Accueil Livres, Arts, ScènesHistoire Le XX siècle un siècle de fer et de sang. Saison 2, épisode 1. Dans la tanière du diable*

Le XX siècle un siècle de fer et de sang. Saison 2, épisode 1. Dans la tanière du diable*

par Jacques Trauman

Un jeune homme bien sympathique

1933.
Un sympathique jeune homme de 28 ans venait de sortir d’un entretien d’embauche. «De  nature, dit-il dans ses mémoires (* un pavé passionnant de 797 pages quand même), j’étais un travailleur assidu, mais j’avais toujours eu besoin d’impulsion extérieure pour faire éclore en moi de nouvelles capacités et de nouvelles forces. Je venais de trouver mon catalyseur. Je n’aurais pas pu en rencontrer un dont l’action fut plus forte et plus puissante. Mon énergie fut sollicitée à un rythme sans cesse croissant et avec des exigences toujours accrues». 

Cette rencontre vaudra à ce jeune homme, 12 ans plus tard, 20 ans de prison au procès de Nuremberg; car il se nomme Albert Speer et il venait de rencontrer Adolf Hitler.

Fritz Sauckel, Albert Speer et Hitler inspectent le modèle d’un bâtiment administratif

«Attiré et enflammé par Hitler, qui me tenait sous son emprise, j’étais possédé par le travail. Hitler s’entendait à obtenir de ses collaborateurs qu’ils fassent des efforts toujours plus grands. L’homme, disait-il, grandit à la mesure de ses idéaux».

«Au cours des vingts années passées à la prison de Spandau, je me suis souvent demandé ce que j’aurais fait si j’avais su quel était le vrai visage de Hitler et la nature véritable de la domination qu’il exerçait. La réponse à cette question était à la fois banale et déprimante. Ma place d’architecte  auprès d’ Hitler m’était presque immédiatement devenue indispensable. N’ayant même pas trente ans, j’avais devant moi les perspectives les plus excitantes dont aurait pu rêver un architecte».

Bref, en échange d’une brillante carrière, Albert Speer venait de vendre son âme au diable.

L’engrenage

Tout avait commencé d’une façon presque banale, mais l’engrenage fut diabolique. 

Albert Speer possédait une auto et devint un peu par hasard membre du Nationalsozialistisches Kraftfahrerkorps, soit le Corps motorisé du Parti National-Socialiste ou N.S.K.K; rien de bien méchant jusque là. Son objectif n’était certes pas, dit-il, de militer au sein du Parti. 

Mais il se trouve qu’il rencontra un militant, Karl Hanke, qui lui demanda, en 1930, d’aménager une villa pour le parti (à titre gracieux). Speer accepta, puis fut transféré à la section motorisée de la SS; il devint alors un partisan d’Hitler, qui lui semblait à même de redresser le pays. 

Le 27 juillet 1932, Speer est désigné pour conduire en voiture un agent de liaison de l’aéroport de Berlin-Staaken au stade de Brandebourg, où Hitler devait prononcer un discours. Speer aperçoit  donc Hitler en personne pour la première fois, et assistant à plusieurs scènes où Hitler s’énerve avec ses collaborateurs, il juge «qu’une étonnante  intuition d’acteur lui permettait d’adapter son comportement public aux situations changeantes».

Quelques jours plus tard, alors qu’il était sur le point de prendre le train pour partir en vacances, Speer reçoit un coup de téléphone d’un certain Will Nagel, chef du N.S.K.K. Autre coup de destin : à quelques heures près, Speer était dans le train et ratait ce coup de fil qui allait changer sa vie.

Nagel lui dit que Hanke, ancien chef de la section locale du N.S.K.K. où Speer s’était autrefois inscrit, et qui avait été promu chef du Gau de Berlin, voulait le voir; Hanke lui proposa de ré-aménager le siège du Gau, qui était dirigé par Goebbels.

Albert Speer, le Reichsorganisationsleiter Robert Ley et Joseph Goebbels au Palais des sports de Berlin en 1943

C’était urgent. Speer se mit immédiatement au travail, tint les délais tout en dépassant les budgets. Certes Speer vit rarement Goebbels, occupé par les élections du 6 novembre 1932, que le parti Nazi perdra d’ailleurs, mais on lui fit savoir que Hitler, qui avait inauguré le nouvel immeuble, avait apprécié le travail de rénovation.

30 janvier 1933.
C’est par la presse que Speer apprends que Hitler est nommé Chancelier du Reich.  

Mars 1933.
Le même Hanke, devenu «secrétaire de Goebbels», convoque Speer. Cette fois, la commande est plus importante : il s’agit de remettre en état l’immeuble du nouveau Ministère de la Propagande, dirigé précisément par Goebbels. Le ministre lui fait visiter le bâtiment, situé sur la Wilhemsplatz, et lui demande d’aménager son bureau et des  salles de réunion. Goebbels lui demande également de rénover son appartement de fonction.

Alors que Speer visite le bâtiment, on lui montre le projet de la ville de Berlin pour la manifestation de masse prévue dans la nuit du Ier mai sur Tempelhof; Speer trouve le projet minable, Hanke lui demande de présenter le sien.  

Speer imagine alors une grande tribune sur un fond formé de trois drapeaux plus hauts qu’une maison de six étages, deux drapeaux aux couleurs noir-blanc-rouge, et le drapeau central orné d’une immense croix gammée, le tout illuminé par de puissants projecteurs. Le projet est adopté avec enthousiasme.

1er mai 1935 avec plus d’un million de nazis sur le Tempelhofer Feld.Source: Bundesarchiv, Bild 102-04481B / CC-BY-SA, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bundesarchiv_Bild_102-04481B,_Berlin,_Maifeier_auf_dem_Tempelhofer_Feld.jpg

C’est quasiment le même projet qui fut adopté pour le premier congrès du Parti à Nuremberg en juillet 1933, en y ajoutant simplement des aigles géants de 30 mètres d’envergure. Mais cette fois, Speer avait dû présenter son projet à Hitler en personne. C’est Rudolf Hess qui avait conduit Speer dans le bureau du Chancelier, situé près du théâtre du Prince-régent. Hitler était occupé à nettoyer un pistolet démonté. «Posez vos dessins la dessus», dit Hitler sans même regarder Speer, puis, après avoir examiné le projet, il dit simplement : «d’accord», signifiant la fin de l’entretien à un Speer complètement déconcerté. 

Lorsque Goebbels avait demandé à Speer combien de temps il lui faudrait pour rénover le ministère et son appartement, Speer avait répondu avec légèreté que deux mois suffiraient. Hitler, informé, ne cru pas que Speer allait pouvoir tenir les délais; et pourtant, en deux mois, les rénovations furent terminées. 

La réputation de Speer commençait donc a se répandre dans les cercles du Parti, et avec Hitler en personne, comme l’avais montré l’épisode sur le projet du Congrès de Nuremberg. 

Le chancelier veut refaire son petit nid

Automne 1933

Hitler charge son architecte munichois, Paul Ludwig Troost, de rénover la résidence du Chancelier. Mais Troost était munichois et ne savait rien des habitudes des sociétés de construction berlinoises. C’est alors qu’Hitler se dit qu’un jeune architecte de sa connaissance pourrait l’aider; devinez à qui il pensa : à Albert Speer

L’architecte Speer à l’écoute du recalé de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne

La résidence du Chancelier était dans un état lamentable, tout était à refaire. En 1939, Hitler écrira : «Après la révolution de 1918, la maison connut une lente dégradation. Les planchers eux aussi étaient complètement vermoulus. Comme mes prédécesseurs ne pouvaient, en général, compter rester en fonction que quatre ou cinq mois, ils ne voyaient pas l’utilité de faire enlever la saleté de ceux qui avaient habité dans cette maison avant eux, ni de faire en sorte que celui qui leur succéderait la trouve en meilleur état qu’eux-mêmes ne l’avaient trouvé. Ils ne se sentaient pas tenus à aucun frais de représentation vis-à-vis de l’étranger, puisque celui-ci les tenait en piètre considération. Aussi la maison était-elle en train de tomber en ruine. Sols et plafonds étaient vermoulus, tapis et tentures pourries, imprégnant les lieux d’une odeur à peine supportable».

«Vous voyez, ajouta Hitler, la déchéance de la vieille République. C’en est au point qu’on ne peut même pas montrer à un étranger la maison du Chancelier du Reich. J’aurais honte de recevoir ici ne serait-ce qu’un seul visiteur».

Hitler inspecta la résidence avec Troost, Speer et le concierge. Cette inspection dura trois heures. Les trois hommes se retrouvent au grenier, où il y avait une porte.

«Et ça, c’est la porte qui mène à la maison voisine», dit le concierge.
«Comment ?»
«Il y a un passage qui traverse tous les greniers de tous les ministères et aboutit à l’Hôtel Adlon»
«Pourquoi ?»
«Les troubles des débuts de la République de Weimar ont montré que les émeutiers peuvent couper le Chancelier du Reich du monde extérieur. Par ce chemin, une retraite est toujours possible».
Hitler se fit ouvrir la porte et ils se retrouvèrent tous au Ministère des Affaires Etrangères.
«Il faut murer cette porte, dit Hitler, nous n’en avons pas besoin».

Ainsi, on le sait, Hitler, se passionnait pour l’architecture. Il venait visiter le chantier presque quotidiennement. «Quand cette pièce sera t-elle nettoyée ? Quand cette fenêtre sera t-elle posée?», demandait-il. Et il ajoutait «Mais cette pièce est déjà faite. Elle ne l’était pas encore hier encore! Le profil de ce plafond est très beau. Quand pensez-vous avoir terminé ? Je suis très pressé. Je ne dispose pour l’instant que du petit appartement du Secrétaire d’État, sous les combles. Je ne peux y inviter personne. La République était économe jusqu’au ridicule. Avez-vous vu l’entrée, et l’ascenseur ? N’importe quel grand magasin en a de meilleurs».

Speer présente à Hitler une maquette pour son projet de reconstruction de Berlin

La simplicité d’Hitler, l’homme qui avait revigoré l’Allemagne, procuré du travail aux chômeurs, et qui lançait de grands programmes économiques, impressionnait Speer. Ce n’est que beaucoup plus tard, dit-il, qu’il compris qu’il y avait, dans cette attitude, une grande part de calcul et de propagande.

Une simple invitation à déjeuner

Un jour, Hitler dit à Speer «Vous viendrez bien déjeuner aujourd’hui ?»
C’est précisément ce jour là que Speer reçu une truelle de plâtre sur son costume.
«Venez donc, nous allons arranger cela», dit Hitler.

Les invités attendaient déjà; il y avait Goebbels, étonné de voir Speer dans l’appartement de Hitler. Ce dernier emmena Speer dans ses appartements privés et demanda à son domestique d’aller chercher une veste «Tenez, mettez cela en attendant». 

Speer fut placé à côté de Hitler, et Goebbels, décidément étonné, lui dit «Mais vous avez l’insigne du Führer ? Ce n’est donc pas votre veste ! ». En effet, seul Hitler pouvait porter un petit aigle en or portant dans ses serres une croix gammée. «Bien sûr que non, répondit Hitler, puisque c’est la mienne».

A. Speer, Hitler et le sculpteur Arno Brecker.
Visite éclair de Hitler à Paris le 23 juin 1940

Bien plus tard, Hitler mentionna à Speer cette invitation. «Je vous avais remarqué au cours des visites d’inspection. Je cherchais un architecte a qui je puisse confier mes projets. Il devait être jeune. Car, comme vous le savez, ces projets sont des projets qui voient loin. J’ai besoin de quelqu’un qui pourra continuer mon œuvre après ma mort avec l’autorité que je lui aurait conférée. Cet homme là, ce sera vous».

«Après des années de vains efforts et à 28 ans, raconte Speer, j’étais impatient d’agir. Pour pouvoir construire quelque chose de grand, j’aurais, comme Faust, vendu mon âme. Je venais de trouver mon Mephisto. Il n’avait pas moins de séduction que celui de Goethe».

Sources bibliographiques: (*) «Erinnerungen», Albert Speer, Propyläen Verlag, 1969
En version française : «Au coeur du Troisième Reich», Albert Speer, Arthème Fayard, 1971

Le XXème siècle, un siècle de fer et de sang
par Jacques Trauman

Calendrier de publication

Saison 1
Staline
1/1 Une sympathique petite équipe
mise en ligne à partir du vendredi 6 novembre 2020
1/2 Un dîner qui finit mal
mise en ligne à partir du vendredi 13 novembre
1/3 Le tribunal des flagrants délires
mise en ligne à partir du vendredi 20 novembre
1/4 Une improbable rencontre
mise en ligne à partir du vendredi 27 novembre
1/5 Un mélomane passionné
mise en ligne à partir du vendredi 4 décembre

Du fait d’une attaque informatique qui a considérablement endommagé et paralysé notre magazine pendant près dun mois et mis à mal un certain nombre darticles, les mises en ligne initialement prévues pour cette série darticles de Jacques Traumann ont du être décalées. Nous vous prions de bien vouloir nous excuser.

Voici la nouvelle programmation :

Saison 2
Hitler
2/1 Dans la tannière du diable
mise en ligne vendredi 5 février 2021
2/2 Le style c’est l’homme
mise en ligne à partir du vendredi 12 février 2021
2/3 Hitler chef de guerre
mise en ligne à partir du vendredi 19 février
2/4 Le commencement de la fin
mise en ligne à partir du vendredi 26 février
2/5Vingt-quatre heures avant l’apocalypse
mise en ligne à partir du vendredi 5 mars

Saison 3
Mao Zedong毛泽东
3/1 La momie de  Zhongnanhai
mise en ligne à partir du vendredi 12 mars
3/2 Mao et Staline
mise en ligne à partir du vendredi 19 mars
3/3 Dans la tannière de la louve
mise en ligne à partir du vendredi 26 mars
3/4 Guerre et Paix
mise en ligne à partir du vendredi 2 avril
3/5 Nous sommes informés de tout, nous ne savons rien
mise en ligne à partir du vendredi 9 avril

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