When operating independently of a central bank with a digital currency, short history

[**Shanghaï*] 1910. La « Perle, de l’Orient », la nouvelle Babylone, là où se côtoient Taïpans écossais, espions de toutes sortes, salles de jeu clandestines, prostituées du monde entier, joueurs professionnels, aventuriers divers et variés, etc…est en plein boom. Les étrangers y ont installés des concessions qui jouissent de l’extra-territorialité, c’est-à-dire du privilège d’être jugés par des tribunaux de leurs propres pays, donc pas par des tribunaux chinois. Il y a la concession internationale, britannique en fait, qui s’étend sur 1760 hectares, et la petite concession française, qui n’a pas voulu rejoindre la concession internationale, et qui s’étend sur 68 hectares.

C’est une spéculation sur le caoutchouc qui va mettre le feu aux poudres.
En 1895, on avait inventé le pneumatique, et le cours du caoutchouc était passée 7 à 30 francs-or la tonne en un rien de temps.[** HSBC*], la grande banque internationale, avait introduit en bourse en 1910 ( ce que l’on nomme aujourd’hui une IPO, ou Initial Public Offering ) une société malaisienne productrice de caoutchouc, la Kota Bahru Rubber Estate; dans le contexte, ce fut la ruée sur le titre, dont le prix fut multiplié par 10. Or, il y avait à ShanghaÏ deux systèmes bancaires parallèles : des banques internationales, type HSBC, et les Qian-Zhuang, banques chinoises qui s’occupaient exclusivement du commerce entre Chinois, auquel les étrangers n’entendaient rien.

En fait, les deux systèmes étaient complémentaires. Les Qian-Zhuang étaient des banques en « nom collectif », ce qui signifie que leurs propriétaires étaient responsables sur leurs biens propres. Contre le métal-argent qu’elles détenaient, elles avaient le droit d’émettre des billets, sans aucune contrainte ni régulation. Chaque banque émettait donc ses propres billets comme elle le souhaitait, et c’était la concurrence entre les monnaies. Exactement le système que [**Friedrich Hayek*] proposera au monde 65 ans plus tard !!

Donc les Qian-Zhuang prêtèrent à leurs clients chinois pour qu’ils spéculent et achètent des titres de la Kota Bahru Rubber Estate, mais soudain, le prix du caoutchouc s’effondra; les déposants des Qian Zhuang paniquèrent et demandèrent tous en même temps le remboursement de leurs billets en argent, ce que les banques chinoises ne purent honorer. Les Qian-Zhuang firent faillite par dizaines, ce fut le chaos, il fallu appeler la garde impériale chinoise en renfort pour rétablir l’ordre. Une bonne partie de la bourgeoisie shangaïenne fut ruinée, et un an plus tard, en 1911, ce fut la révolution qui mettra fin à la dynastie mandchoue et proclamera la république. Voilà pour un monde bancaire non régulé et sans banque centrale.

– [**Ayn Rand une inconnue illustre*]

On ne prête jamais assez d’attention à ce qui passe sur les campus américains. 4.000 universités aux Etats-Unis, des campus gigantesques, des laboratoires d’idées qui se transmettent des campus aux entreprises privées, et de là au reste du monde (1).
C’est là qu’une philosophe à peu près inconnue en Europe, [**Ayn Rand*], a développé ses idées qui se sont répandues dans le pays comme une traînée de poudre. Une étude de 1991 de la Bibliothèque du Congrès montre qu’un de ses livres, « La Grève », a le plus influencé les américains, juste derrière la Bible !!

– [**Ayn Rand, quelle vie !*]

De son vrai nom [**Alissa Zinovievna Rosenbaum*], naît en 1905 à Saint-Petersbourg, et après la révolution de 19017, elle fuit en Ukraine, puis en Crimée, avant de retourner à Petrograd, où elle fréquente le lycée puis l’université. Elle y développera un anti-communisme primaire, et partira finalement s’installer en Californie, puis à New-York. Elle écrit des scénario de films, travaille à Hollywood avec [**Cecil B. de Mille,*] qui la place comme figurante dans King-Kong, puis elle rencontre Josef von Sternberg, Marlène Dietrich, elle écrit une pièce qui sera adaptée à Broadway, ainsi que de nombreux livres. A New-York, elle rencontre l’économiste autrichien [**Ludwig von Mises*], crée avec [**Alan Greenspan*], futur patron de la FED, le « Collectif  », qui invente une philosophie, « l’Objectivisme  » ( influencé par Aristote et Nietzsche ).
Elle publie son livre le plus célèbre, « La Grève  », qui dénonce l’état américain pré-totalitaire, comme elle le dit, et critique durement la politique de[** Roosevelt*]. La grève sera immédiatement vendu à un million d’exemplaire et il s’en vend depuis de grandes quantité tous les ans ( 25 millions auront déjà été vendus en 2007 ! ). Ayn Rand deviendra tellement célèbre aux Etats-Unis qu’elle sera invitée à dîner à la Maison Blanche.

Les campus américains entrent alors en scène. Ayn Rand donne des conférences à Yale, à Princeton, à Columbia, au MIT, même à West Point, elle enseigne à Harvard; elle défend l’égalité des sexes, l’homosexualité, fustige le racisme, condamne toutes les religions, prône le « laisser-faire », défend la « vertu d’égoïsme », le « vivre pour soi », bref tant de thèmes qui nous sont aujourd’hui devenus si familiers…Mais surtout, elle enseigne que l’état doit être réduit à sa plus simple expression, et qu’il n’est là que pour protéger les citoyens.

Le retentissement de son enseignement est considérable, elle influence les féministes, bien sûr, ( serions-nous plus américanisés que nous ne le pensons ?), [**John Hospers*] ( candidat libertarien aux présidentielles de 1972, le Parti libertarien étant le troisième parti aux Etats-Unis derrière les démocrates et les républicains (2)), [**Mario Vargas Llosa*] ( Prix Nobel de littérature ), [**Vladimir Poutine*] en personne, [**Alan Greenspan*] bien sûr, [**James Clavell, Ronald Reagan, Angelina Jolie, Brad Pitt, Ron Paul*] ( ancien candidat libertarien à la présidence ), [**Jimmy Wales*] ( fondateur de Wikipédia ), [**Léonard Pelkoff*], fondateur du Ayn Rand Institute, le philosophe français[** Alain Laurent*], fondateur de la Ayn Rand Society, etc…etc…
La renommée de Ayn rand est telle qu’on la retrouve dans des dessins animés, dans « les Simpsons », dans « Mad Men », sur un timbre américains.

– [**Le plus grand mystère du Net*]

On a déterminé depuis [**Aristote*] que la monnaie remplit trois fonctions : intermédiaire des échanges, réserve de valeur, unité de compte. De multiples matières premières ont rempli ce rôle depuis l’origine de l’Homme : le sel, le nacre, les coquillages, l’or, l’argent, la monnaie-papier, la monnaie scripturale, et enfin, depuis peu, la monnaie électronique. Mais on pourrait rajouter a ces trois fonctions une quatrième : l’intraçabilité. L’anonymat est la caractéristique centrale du bitcoin, sa raison d’être. Puisque les puissants, c’est-à-dire l’état, les grandes sociétés, dont les GAFAs, savent tout de nous, y compris nos habitudes de paiement, il est important pour les libertaires de s’en protéger. Or les habitudes de paiement disent tout de notre intimité; ainsi, les fugitifs, dans 90% des cas, sont arrêtes, aux Etats-Unis, non par un US Marshall, comme semble nous le faire croire les films hollywoodiens, mais en étudiant, grâce au big data, leurs habitudes de paiement, qui permet de localiser les fuyards. C’est précisement à cet impératif d’anonymat et d’auto-régulation que répond le bitcoin.

[**Ludwig von Mises*], économiste autrichien mort en 1973, ami et disciple de Ayn Rand, sera le maître et le professeur d’un autre économiste autrichien, [**Friedrich Hayek*], ce dernier enseignera à la London School of Economies et à l’Université de Chicago.

Ce qui nous intéresse ici, c’est la théorie de Hayek sur la monnaie, directement influencée par [**Ayn Rand*]. En 1976, il publie « Pour une, vraie concurrence des monnaies  », où il prône les monnaies privées, l’abolition des banques centrales, et avance que les marchés se régulent automatiquement, sans réglementation ni intervention de l’état ( on en a vu le résultat à Shanghaï !! ). Tenter de réglementer les marchés, explique t-il, est extrêmement dangereux « car nul ne peut appréhender le monde dans sa complexité ». Hayek est un libertarien qui a influencé [**Margaret Thatcher, Ronald Reagan*] et [**Jimmy Wales*], le fondateur de Wikipédia, qui l’adule : « personne ne peut comprendre mes idées sur Wikipédia sans comprendre Hayek », dit-il. La [**BCE *] écrit d’ailleurs dans « Roots of Bitcoin », que « les racines théoriques du Bitcoin peuvent être trouvées dans l’école autrichienne d’économie ».

C’est donc dans cette lignée de monnaies anonymes et sans banque centrale que se situe le Bitcoin. De nombreuses tentatives de cryptomonnaies électroniques avaient été déjà tentées, mais aucune n’avait convaincu, jusqu’au ce qu’un certain [**Satoshi Nakamoto*] publie sur internet un papier de 9 pages expliquant comment mettre en place une telle monnaie, un papier qui, peu à peu, déclenchera l’enthousiasme sur le net.

Le plus extraordinaire est qu’on ne sait toujours pas, à ce jour, ( mais vraiment pas !! ) qui est Nakamoto, cet Arsène Lupin de l’électronique et perpétrateur du casse du siècle !! Pour aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est pourtant l’un des hommes les plus riches au monde avec une fortune évaluée à environ [**18 milliards de dollars*], c’est-à-dire qu’il possède à peu près un million de Bitcoins. Ce que l’on sait à coup sûr de ce fantôme milliardaire, c’est que le [**OU*] la personne ( il serait selon certain un groupe de personne affublé d’un nom d’emprunt ) qui se cache derrière ce pseudo n’est probablement pas japonais, son anglais est trop parfait. Sur ce point, Nakamoto s’est trahi. Il prétend être né le 5 avril 1975, et qu’après avoir inventé le Bitcoin, il serait, selon ses propres termes, « passé à autre chose », et il ne s’est d’ailleurs plus exprimé sur le Bitcoin depuis 2010. Alors, les aficionados en sont réduits à ruminer des hypothèses. Peut-être s’agit-il de [**Nick Szabo*], américain d’origine hongroise, informaticien américain, inventeur du Bit gold , prédécesseur du Bitcoin, et désigné comme le candidat probable par le New-York Times en 2015. Bien entendu, Szabo dément formellement. Ou peut-être s’agit-il de [**Hal Finley*], cryptographie hélas décédé en 2014. C’est la thèse du magazine Forbes. Pour Newsweek, c’est [**Dorian Nakamoto*], un californien libertarien, mais lui aussi dément. Pour Médium, c’est peut-être carrément [**Elon Musk*], le fondateur de Space X, Telsa et Paypal, qui évidemment dément formellement lui aussi. Alors ? Mystère. Les paris sont ouverts…

Depuis Nakamoto, d’autres solutions sont apparues, comme l’Ethereum par exemple. Rien ne garantit donc a ce stade que le Bitcoin sortira vainqueur de cette course effrénée aux monnaies électroniques.

– [**Plus d’électricité que la Hongrie*]

Le Bitcoin exclut toute autorité de régulation et toutes les décisions le concernant doivent être prises par l’intégralité des utilisateurs, ce qui nécessite beaucoup d’échanges sur le web; en conséquence, le Bitcoin, a ce stade, consomme plus d’électricité que 159 pays, plus d’électricité que le Maroc ou la Hongrie par exemple, ce qui n’en fait pas une monnaie très…écologique ( les insaisissables et mystérieux Black Blocs, ces casseurs qui ravagent nos centres villes, sont eux aussi des enfants du blockchain : pas d’autorité centrale ni de chefs, organisation horizontale, communication via le web crypté, des structures 3.0 en somme ).

Mais qu’importe; car dès le départ, le Bitcoin a été perçu comme un moyen de changer le monde MAIS aussi comme un moyen de faire de l’argent. Nakamoto vaudrait, on l’a vu, $18 milliards, 40% des bitcoins seraient détenus par 1000 personnes, des « Whales », qui pour certains, 30 à 100 personnes environ, vaudraient chacune plus d’un milliard de dollars !! Pour l’un d’entre eux, [**Erik Voorhees*], fondateur de la société Bitcoin Coinapult, « c’est la première fois qu’on peut à la fois devenir riche et changer le monde ». Des révolutionnaires avec Porsche et villa au bord de la mer en Californie, en somme, des révolutionnaires du 21 ième siècle. Certains de ces aficionados du bitcoin sont proche du mouvement « Occupy Wall street  », ou du Tea Party. Vaste programme… qui n’exclut pas d’ailleurs l’intervention des spéculateurs qui pratiquent le « pump and dump », consistant à faire artificiellement monter le cours du Bitcoin et à s’en débarrasser au dépends des gogos.

Sur le web, le débat fait rage au sein de communautés telles que Cyberpunks ou Extropians. Comment préserver les libertés individuelles face aux pouvoirs exhortants que la technologie donne aux puissants ? C’est le sens du débat pointé par Ayn Rand.
Pourtant, on peut se poser la question. L’expérience de Shanghaï en 1910, où des monnaies privées furent émises en compétition les unes avec les autres, sans règles et sans banque centrale, à montré les limites de l’exercice et les risques considérables qu’il comporte. La création des banques centrales s’est faite petit à petit et non sans mal ( les résistances aux tentatives de création d’une banque centrale aux Etats-Unis par [**Alexander Hamilton*] au début du 19 ième siècle furent considérables, souvent alimentées par des arguments proches de ceux des libertariens de nos jours, et ce n’est qu’en 1913 que la[** FED*] fut finalement crée ). Cependant, l’existence des banques centrales et leur rôle de prêteur en dernier ressort à permis de limiter l’impact de bien des crises.

Un certain [**Dan Morehead*], ancien de [**Goldman Sachs*] reconverti dans le Bitcoin, a déclaré récemment que « dans deux siècles, le Bitcoin pourrait être vu comme ayant changé le monde ». Et s’il avait raison ?

[**Jacques Trauman*]


Jacques Trauman est un banquier rompu aux affaires internationales, il a été directeur général de Bnp ParisBas à Tokyo et à Hong Kong.


((1) Sur la « crétinisation » culturelle de l’Europe par les Etats-Unis, et sur la « niaiserie » de l’Europe face au défi du « soft power américain », voir l’ interview du philosophe [Bernard Stiegler ( cliquer ). Tout n’est pas forcément à prendre dans cette interview ni dans l’oeuvre du philosophe, loin de là, très loin de là, mais sa vision a au moins le mérite d’être originale.

Tout comme son parcours d’ailleurs. Bernard Stiegler abandonne ses études au niveau de la classe de seconde, devient ouvrier agricole, serveur, etc…, puis il adhère au PCF. En 1976, il attaque une banque à main armée, et est arrêté après quatre braquages; il fera 5 ans de prison. En prison, il suit des études de philosophie à l’université Toulouse II-Le Mirail, avec le soutien de [**Jacques Derrida*]. En 1985, il est chargé d’une étude sur les technologies de l’information et de la communication par le Ministère de la Recherche, il enseigne à l’Université de Compiègne, passe un doctorat de philosophie, il devient directeur général adjoint de l’INA, directeur de l’Irma, il devient membre du Conseil National du Numérique, etc…etc…Un rescapé !!

(2) Les libertariens ont suivi un parcours pour le moins…ambigu. Au début des années 1960, l’arrivée au plus haut niveau du parti Républicain de[** Barry Goldwater*] ouvre la voie à un rapprochement contre-nature entre les ultra-conservateurs du parti Républicain et les libertariens ! Ils ont la même détestation du New-Deal de [**Roosevelt*] et du communisme. Les deux courants créent la « Young Americains for Freedom », qui met au point un programme commun, avec l’aide d’[**Ayn Rand*] et de [**Ludwig von Mises*]. Le stratagème réussit, Barry Goldwater est le candidat républicain à la présidence, les libertariens sont aux portes du pouvoir. Mais les positions extrêmes de Goldwater aliènent l’aile modérée des Républicains. Goldwater est écrasé, il ne sera pas président, et les modérés reprendront la main en portant [**Richard Nixon*] au pouvoir quelques années plus tard. Après cette défaite historique, Républicain extrémistes et libertarien retrouvent leur liberté, et le parti Libertarien est crée en 1971, avec [**Friedrich Hayek*] dans le rôle du héros de ce mouvement anarcho-capitaliste.
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WUKALI Mise en ligne le 1er août 2019, Initialement mis en ligne le 11/04/2019

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