princesse Margaret*].
Déjà on parle de lui sur le continent et il réalise quelques portraits retentissants, d’une recherche analytique profonde, de [**Picasso, Cocteau*] ou [**Coco Chanel*], tous ses amis.|right>

Un des « trucs » de mise en scène de cet esthète, c’est d’installer son modèle dans des décors fastueux faits d’accumulations harmonieuses d’objets hétéroclites. Le résultat est un rendu un peu snob, un peu guindé, mais toujours très « smart  », très élégant, très sélect. Son inspiration classique saute aux yeux : ses portraits sont raffinés, épurés, stylisés, dans la proximité de la peinture anglaise du dix-huitième siècle, surtout de [**Gainsborough.*] Son « optimisme infectieux », suivant son expression, domine totalement ses œuvres.

La deuxième guerre mondiale le voit au service du ministère de l’information, comme photographe de guerre. Ses clichés de pilotes de chasse de la RAF feront date. Il les réunira dans un album devenu classique : « Winged Squadrons », de 1942.
Après 1945, il reprend ses activités de portraitiste.

Le sommet de sa carrière se situe à New-York en 1948 : il y photographie les extraordinaires robes de bal de [**Charles James*], son condisciple de Harrow. Les deux hommes ne s’étaient jamais perdus de vue. C’est dans ces photographies que son sens naturel inné du « conte de fée » va alors s’exprimer comme jamais auparavant. Il s’agit là d’un moment unique de l’art photographique qui marquera, à tout jamais, les impétrants photographes de mode des temps futurs. Les épreuves originales de ces photographies sont les plus recherchées, les plus collectionnées de toute la mode moderne. En salles de ventes, elles atteignent des prix inimaginables pour le néophyte. On ne les rencontre que chez les « auctionners » les plus en vue, à Londres ou aux États-Unis. Lire les livres qui les regroupent, toutes ou partie, est un enchantement, quasiment gustatif pour le goût, l’œil, l’esprit et la mémoire du lecteur.

Clairement, il s’agit d’une évolution volontaire. Beaton va insister dans le domaine. Vers 1950, son modèle de prédilection devient l’excentrique [**Fiona Campbell-Walter*] ( future [**baronne Thyssen*]), probablement la plus belle femme issue de la haute société britannique du temps, et le mannequin le plus marquant des années cinquante.|right>

Viré de « Vogue » parce que jugé dépassé, Beaton se tourne vers les travaux de scénographie de théâtre et de cinéma. C’est lui qui donne son ambiance à la comédie musicale « My Fair Lady » en 1956 (avec [**Julie Andrews*]) grâce à ses costumes magiques, puis au film du même nom de [**George Cukor*] en 1964 ( avec [**Audrey Hepburn*]), pour lequel ses créations ( costumes et décors) constitueront un apport capital au succès planétaire du film, et remporteront l’Oscar du meilleur costume.

Reçu à la « Royal Photographic Society » en 1954, il sera exposé deux fois au « National Portrait Gallery » : en 1968 et 2004. Devenu commandeur de l’ordre de l’Empire britannique en 1972, il mourra «  Sir Cecil Beaton  » en 1980. Ce dandy, cet hédoniste, cet aristocrate de la photographie qui chercha toute sa vie à se faire reconnaître comme un authentique noble, atteignait enfin son but suprême.
Son intelligence exceptionnelle ne peut être mise en doute : sa ligne de vie n’a jamais varié, il l’avait fixée dès son adolescence. Son but était la célébrité qui amène l’argent et une vie facile dévolue à son Art. Le triomphe fut total. Même son renvoi par « Vogue  », dans les années cinquante, fut l’occasion d’un redéploiement de ses capacités, d’un enrichissement intellectuel, d’une restructuration de son travail et d’un bonheur reconstruit. Sa volonté de fer, habilement cachée (pour ne pas dire travestie) sous un sourire tranquille, lisse et discrètement narquois, fut à la base de son comportement et de ses rapports avec autrui. On ne l’aimait probablement pas beaucoup. Mais on le respectait. Certains l’ont attaqué, aussi bien pour sa vie privée que sur le plan professionnel. Les conséquences furent nulle sur sa carrière. La constante ascension que montre sa vie en est la preuve.
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A propos de sa sexualité, qui fit couler beaucoup d’encre, laissons-lui la parole : «  Mes amitiés avec les hommes sont plus merveilleuses qu’avec les femmes . Je n’ai jamais été amoureux d’une femme et je ne pense pas que je le serai jamais de la même façon qu’avec un homme. Je suis vraiment un terrible, terrible homosexualiste et j’essaie tellement de ne pas l’être ».*

Ce qui ne l’empêchera pas d’avoir une longue liaison avec la « divine [**Greta Garbo*] »…

Si le parcours de Cecil Beaton fut une réussite permanente, celui de son condisciple Charles James fut une suite de montagnes russes, alternant des succès retentissants, dus à son génie créatif, et des échecs commerciaux catastrophiques qui l’entraînèrent jusqu’à la faillite. Ses créanciers furent à ses trousses sa vie durant et le spectre de la banqueroute devint une donnée constante de son existence. Le fond du problème, c’est qu’il était un très mauvais gestionnaire : l’art avant la comptabilité en somme.

[**Charles James*] était anglo-américain. D’un caractère difficile, il fut renvoyé d’Harrow, la célèbre Public school anglaise pour son attitude insolente. Après divers avatars, sa famille l’expédie à Chicago. Touche-à-tout cherchant sa vocation, il pratique divers métiers. Suite à son passage dans un « département de conception architecturale », il acquiert le bagage technique et les bases mathématiques qui lui serviront à créer ses incroyables modèles, si sophistiqués, qui seront tant appréciés des femmes de la haute société. Il est le seul couturier à avoir possédé de telles connaissances.|center>

Vers 1926/27 il ouvre son premier magasin de mode à Chicago puis s’installe à New-York en 1928, comme couturier de mode. Il y crée son étonnant tailleur pour dames puis vend tout ce qui se rapporte au luxe féminin. Il devient alors un « architecte structurel du vêtement ». Vers 1930, il invente sa fameuse robe « Spirale » ou robe « Taxi ». Ses robes du soir sont des œuvres d’art à part entière, moulantes et troublantes à souhait pour le regard masculin.

Son insatisfaction chronique, signe évident d’instabilité psychologique, le pousse à ouvrir des succursales à Londres et à Paris. Ce qui provoquera sa première faillite. Mais ses contacts parisiens lui permettent d’y demeurer. En 1934/35, remarqué par le légendaire [**Paul Poiret,*] il travaille avec lui sur des tissus. Sa première collection est présentée en 1937 à Paris. C’est un triomphe. Poiret lui dira : « Je vous confie ma couronne, portez-la bien  ».

A cette époque, il devient le fournisseur attitré des plus grands magasins américains (Lord & Taylor, Bergdorf Goodman…). Ce qui accentue son hypertrophie du moi et sa soif de reconnaissance. Il crée alors son paletot du soir en satin ivoire, œuvre d’une audace incroyable pour l’époque, consacrée icône de la mode dans les années soixante-dix. La déclaration de guerre le fait repartir à New-York, cette fois-ci définitivement.
En 1948, c’est l’apogée : l’exposition organisée au Brooklyn Museum, par une de ses plus fidèles clientes : [**Millicent Rogers*], connaît un succès inimaginable et planétaire, car les plus importants collectionneurs et acheteurs s’y déplaceront. La fluidité visible de ses robes séduit, à l’instar de leur légèreté apparente.

Le perfectionnisme de Charles James explose en un festival, en un feu d’artifice de l’intelligence artistique créative : novateur, il l’est dans l’âme, assemblant, coupant, taillant les tissus les plus beaux qui muent sous ses doigts de prestidigitateur mondain. Les effets moirés existaient avant lui dans l’art de la couture, mais jamais ils n’ont été ainsi enrichis. Le retentissement en sera extraordinaire… Notamment par les clichés splendides de ses robes, pris par Cecil Beaton, son très ancien condisciple d’Harrow. La plus phénoménale photographie que Beaton tira représente huit femmes en merveilleuses robes du soir griffées Charles James (voir illustration de l’entête de l’article). Elle est entrée dans l’Histoire du vingtième siècle, au même titre que celle montrant [**Marilyn Monroe*] avec sa robe au vent sur la bouche de métro : « sept ans de réflexions ».|right>

[**Cecil Beaton et Charles James*] se connaissaient très bien, sans que l’on puisse vraiment dire que leur amitié soit réelle : leurs tempéraments étaient trop différents, leur histoire personnelle aussi. Mais ils se comprenaient : ils parlaient la même langue, celle de la création artistique consistant à embellir l’éternel féminin. Il n’y avait aucune compétition entre eux mais un respect profond du travail et des compétences de l’autre. La mayonnaise pris tellement bien, qu’aujourd’hui encore, regarder les photos donnent l’envie irrésistible de toucher les robes. Malheureusement, ce n’est pas à la portée de toutes les bourses : les collectionneurs et les amateurs gardent leurs trésors secrets.
Les années cinquante voient Charles James inventer des tenues fabuleuses, dans des étoffes d’un luxe inouï, que n’aurait pas méprisé Cléopâtre elle-même. Les prix d’acquisition en étaient d’un coût extravagant. Pourtant, les œuvres proposées étaient pratiquement toutes vendues dès le premier défilé de la collection. Parfois, avant…
Encore une fois atteint de la folie des grandeurs, James se met à jouer à inventer de nouvelles techniques de confection, de nouvelles manières de faire des coupes et se met à expérimenter à tout-va. Il reçoit le « Coty Award  » en 1950, puis en 1954. En 1953, c’est le « Neiman-Marcus Award  ».

Sa plus fantastique robe de bal date de 1953. C’est la « Trèfle à quatre feuilles », créée pour [**Austine Hearst*], femme du magnat de la presse. Une structure rigide la soutient : elle pèse 5,5 kg…Il cherche-là à maîtriser l’éphémère : le passage de l’air entre le corps et la robe, dans le but de rajouter un volume supplémentaire doté de vie à l’élégance exquise qui la caractérise.

Ce n’est pas innocemment que certains de ses confrères le considèrent comme un sculpteur autant que comme un couturier. Ils expriment une réalité qui explique sa personnalité : Charles James sculpte ses robes sur les corps de ses clientes. Les gabarits s’amincissent ou s’épaississent à volonté car les couches de soie, de taffetas, de satin, de brocard, de mousseline, de voile ou de tulle, s’accumulent ou disparaissent suivant sa fantaisie.

Chaque vêtement est mûrement pensé, réfléchi, préparé par d’innombrables dessins. Le couturier prend le temps qu’il estime nécessaire. Il se moque éperdument des modes comme des problèmes commerciaux et financiers. Le résultat ? Des cascades de procès, de faillites et de déboires personnels.

Épuisé, il arrête ses activités en 1958. Son mariage a fini par s’écrouler et il est miné par ses dettes multiples. Il s’installe alors dans un endroit mythique de la vie artistique(1964) : le légendaire Chelsea Hotel de New-York, où il finira son existence entouré d’une cour : celle de ses admirateurs inconditionnels. Conscient des multiples problèmes que créera son décès, il décida de protéger son œuvre : il convainquit Millicent Rogers de faire don de son exceptionnelle garde-robe au musée de Brooklyn. Elle fut transférée au Metropolitan de New-York, où le monde entier vient la voir. Des expositions temporaires à sa gloire ont eut lieu partout (Brooklyn 1948, Chicago 1982/83, Metropolitan New-York 2014…)|left>

Charles James est le seul créateur de Haute Couture que l’on puisse qualifier de classique baroque : classique par sa formation technique et scientifique, baroque par les formes qu’il crée.

Les plus merveilleux génies de la Haute Couture ont, toujours, la larme à l’œil et une terrible nostalgie quand ils ont à parler de lui : il demeure une référence absolue, indiscutée et indiscutable. Pour tous, il est le plus grand couturier de tous les temps. [**Balenciaga*] eut cette formule : « il est le seul à avoir élevé la Haute Couture d’une forme d’art appliqué à une forme d’art pur ».

[**Halston*] affirmait : « il est le premier Américain à transformer les vêtements en œuvres d’art, à leur donner un aspect sculptural ». Nous émettrons un correctif en supprimant le mot américain et en le remplaçant par celui de couturier…

[**Jacques Tcharny*]|right>


Illustration de l’entête: Cecil Beaton, 8 femmes en robe du soir de Charles James 1948.


*Hugo Vickers : Cecil Beaton, Weidenfeld et Nicolson, Londres 1985


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WUKALI Article mis en ligne le 1er août 2019 et initialement le 06/04/2019

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