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ADN, génétique, anthropologie et archéologie linguistique

par Revue de presse

Vous avez aimé l’article de WUKALI intitulé: L’ADN pour découvrir les premiers locuteurs des langues indo-européennes, vous en redemandez, vous voulez en connaître la suite, eh bien voici.

Il y a plus de 5 000 ans, les chasseurs-cueilleurs du Caucase, originaires des hauts plateaux situés entre la mer Noire et la mer Caspienne, ont voyagé vers l’ouest en Anatolie et vers le nord dans la steppe, divisant leur langue proto-indo-européenne en deux branches. Depuis la steppe, leurs descendants les cavaliers Yamnaya ont diffusé leur langue et leurs gènes dans des langues et des cultures filles à travers l’Eurasie. C’est cette histoire que nous relayons reprenant un article publié dans le Harvard Magazine et rédigé par Jonathan Shaw. L’apport de la science et tout particulièrement l’étude de l’ADN des populations concernées vient de permettre de préciser les zones géographiques de répartition de ces populations.


ADN Yamnaya génétique anthropologie archéologie linguistique

Une nouvelle étude de l’ADN ancien de 727 individus qui vivaient dans les régions bordant la moitié sud de la mer Noire, et s’étendant au Levant et à l’ouest de l’Iran, réduit le champ d’investigation des origines des langues indo-européennes qui, est-il besoin de le souligner aujourd’hui, sont parlées comme première langue par près de la moitié de la population mondiale. La recherche documente également l’homogénéisation et la stabilité génétiques au sein de la population d’agriculteurs vivant il y a environ 15.000 à 7. 000 ans dans ce qui est aujourd’hui la Turquie, et jette une nouvelle lumière sur la façon dont une forme précoce de la langue indo-européenne a pu se répandre dans la Grèce antique, et révèle la découverte surprenante que l’ascendance de la population de Rome pendant la période impériale provenait principalement d’Anatolie.

Ces résultats sont le fruit d’une collaboration de 206 personnes dirigée par Iosif Lazaridis, chercheur au laboratoire de David Reich à Harvard, et par Songül Alpaslan-Roodenberg, du laboratoire de Reich et du laboratoire de Ron Pinhasi à l’université de Vienne (David Reich, est professeur de génétique et de biologie de l’évolution humaine, et Ron Pinhasi, professeur associé d’anthropologie de l’évolution, sont coauteurs principaux des trois études connexes publiées dans Science (cliquer). Les travaux du groupe font plus que doubler la quantité d’ADN ancien provenant de cette région et étendent les études pionnières de Reich sur les premières origines de l’homme à des périodes pour lesquelles il n’existe que peu de données historiques.

Olécio partenaire de Wukali

Les langues indo-européennes se révèlent être la première langue de plus de 3 milliards de personnes en Europe, dans le nord de l’Inde, sur le plateau iranien et jusqu’en Sibérie (et sur d’autres continents à la suite des expansions coloniales, notamment aux États-Unis). Il y a près de 500 ans, les chercheurs ont commencé à remarquer des similitudes entre des langues telles que le sanskrit et le latin, et à mesure que le domaine de la linguistique se développait, il est devenu évident que des centaines de ces langues étaient reliées par des racines communes. Mais où et quand la langue originelle est-elle apparue, et qui la parlait ?

Dans le passé, la réponse à ces questions était principalement le fait des archéologues, des linguistes et des anthropologues physiques ( anthropobiologistes). Mais plus récemment, alors que l’analyse de l’ADN ancien s’est améliorée – grâce à la découverte en 2015 que l’ADN présent dans l’os pétreux de l’oreille interne peut survivre pendant des millénaires, même dans des climats chauds – les généticiens, en collaboration avec des experts en culture matérielle et en linguistique, apportent d’importantes contributions à l’étude de l’histoire humaine. (Pour un article récent sur le développement de cette science, voir « Telling Humanity’s Story through DNA » (cliquer).

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De gauche à droite : sablage d’un os pétreux pour exposer la capsule de l’oreille interne ; enlèvement de la couche superficielle d’un échantillon, qui peut contenir de l’ADN contaminé ; transfert de l’échantillon en poudre dans un tube, avant de le mélanger avec un liquide contenant une enzyme qui libère l’ADN pour l’analyse. Photos Jim Harrison

Parmi les découvertes étonnantes de ces dix dernières années, on peut citer le fait que les langues indo-européennes ne semblent pas avoir été diffusées par des agriculteurs anatoliens vivant dans ce qui est aujourd’hui la Turquie, comme on le pensait généralement, mais plutôt par des nomades à cheval qui vivaient dans la steppe eurasienne, en l’occurence un peuple appelé les Yamnaya. Une multitude de preuves linguistiques suggérant cette possibilité ont été rassemblées pour la première fois de manière convaincante par l’archéologue David Anthony dans son livre, The Horse, the Wheel and Language publié en 2007 : Comment les cavaliers de l’âge de bronze de la steppe eurasienne ont façonné le monde moderne. C’est ainsi que cet archéologue a pu déclaré récemment avec modestie « J’ai fait les bonnes suppositions« , en outre il travaille maintenant avec Reich aujourd’hui à la retraite, en tant qu’associé du département de biologie de l’évolution humaine.

En 2015, des preuves génétiques publiées par Reich et ses collègues ont prouvé qu’Anthony était sur la bonne voie. Ils ont démontré que les Yamnaya ont répandu plus qu’une langue dans toute l’Eurasie : à partir d’il y a environ 5 000 ans, leurs gènes ont commencé à apparaître partout, de l’Europe du Nord au sous-continent indien. 

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Exemples de différentes stèles anthropomorphiques

Mais les Yamnaya n’auraient pas inventé la langue indo-européenne qu’ils parlaient, ils l’auraient seulement répandue. D’où pouvait-elle venir ? L’analyse du génome entier, associée aux connaissances des linguistes, permet aujourd’hui de répondre à cette question également. C’est ce que nous allons voir.

Le soutien des preuves génétiques

– Les anciennes langues indo-européennes parlées en Anatolie et dans la steppe semblent s’être séparées d’une proto-langue commune.

– L’Anatolie a été génétiquement isolée après cette scission.

– Les locuteurs anatoliens et steppiques de ces langues indo-européennes anciennes ont un ancêtre commun quelque part en Asie occidentale.

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Bijoux et parure de dents et d’os de la culture Yamnaya
(Musée de l’Hermitage. Saint-Petersbourg)

En Anatolie, comme si elle était isolée de ses voisins, la nouvelle recherche ne révèle presque aucune trace d’ascendance steppique (Yamnaya) dans les échantillons d’ADN ancien. Pourtant, le hittite, une langue indo-européenne aujourd’hui disparue, y était parlé. Des preuves linguistiques (telles que l’absence de mots racines pour les véhicules à roues) suggèrent que le hittite et la langue parlée par les Yamnaya pourraient s’être séparés au début de l’évolution des langues indo-européennes à partir d’une langue ancestrale commune. 

« Les données d’ADN anciennes, qui s’appuient sur des décennies de recherche en anthropologie physique et en archéologie, dit Reich, contribuent à une image qualitativement plus riche et plus complète des origines des premiers agriculteurs. » En Anatolie, les premiers agriculteurs descendent des habitants du Levant, le « croissant fertile » où l’agriculture est apparue il y a 11 000 ans. Les migrants ultérieurs venus d’Asie occidentale se sont mélangés à cette population et ont continué à le faire en Anatolie dans ce que les chercheurs décrivent comme un processus d’homogénéisation. « L’Anatolie abritait diverses populations descendant à la fois des chasseurs-cueilleurs locaux et des populations orientales du Caucase, de la Mésopotamie et du Levant« , explique Alpaslan-Roodenberg. Mais l' »homogénéisation en Anatolie » de ces groupes au fil du temps s’est accompagnée d’une « imperméabilité » aux gènes provenant d’Europe ou de la steppe, ont constaté les chercheurs. L’ascendance des agriculteurs anatoliens s’est progressivement modifiée au fil du temps dans le cadre d’un mélange insulaire et intra-anatolien jusqu’à la période médiévale. À cette époque, la plupart des agriculteurs de la région descendaient principalement d’ancêtres du Caucase, la région située entre la mer Noire et la mer Caspienne, qui comprend l’actuelle Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et certaines parties du sud de la Russie.

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Ces résultats génétiques appuient la théorie linguistique d’une langue ancestrale commune aux Anatoliens et aux Yamnaya ; ils expliquent également comment les langues anatoliennes ont persisté indépendamment par la suite, en partie en raison de l’isolement génétique relatif de la population de la région par rapport au reste de l’Europe. (Les chercheurs ont également découvert à leur grande surprise que les Anatoliens contribuaient majoritairement à l’ADN des peuples de l’Empire romain, ainsi qu’à celui de la population de la ville de Rome elle-même).

Les chercheurs émettent toutefois une mise en garde : « Contrairement aux résultats concernant les mouvements de population« , écrivent-ils, « la pertinence de la génétique dans les débats sur les origines des langues est plus indirecte, car les langues peuvent être remplacées avec peu ou pas de changement génétique, et les populations peuvent migrer et se mélanger avec peu ou pas de changement linguistique ». Néanmoins« , poursuivent-ils, « la détection de la migration est importante car elle identifie un vecteur plausible » pour les changements de langue.

D’où viennent les Yamnaya ?

– L’analyse des nouvelles données génétiques révèle que les Yamnaya et les peuples anatoliens ont une ascendance commune sur les hauts plateaux de l’Asie occidentale.

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Idole de Kernos (Kernosovskiy), village de Kernosovka, Ukraine.
L’idole Kernosovskiy est une stèle de Yamnaya Kurgan, datée du 3ème millénaire avant J.-C.. grès gris (120 cm, 36cm, 24cm, poids 238,5 kg). Musée historique de Dnepropetrovsk.

Si les Yamnaya n’ont pas inventé la langue proto-indo-européenne qu’ils ont diffusée à partir de la steppe il y a environ 5 000 ans, d’où vient-elle alors ? Des ancêtres des Yamnaya auraient-ils pu apporter cette langue dans la steppe lors d’une migration, et si oui, d’où venaient-ils, et quand ? Les chercheurs ont découvert des preuves de deux migrations de ce type dans leurs données, sous la forme de deux flux de gènes dans la steppe provenant de deux groupes différents, tous deux originaires d’Asie occidentale. L’un ou l’autre, écrivent les chercheurs, « peut avoir induit des changements linguistiques dans cette région« . Les chercheurs ont découvert que de 35 à 50 % de l’ascendance Yamnaya – ce qu’ils qualifient de « contribution substantielle » – provenait du sud, plus précisément de la région du Caucase du Sud-Zagros. Cette découverte établit un lien critique entre « les Yamnaya de langue proto-indo-européenne et les locuteurs de langues anatoliennes » ; tous deux ont des ancêtres dans les hautes terres de l’Asie occidentale (le Moyen-Orient, y compris le Caucase et les montagnes de Zagros). 

Ce qu’il faut maintenant, écrivent les généticiens, c’est « un programme de recherche concret pour étudier les cultures archéologiques de l’Asie occidentale, du Caucase et de la steppe eurasienne afin d’identifier une population à l’origine des transformations de la steppe et de l’Anatolie, reliant les deux régions« . Aucun des individus échantillonnés dans l’étude actuelle ne correspondait au profil génétique, qui inclut une ascendance substantielle de chasseur-cueilleur. « La découverte d’un tel « chaînon manquant » (correspondant aux Proto-Indo-Anatoliens si notre reconstruction est correcte), écrivent-ils, mettrait un terme à la quête séculaire d’une source commune liant par la langue et quelques ancêtres de nombreux peuples d’Asie et d’Europe. »

Compléter l’arc de l’expansion indo-européenne

– Certains hommes vivant aujourd’hui en Arménie sont des descendants patrilinéaires directs des Yamnaya.

– En Grèce, les traces des gènes des peuples des steppes suggèrent qu’ils se sont intégrés aux populations locales, plutôt que de les remplacer, ce qui soulève de nouvelles questions sur la façon dont les langues indo-européennes se sont répandues dans ce pays.

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Fragments d’ossements ayant permis de séquencer l’ADN
Photo université de Montréal

L’étude a également permis de mieux comprendre l’expansion de la Yamnaya, car les chercheurs ont séquencé l’ADN ancien de régions qui n’étaient pas bien représentées auparavant, notamment en Arménie, à l’est de la mer Noire, et dans les Balkans, à l’ouest. Ils ont trouvé des preuves solides de la descendance patrilinéaire du peuple Yamnaya en Arménie, jusqu’à nos jours : « Des hommes dont les pères des pères ont traversé des milliers d’années peuvent être directement reliés aux premiers Indo-Européens« , déclare Reich.

En revanche, dans le sud-est de l’Europe, les anciens habitants présentent une « extraordinaire hétérogénéité » dans leur ascendance ; les chercheurs écrivent qu’il se dessine l’image d’un paysage génétique fragmenté qui pourrait bien correspondre à la diversité linguistique mal comprise de la région. Il semble que les locuteurs descendants des steppes qui ont introduit les premières langues indo-européennes dans la région n’ont pas écrasé les habitants autochtones, comme ils l’ont fait dans l’actuelle Allemagne et en Grande-Bretagne, où 90 % de la population autochtone a été remplacée par des descendants des steppes. Dans la Grèce primitive, par exemple, « l‘ascendance steppique était courante à de faibles niveaux [d’environ 10 %] chez les individus d’élite [mycéniens] et non élites [minoens]« , explique Lazaridis. « Certains hommes d’élite ont retracé leur ascendance paternelle jusqu’aux populations de la steppe, mais d’autres, comme le célèbre guerrier Griffon près de l’ancienne Pylos dont nous avons récupéré l’ADN, n’avaient pas du tout d’ascendance steppique. Nous devons imaginer les migrants des steppes comme un élément de population qui s’est intégré, à la fois socialement et génétiquement, aux sociétés égéennes, et non comme un peuple à part qui les a dominées.« 

Comment, dans ce cas, l’indo-européen précoce s’est-il établi dans cette région, si ce n’est pas par une domination du type de celle qui a caractérisé l’expansion des steppes en Europe du Nord ? Peut-être l’indo-européen a-t-il fonctionné comme une « lingua franca« , suggèrent les chercheurs, « facilitant la communication entre les locuteurs des diverses langues des populations précédentes d’agriculteurs et de chasseurs-cueilleurs » qui peuplaient la péninsule balkanique dans le monde antique.

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Lire l’article connexe: L’ADN pour découvrir les premiers locuteurs des langues indo européennes (cliquer)

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L’ensemble de l’illustration de l’article, le choix des photos et des cartographies est du fait de WUKALI
Illustration de l’entête. Tombe Yamnaya avec squelettes.(Photo ScienceNews.A. Kalmykov)

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