Accueil Actualités Renseignements, opérations et service action des services secrets israéliens. – Épisode 4: Vous avez dit start-up nation ?

Renseignements, opérations et service action des services secrets israéliens. – Épisode 4: Vous avez dit start-up nation ?

par Jacques Trauman

Annus horribilis

La menace qui pesait sur Israël grandissait, ses ennemis devenaient plus menaçants. L’Iran, la Libye, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, tous ces pays et ces organisations devenaient plus agressifs, plus innovants, plus déterminés. Les services secrets israéliens étaient inquiets, la menace existentielle se précisait.
C’est justement à ce moment là que le Mossad, le Shin Bet, et le AMAN, étaient devenus des plus inefficaces : rien ne leur réussissait, ils avaient manifestement perdu la main. «Il peut honnêtement être dit que l’Establishment de la Défense ne donnait pas au peuple d’Israël la protection à laquelle il avait droit», déclarera Avi Dichter, futur patron du Shin Bet.

Yassae Arafat, Avi Dichter. ©photo Wikimedia commons

La pire année fut 1997

En Suisse, une équipe du Mossad était sur la trace d’Abdallah Zein, un des dirigeants du Hezbollah. Afin de le maintenir sous surveillance avec pour objectif ultime de l’éliminer, des agents du Mossad voulurent mettre son téléphone sur écoute; mais ils firent tant de fracas dans les sous-sols de l’immeuble de Zein qu’il réveillèrent une vieille dame qui prévint la police. Les agents du Mossad furent arrêtés par la police suisse, ultime humiliation.

Mais c’est au Liban que les services israéliens trouvèrent, comme on dit,  « la cerise sur le gâteau »: par une nuit sans lune,16 commandos israéliens débarquèrent de leurs puissants petits bateaux d’assaut Zaharon près d’Ansariyet, sur la côte libanaise. Leur cible : Haldoun Haidar,un insignifiant petit officiel du Hezbollah, tellement insignifiant que certains commandants ne comprenaient pas pourquoi il était si nécessaire de monter une opération pour le tuer. D’autres pensaient qu’il n’y avait pas de raison DE NE PAS le tuer, donc l’opération fut montée.

Selon le plan, les 16 commandos devaient marcher pendant environ 4 kilomètres et en chemin poser des bombes qui devraient exploser au passage de Haidar le lendemain, après qu’un drone eut permis de repérer son passage et d’activer les bombes à distance.

Soldats israéliens rentrant d’opération au Liban et revenant en Israël
18 Août 2006.  ©Afp Gali Tibbon

Arrivés au point nommé G7, les 16 commandos escaladèrent un mur, quand plusieurs puissantes explosions se produisirent. 12 des 16 commandos furent tués et les 4 autres récupérés par l’armée israélienne.
Ce fut un désastre absolu, le public israélien fut gravement secoué. L’armée raconta des histoires pour justifier ce cuisant échec mais la réalité était toute autre: le Hezbollah, qui avait intercepté des communications israéliennes non cryptées (!!) avait préparé une embuscade et, de plus, il y avait dans le commandement israélien de l’armée du Liban sud… ni plus ni moins que des agents doubles. Ce n’est évidemment pas cette vérité que l’armée raconta au public. 

Bonjour le XXIème siècle!

Une commission d’enquête, crée à l’initiative du nouveau patron du Shin BetAmi Ayalon, conclut que le Shin Bet était devenu «faible et inefficace» dans le domaine de l’acquisition d’informations et dans l’exploitation de celles-ci.
Israël, lorsqu’il se retira des territoires palestiniens après les accords d’Oslo, perdit dans la foulée les centaines d’informateurs palestiniens sur lesquels il se reposait jusque là. Quant à recruter des informateurs au sein du Hamas, il ne fallait pas trop y compter, c’était presque impossible. 

Et puis, même quand on avait de l’info, qu’en faisait-on? Lors de la visite des archives du Shin Bet, Ayalon fut stupéfait de voir, empilées, des boîtes en carton contenant des centaines de dossiers; « on travaille comme au Moyen-Age », dit-il, car ce quil nous faut cest de linformation en temps réel, pas des dossiers que lon consulte des jours et des jours plus tard ». L’essence du succès, c’est la rapidité, l’utilisation de l’information immédiate ! Ami Ayalon conclut donc que le Shin Bet n’était plus du tout adapté à son nouvel environnement.

Histoire du Shin Beth considérée à travers le regard de ses différents directeurs
A voir sur You Tube: The Gatekeepers.

Alors, que faire ?

C’est très simple, dit Ayalon, il faut se reposer sur la technologie. La technologie doit remplacer l’humain, l’information doit être multi-dimentionnelle. Cette pensée révolutionnaire ne fit pas l’unanimité, le Shin Bet fut douloureusement et profondément divisé sur ce sujet, Ayalon fut durement critiqué, mais il maintint ses positions envers et contre tous. Il créa de nouveaux départements et de nouvelles équipes, utilisant les toutes nouvelles technologies disponibles pour pénétrer les ordinateurs, intercepter les e-mails et les conversations téléphoniques, et se servit d’ordinateurs pour analyser les informations. On entrait dans un autre âge. Ce que le Shin Bet analysait, ce n’était plus des individus pris isolément, mais des réseaux entiers d’individus. Le Shin Bet fut, par exemple, le premier service à comprenendre l’intérêt de géo-localiser les téléphones portables.

Soldat israélien du bataillon C41.
©service de la communication des Forces israéliennes

Ayalon changea tout au Shin Bet: les agents régionaux disparurent, on avait maintenant des personnels assis à des bureaux devant des ordinateurs, si bien qu’en peu de temps, un quart du personnel du Shin Bet fut composé de jeunes hommes et femmes à l’aise avec les nouvelles technologies. De jeunes recrues des forces israéliennes versées dans ces nouvelles technologies furent engagées, des start-up crées, et tout ceci à grande allure.
Ayalon avait fait entrer le renseignement israélien de plein pied dans le XXIe siècle et le Shin Bet fut le premier service au monde à adopter cette nouvelle stratégie. 

Un Moyen-Orient compliqué

La première opération que le Shin Bet mena -fort de cette nouvelle doctrine technologique- est liée à Modi-al-Dinh Sharif, connu sous le nom «d’ingénieur numéro 2», expert en explosifs de la branche armée du Hamas. Non seulement Sharif était un expert en explosifs, mais il enseignait sa science à de nombreux disciples. Une de ses bombes avait blessé 10 civils à Netanya en février 1998, et d’autres attentats étaient dans le pipe-line. Le Shin Bet, utilisant ses nouvelles méthodes, géo- localisa son téléphone et découvrit un complot consistant à placer une énorme charge explosive dans une Fiat Uno et la faire exploser à Jérusalem. Un attentat qui aurait certainement fait de nombreux morts. Mais le Bird, la branche opérationnelle du Shin Bet, réussit à faire exploser la Fiat dans le garage de Sharif, le tuant sur le coup. 

Fort de ce premier succès, le Shin Bet continua de creuser avec son système de data-mining et découvrit alors l’existence d’un réseau: un individu manipulait toutes les tentacules qui agissaient en apparence indépendamment les unes des autres. Cet homme, c’était Adel Awadallah, chef de la branche armée du Hamas en Cisjordanie, assisté de son jeune frère Imad.

Adel et Imad préparaient de nombreux attentats en Israël, et travaillaient également sur l’enlèvement de Ehud Olmert, maire de Jérusalem, de Rafael Eitan, ancien chef d’état-major, et de deux anciens patrons du Shin Bet, Yaakov Peri et Carmi Gillon. Rien que ça ! Un petit détail: Awadallah ne connaissait pas les changements qui avaient eu lieu au Shin Bet, en particulier la géo-localisation des téléphones ! L’homme qui était chargé de piéger Adel et Imad se nommait Yuval Diskin, un homme brillant qui parlait parfaitement l’arabe, et qui était commandant pour les régions de Jérusalem et de la Cisjordanie. 

Les frères Awadallah, membres du Hamas, s’associèrent avec le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) qui leur prêta une ferme afin de préparer leurs méfaits. Le Shin Bet, ayant connaissance de tout cela, envoya des agents  se faufiler subrepticement dans la ferme et la truffer d’électronique (caméras, micros, etc.). De plus, la ferme abritait les archives du Hamas, les frères Awadallah les y avaient cachées de peur que les documents ne tombent entre les mains du Shin Bet !!! 

Il fallait maintenant prendre la ferme d’assaut, mais pour cela il fallait l’accord du Premier ministre, Benjamin Natanyahu. Ayalon alla donc le voir. Mais le Premier ministre hésita, il savait que les risques étaient considérables. Ayalon mit sa démission dans la balance, et Netanyahu prit peur: il était déjà perçu par le public comme un faible, on ne lui faisait pas confiance dans la lutte contre le terrorisme. Netanyahu n’avait-il pas libéré le Sheikh Yassin, ennemi juré d’Israël ?
Si les raisons de la démission de Ayalon devenaient publiques (et ce serait sans aucun doute le cas), Netanyahu serait fini. Pris au piège, il approuva.


Finalement, l’opération eut bien lieu, et les frères Awadallah furent tués. Le Shin Bet mit la main sur les documents du Hamas qui étaient cachés dans la ferme, et entra toutes les informations dans ses ordinateurs. Les informations ainsi recueillies mettront le Hamas au bord de l’effondrement.

Photographies célébrant Adel et Imad Awadallah
mis en terre le 30 avril 2014 au cimetière Al-Bireh

Et Arafat dans tout çà ?

Amy Ayalon directeur du Shin Bet
©David Silverman

Israël craignait maintenant la réaction du Hamas après l’assassinat des deux frères, une réaction qui ne manquerait pas d’être sévère. 

Ayalon alla donc voir Arafat à Ramallah, et lui annonça que les frères Awadallah avaient été tués.
«Ne me demandez pas qui est Awadallah, dit Ayalon. Vous savez très bien qui ils sont». Et il ajouta: « Au nom de l’Etat d’Israël, je vous demande de vous assurer que le Hamas ne devienne pas enragé». Arafat, qui ne voulait pas mettre en danger les négociations de paix, fit donc arrêter les activistes du Hamas, et les prévint que « toute attaque contre Israël serait une attaque contre l’Autorité palestinienne ». 

Vous avez dit Moyen-Orient compliqué…? 

Coordination et transparence 

Le 19 octobre 1999, Moshe Yaalon chef du Commandement Central des Forces Armées d’Israël, se trouvait dans une tente près du village de Beit Jubrin. Une opération pour assassiner un certain Iyad Balat était sur le point de débuter, quand Yaalon réalisa soudain qu’il n’avait qu’une fraction des informations dont il avait besoin. Il n’y avait personne de l’unité 8200 de l’AMAN, pas plus que de l’unité 9200 qui opérait les drones. L’opération fut annulée. «Nous réalisâmes notre stupidité à Beit Jubrin», déclara Diskin, du Shin Bet

Yaalon et Diskin décidèrent alors que ça ne pouvait plus continuer de la sorte: il fallait en finir avec des unités fonctionnant en parallèle et sans coordination.

Ils décidèrent donc de réunir toutes les unités sous le même toit et identifièrent des bureaux au deuxième étage du QG du Shin Bet à Jérusalem. Il s’ensuivit d’épiques batailles bureaucratiques (AMAN, et en particulier l’unité 8200, par exemple, voulaient que le Shin Bet vienne dans ses locaux, pas l’inverse). Les différentes unités employaient des jargons différents et ne se comprenaient pas entre elles. Cela paraissait ingérable, mais finalement Yaalon et Diskin réussirent: le Shin Bet, le AMAN, les commandos de l’armée (Maktal, Flotilla 13, Cherry/Duvdevan), les unités 8200, 504, 9900, tout le monde se retrouva enfin réuni dans ce qui prit le nom de Joint War Room (JWR). 

La JWR était divisée en deux: une première section, l’Intelligence War Room, sous l’autorité du Shin Bet, localisait la cible et s’assurait qu’il s’agissait bien de la bonne personne, puis «passait le bâton» à la Section opérationnelle, qui était chargée de l’exécution.
Cette réforme fonctionna à merveille, Iyad Balat fut assassiné le 11 décembre 1999, et la nouvelle organisation fut étendue à tout le pays, la JWR étant finalement installée dans le nouveau QG du Shin Bet au nord de Tel Aviv. 

(*) Rise and kill first, the secret history of Israël’s targeted assassinations by Ronen Bergman, Random House 2018 
En version française:
Lève-toi et tue le premier : l’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël, Ronen Bergman, Grasset, 2020
– Illustration de l’entête: Capture d’image: The Gatekeepers. Arte.

Retrouver tous les articles de cette série :
– Épisode 1. Pourquoi Ben Gourion crée les services secrets (cliquer pour lire)
– Épisode 2. Au secours, revoilà les nazis ! (cliquer pour lire)
– Vendredi 9 octobre. Épisode 3. Il ne s’arrête pas aux feux rouges (Cliquer pour lire)
– Vendredi 16 octobre. Épisode 4. Vous avez dit start-up nation ? ( Cliquer pour lire)
– Vendredi 23 octobre. Épisode 5. De l’usage de la force

* Le film The Gatekeepers racontant l’histoire du Shin Bet et produit par Arte est entièrement accessible sur You Tube ( Cliquer).

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