« From sensual screen beauty to grande dame of the Paris theater ». The New York Times


Par Jacques Tcharny / En France le théâtre nous a donné quelques génies de la scène : le grand tragédien [**Talma*], le préféré de Napoléon Ier, est l’exemple-type de ceux dont le talent, et parfois le génie, les a fait entrer au Panthéon des comédiens. Plus près de nous, l’immense [**Sarah Bernhardt*] est devenue une légende dont l’étoile brillera éternellement.
La plus extraordinaire comédienne du 20ème siècle demeure l’étourdissante [**Edwige Feuillère*] (1907-1998), personnage fascinant et déroutant capable d’interpréter tous les personnages dans tous les registres possibles, de la comédie à la tragédie.

Née à Vesoul, issue d’un père italien, ayant connue une enfance assez rude, optant pour la nationalité française à l’âge de 18 ans, la débutante [**Edwige Cunati*] obtient le premier prix de comédie et de tragédie au conservatoire de Dijon (1928). Elle monte à Paris dans la foulée où elle rencontre un autre débutant : [**Pierre Feuillère*] qui deviendra son mari en 1930. Très cultivé, il lui fera rencontrer [**Sylvain Atkine*] qui sera « l’une de ces amitiés masculines auxquelles j’attache tant de prix »*. Ce dernier fut assassiné par la Gestapo à Lyon, en août 1944.

D’un commun accord, Pierre et Edwige divorceront en 1933 mais elle gardera le nom de son ex-époux, sous lequel elle deviendra vite célèbre car supérieurement douée. Récipiendaire du premier prix d’interprétation, accaparée par la Comédie française, elle surprendra le génie qui lui remit son prix :[** Louis Jouvet*], le plus talentueux comédien français du 20ème siècle.

Le démarrage de sa carrière se fera sur un malentendu : devant courir le cachet, elle participera à plusieurs films de second ordre qui la propulseront vedette : « Mam’zelle Nitouche »1931, « Ces Messieurs de la santé », avec[** Raimu*] en 1933, et surtout « Lucrèce Borgia » d'[**Abel Gance*] en 1935 : un navet où elle apparaissait quasiment nue dans une scène incroyablement lourde ! C’est par cet aspect ridicule qu’elle devint une «  star » avant la lettre. Ce genre de chose est, généralement, catastrophique à moyen terme pour la pérennité d’un acteur de cinéma, un peu moins pour un comédien de théâtre mais le mal pouvait être irréparable en cataloguant la personne comme scandaleuse, tant dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle.

Heureusement, comprenant le danger, elle revient sur les planches…En gagnant son procès contre la Comédie française qu’elle quitte ! C’est alors qu’[**Édouard Bourdet*], le maître du théâtre de boulevard, la fait triompher dans «  La Prisonnière » en 1935. Son avenir s’éclaircit mais rien n’est encore gagné. En 1937, son interprétation de « La parisienne » d'[**Henri Becque*] lui vaut le respect de la critique, comme la reconnaissance de son statut de meilleur comédienne de son temps par ses pairs. Mais c’est en 1939 que naît l’expression « La Reine Edwige » : son extraordinaire incarnation de Marguerite Gauthier dans « La dame aux camélias  », jamais égalée, la fait entrer au Panthéon universel de l’art dramatique. Dans cette œuvre, toute sa force expressive était mise au service d’une diction parfaite, d’une sensibilité explosive et d’un sens renouvelé de l’humanisme qui était une découverte pour les spectateurs du temps. Encore aujourd’hui, pour le public cultivé, elle EST et elle RESTE cette magnifique et tragique héroïne romantique, mourant dans les bras de [**Pierre-Richard Willm,*] [**Paul Guers*] ou [**Jacques Daqmine*]. Des générations de jeunes gens se sont émus, et ont vibré, en la regardant prendre possession de l’espace scénique, presque trop réduit pour cette femme qui se glissait si aisément dans le plus grand rôle féminin de toute l’histoire du théâtre en France. C’était du génie à l’état pur et le sien fut, enfin, reconnu. Elle joua le personnage à de nombreuses reprises, à Bruxelles d’abord, à Paris ensuite. Pendant l’Occupation elle quittait son domicile du septième arrondissement faisant, souvent le parcours jusqu’au théâtre à vélo…Elle reprit le rôle à la Libération et encore après.


Si beaucoup de membres du tout-Paris du temps, comme nombre de gens du show-business d’ailleurs, se sont compromis avec l’occupant, jamais Edwige Feuillère n’a accepté les propositions des Allemands la concernant, en opposition totale avec [**Danielle Darrieux*] (subissant un odieux chantage car son mari de l’époque était juif et prisonnier dans une geôle berlinoise), avec [**Suzy Delair*] volontaire et sympathisante, avec[** Piaf*] ou [**Trénet*] par ignorance ou lâcheté au choix, qui s’embarquèrent dans le tristement célèbre « train de la honte  » de 1942, et allèrent rencontrer leurs homologues d’outre-Rhin.

Ayant signé un contrat avant-guerre pour un film, contrat racheté par la Continentale, société allemande, elle fut contrainte à l’exécution du dit contrat car menacée d’être envoyée en Allemagne… Elle céda mais fut tellement nulle dans ce film que personne ne s’en souvient plus ! Les Allemands, rageurs, comprirent le message et ne lui proposèrent plus rien.

Précisons qu’elle vivait depuis quelques années avec un juif russe. Grâce à son argent, en 1941, Edwige réussit à faire passer son compagnon en zone sud puis en Espagne à La Corogne, où il parvint à monter sur un bateau pour Cuba. De là, il atteignit le Mexique où il s’installa. Comme elle le raconte dans son autobiographie : « Nous nous sommes revus…De longues années avaient passé. Nous ne nous sommes pas retrouvés  »*.

En 1943, elle joue magistralement Lia dans « Sodome et Gomorrhe » de [**Jean Giraudoux*], avec lequel elle discutera beaucoup, élargissant encore plus sa conception du théâtre et de la manière d’interpréter un personnage. Elle rencontre [**Jean Cocteau*] et [**Jean Marais*] à la même époque. Ils deviendront ses amis pour la vie. Cocteau lui offre le rôle de Natasha, reine désespérée et mélancolique du drame que constitue la pièce : « L’aigle à deux têtes » en 1946. Elle l’interprétera dans le film homonyme réalisé par Cocteau en 1948, avec Jean Marais pour partenaire bien entendu. 
Devenue l’Impératrice des scènes parisiennes, Edwige Feuillère va concrétiser un vieux rêve : avoir sa propre compagnie théâtrale qu’elle emmènera en tournée dans toute l’Europe vers 1950/55, particulièrement en Grande-Bretagne.

Pour [**Paul Claudel*] elle deviendra son « Ysé  » dans « Le partage de midi ». Le succès en fut international : à Paris d’abord, ailleurs ensuite, mais c’est à Londres que le public, littéralement transporté, lui offrit le sacre de sa carrière. Edwige y recevra un hommage unanime et respectueux de toute la critique et de toute la presse anglaise : « elle est la meilleure actrice du monde  »**, « elle est la seule actrice que je connaisse qui unifie, avec une maîtrise parfaite, son art fait de beauté physique et de fulgurances »**. Elle était alors à l’apogée de sa domination mondiale  sur les tréteaux, devenant l’inspiratrice, la muse de Paul Claudel.

Continuant la série des chefs d’œuvre, elle sera inoubliable dans « La folle de Chaillot »de [**Giraudoux*] ( 1965). Physiquement métamorphosée, transfigurée, elle atteignit un des sommets de l’art théâtral dans l’incarnation d’un personnage aux antipodes de sa personnalité. Jamais une comédienne n’avait osé prendre un tel risque : briser l’image qu’avait d’elle le public en jouant un être humain déchu. C’est tellement vrai que bien peu de comédiennes ont tenté l’expérience depuis…

Lentement elle vieillissait. Elle s’en rendait compte et se fit plus rare sur les planches. Cherchant des rôles à sa mesure et de son âge, elle interpréta une pièce de [**Tennessee Williams*] en 1971 : « Doux oiseau de jeunesse », traduite par [**Françoise Sagan*]. Elle y fut remarquable d’intelligence et de subtilité. Continuant à suivre l’actualité théâtrale, elle affichait ce qu’elle aimait, sans rien dire de ce qu’elle aimait moins.

Elle revint sur scène une dernière fois en 1992, pour un florilège des extraits de ses meilleurs interprétations et de souvenirs de sa vie consacrée au théâtre. Ce fut un adieu discret, d’une élégance rare que cette grande dame portait en elle depuis toujours.
Elle fut souvent interviewé pour la télévision. L’entendre parler de l’art théâtral était un ravissement pour l’oreille. Son superbe sourire et ses yeux magnétiques étaient un ensorcellement pour l’œil. L’ensemble devenait une révélation pour le néophyte ignorant. Généralement, ce dernier se décidait, enfin, à aller voir ce qu’était réellement cet art si spécifique qui lui était inconnu.

L’intérêt d’Edwige Feuillère pour le septième art était très relatif, c’est un secret de Polichinelle. A sa décharge, il est certain que le cinéma n’a pas su utiliser les qualités exceptionnelles de l’actrice, surtout avant-guerre. Malgré tout, si « La Duchesse de Langeais  » de 1941 a bien vieilli, l’interprétation d’Edwige reste intemporelle. Elle irradie un enchantement solaire, même dans les moments les plus ennuyeux pour notre temps( les scènes au couvent).

Meilleur sans être parfait « L’aigle à deux têtes », le film de 1948 tiré de la pièce de théâtre, est d’une belle construction avec une Edwige en pleine forme, très percutante dans son jeu physique sans doute trop inspiré des planches.
Son meilleur rôle cinématographique est, incontestablement, celui qu’elle tient dans « L’idiot » d’après [**Dostoïevski*], en 1946, avec [**Gérard Philipe*] pour partenaire. C’est d’ailleurs ce film qui lance vraiment la carrière du « Prince d’Avignon »***. Chose curieuse qu’elle écrit dans ses mémoires, pendant le tournage elle n’eut que des relations très superficielles avec ce génie romantique qu’était l’acteur. Ce qui ne se voit pas dans le film où un partenariat utile unit ces deux vedettes.

Ensuite, on peut rappeler « Olivia » de 1950 où elle joue le rôle d’une codirectrice de pensionnat pour jeunes filles, dont l’attrait est tel que toutes les pensionnaires ne voient qu’elle… Le thème de l’homosexualité féminine y est doucement esquissé, sans aucune provocation… On citera aussi le très connu « Le blé en herbe », adapté du roman de [**Colette*] par [**Autant-Lara*] en 1953, qui provoqua le tollé des ligues de vertus catholiques comme l’on sait. Pour terminer cette liste à la Prévert, « En cas de malheur », 1957, avec [**Jean Gabin*] qu’elle retrouvait 20 ans après « Golgotha  », et [**Brigitte Bardot*] qu’elle ne connaissait pas. Elle y incarne à la perfection l’épouse abandonnée de Gabin en tenant magistralement tête à ce monstre sacré de l’écran.

Edwige Feuillère a tourné pour la télévision des fictions de qualité naturellement, comme « Les dames de la côte » en 1979… Dotée d’un brin de plume d’une immense délicatesse, elle rédigea trois livres : « Les feux de la mémoire  » son autobiographie, « Moi, la Clairon » biographie de la fameuse comédienne du 18ème siècle et «  A vous de jouer  » où elle révèle certains aspects techniques du théâtre.

Le 8 novembre 1998 disparaissait [**Jean Marais*]. La nouvelle foudroie [**Edwige Feuillère*], déjà malade et très liée avec l’acteur. Elle décédera cinq jours plus tard, le 13 novembre.

Il reste d’elle la souvenance d’une comédienne dont le jeu était une perfection totale, d’une femme dont la classe naturelle était innée, d’une chaleur humaine et d’une délicatesse hors-du-commun. La vulgarité, la bassesse et la traîtrise ne la touchaient pas, glissant sur sa peau comme sur une carapace invisible. Elle semblait comme préservée de ces tares : sa conduite pendant l’Occupation en est la preuve.

[**Alain Feydeau*] (1934-2008), petit-fils de l’auteur, était son ami, son confident et son biographe. Il céda à l’état d’innombrables photos et documents, liés à la comédienne. La société des amis d’Edwige Feuillère fut créée en 2003. Elle devait perpétuer son souvenir mais, avec le temps, la plupart de ceux qui la composait ont disparu. Il n’y a pas eu de renouvellement et ses échos se sont raréfiés. Comme l’écrivit la comédienne dans ses mémoires : « Ma destinée a été riche de rencontres mais d’une grande solitude »*…
Voici bientôt vingt ans que vous êtes partie, Madame. Si les jeunes générations ne savent plus qui vous étiez, c’est dommage et dommageable pour elles. Les autres ne vous ont pas oubliée. Votre présence théâtrale leur est familière. Vous avez été un modèle pour beaucoup d’impétrants comédiens. Bien sûr tout évolue inclus l’art de la scène mais vous en fûtes un moment unique. Ce dont nous vous remercions, avec le plus profond respect.

[** Jacques Tcharny*]


*Edwige Feuillère : les feux de la mémoire, autobiographie, chez Albin Michel, 1977
**Harold Hobon, Sunday Times 1951
*** Chanson célèbre d’Esther Ofarim, 1970

Illustration de l’entête: Edwige Feuillère dans« Léocadia», mise en scène Pierre Bouton. Photo ©Daniel Cande. Source Gallica-BnF


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WUKALI 05/08/2019, mise en ligne initiale 20/11/2017

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