Voici de ces controverses d’attribution qui font actualité et ponctuent à termes irréguliers les études et inflexions de l’histoire de l’art. En l’occurence : un portrait représentant le père de Dürer (1471-1528), l’un et l’autre (et c’est à signaler) portant le même prénom: Albrecht, ce qui reconnaissons-le ne facilite pas vraiment les choses !
Un livre très récemment publié1 a mis le feu aux poudres (au début était «le Verbe», n’est-ce pas?). celui d’un historien d’art autrichien, Christof Metzger, spécialiste reconnu de l’artiste, conservateur en chef du cabinet des dessins et estampes à l’Albertina de Vienne, et qui considère que le portrait du National museum de Londres est authentique, n’est point une copie, mais un véritable Dürer, de la main du maître, et peint en 1447. En homologue opposé le musée du Royaume-Uni, estime que l’oeuvre qu’elle possède dans ses collections est une copie peinte dans la seconde moitié du XVIème siècle, soit après la mort de Dürer en 1528.
Albrecht père, pour ne pas dire Albrecht l’Ancien, était un orfèvre qui eût aimé que son fils lui succédât dans son office plutôt que de prendre son envol pour devenir peintre ( et quel peintre !). Ce portrait donc aurait été peint quand Dürer2avait 26ans, et lui aurait ainsi permis de faire valoir son immense talent pour s’affranchir de l’autorité paternelle et entrer ipso facto dans la corporation des peintres.
Une inscription située tout en haut de la peinture, stipule qu’il s’agit d’Albrecht Dürer père peint en 1497 et âgé alors de 70 ans. Certes un âge vénérable pour l’époque, mais la longévité humaine offrait aussi faut-il le savoir de ces exceptions, pensons par exemple à Titien dont on estime qu’il vécut jusqu’à l’âge de 88 ans; certains historiens d’art parlant même de près de cent ans, bien que cela soit difficile à prouver ! Grandeurs et servitudes de l’histoire de l’art, en tout cas le génie et l’intelligence conservent, c’est le moins que l’on puisse dire !

51cm/40,3cm. Huile sur panneau an bois de tilleul
National Museum. Londres
S’il existe plusieurs version de ce portait, Christof Metzger considère dans la nouvelle édition de son étude monographique1 sur Dürer et se basant particulièrement sur la finesse du visage du tableau du National Museum, sur la représentation infiniment délicate de la peau, que cette version est d’entre toutes celles connues (pas moins de sept) authentique. Indubitablement, Dürer est l’un des plus grands peintres de toute l’histoire de l’art, qu’il s’agisse de peintures, ou plus encore de gravures,. Dürer excelle dans la finesse de la représentation et du trait, d’un caractère que d’aucuns considèrent même comme scientifique, l’on parle même d’anatomique, c’est tout dire !
Bien entendu la controverse s’alimente de confrontations et de points de vue opposés c’est d’ailleurs ce qui lui donne tout son intérêt.
Du côté de Trafalgar square3, un écho différent et pas des moindres puisqu’il émane de Susan Foster, ancienne conservatrice en chef du musée et surtout conservatrice du département de la peinture allemande. Dans le catalogue publié en 2024, elle avait consacré un article pertinemment documenté sur le sujet. Ainsi pointe-t-elle que la surface peinte est fortement abîmée par des craquelures dues au séchage, en particulier dans les restes du fond rose délavé et du manteau du modèle (grâce à la restauration, ces dommages sont désormais dissimulés). De telles craquelures ne se retrouvent pas dans d’autres œuvres de Dürer, « dont la technique produisait généralement une surface peinte parfaitement lisse ».
Spécialiste de Dürer (d’un côté de la Manche l’autre ), Susan Foster fait valoir pour la défense de son argumentation, des défauts stylistiques, notamment dans la représentation de la tête. Ainsi précise-t-elle : Les cheveux « manquent de la fluidité et de la délicatesse habituelles chez Dürer » et « la chair autour du globe oculaire est dessinée de manière minimale ». Dans les yeux, la représentation de la pupille et de l’iris n’est « pas très cohérente ». La forme de l’inscription est « atypique ».
Remarquons au passage, et sans distraire le commentaire de la vérité des faits, cette forme tout à la fois d’honnêteté et de rigueur intellectuelle des conservateurs britanniques- hommage leur soit rendu- et qui ne se précipitent pas sur une expertise aussi prestigieuse soit-elle, pour abonder dans son sens dès lors qu’elle valoriserait leurs collections. Sans vouloir jeter un froid, voila peu, l’on a vu des conservateurs céder à quelques très puissantes pressions pour accepter de donner leur aval académique et scientifique sur une oeuvre… Honni soit qui mal y pense n’est-ce pas …! Que la liberté de l’esprit fait du bien en ces temps aujourd’hui devenus brutalement crépusculaires !
Ah, qu’il est bel et bon l’usage des mots, celui de la périphrase ou de la litote, l’«understatement » en anglais, de la contradiction linguistique ! «Je t’aime, moi non plus... » chantait Brigitte Bardot sur une chanson écrite par Serge Gainsbourg. Et de conclure que le tableau du National museum ne peut pas être de la main de Dürer mais le plus probablement une copie dont l’original a été perdu et réalisée aux alentours de 1550-1600.
À la poursuite du portait du père de Dürer
Donnons nous la peine de présenter une enquête de provenance sur ce tableau, un peu de muséologie, et d’en tracer les circonvolutions historiques qui conduisent à son acquisition à destination du musée de Londres.
La provenance initiale du tableau de la National Gallery reste inconnue jusqu’à ce qu’il soit enregistré à la municipalité de Nuremberg ( Marktgemeinde) comme un Dürer en 1627, un siècle après la mort de l’artiste. Le Père du peintre est arrivé en Angleterre en 1636-1637, lorsqu’il a été offert par le conseil municipal au comte d’Arundel, comme cadeau pour le roi Charles Ier.
Après l’exécution4 du roi, ( «Remember ! », n’est ce-pas) le tableau fut vendu aux enchères en 1651 et aurait rejoint la collection royale espagnole, bien que sa provenance ne soit pas tout à fait claire. Le portrait se retrouva plus tard en Angleterre propriété de Lady Ashburton, une célèbre collectionneuse et philanthrope écossaise, qui mourut en 1903. L’année suivante, il fut acheté par la National Gallery, qui déboursa 10 000 £ pour ce tableau supposé être de Dürer et un autre tableau hollandais de moindre importance.
Dans ses prises de position et remises à jour ( MàJ devrais-je écrire) de son catalogue raisonné, Christof Metzger ne s’arrête pas que là mais incrimine aussi une autre oeuvre mais cette fois-ci appartenant au Kunsthistorisches Museum de Vienne, et intitulée (c’est là son angle d’attaque), Portrait d’une femme vénitienne qui devrait être révisée et nommée selon lui plutôt Portrait d’une femme florentine.

Huile sur panneau en orme 32,5 x 24,5 cm
Kunsthistorisches Museum, Vienne
Ainsi, bien que le musée date le portrait du voyage de Dürer à Venise en 1505 (en raison du caractère italien du tableau), Metzger affirme qu’il a été réalisé une décennie plus tôt, lors d’un séjour non documenté à Florence. Dürer s’était effectivement rendu à Venise en 1495, mais jusqu’à présent, rien ne laissait supposer qu’il avait ensuite poursuivi son voyage jusqu’à Florence, située à 200 km au sud.
Décrivant le portrait féminin comme « l’une des œuvres les plus captivantes de Dürer », Metzger soutient que, sur le plan stylistique, il « ne semble pas lié » à ses œuvres vénitiennes de 1505-1507, mais plus proche des peintures réalisées plus tôt dans sa carrière. Il cite certains problèmes liés au portrait, tels que « la relation anatomiquement indéfinie » entre la tête et le cou de la femme.
Bien que les historiens de l’art redatent souvent les tableaux, il est fondamental de le faire par décennie entière. Si la date de 1495 est acceptée par les spécialistes, il faudra alors reconsidérer l’évolution de la peinture de Dürer.
Metzger écrit également que l’image n’est « probablement pas vénitienne du tout » et qu’elle est « entièrement de caractère florentin ». Il affirme que la coiffure et le costume de la femme, y compris le décolleté rectangulaire, s’inspirent davantage de la mode florentine que de celle de Venise.
Dürer est-il allé à Florence, qu’en savons-nous ?
Bien que le tableau porte la mention « 1505 », cette date aurait été ajoutée après la mort de Dürer, peut-être parce qu’il a effectué un voyage bien documenté à Venise cette année-là et que le tableau semble influencé par l’art italien. Metzger cite plutôt des parallèles avec l’œuvre de trois artistes florentins : Sandro Botticelli, Filippo Lippi et Domenico Ghirlandaio.
Metzger admet que son catalogue raisonné « suscitera la controverse et le débat »( bien vu !), mais que « cela doit être l’objectif premier de toute publication sur l’histoire de l’art » (pas faux !). Si l’on considère que Dürer s’est rendu à Florence, berceau de la Renaissance et centre artistique le plus important d’Italie de l’époque, cela signifie que les historiens de l’art devront à nouveau reconsidérer son évolution.
Guido Messling, conservateur du Kunsthistorisches Museum, chargé de la peinture allemande ancienne, rejette la nouvelle datation de Metzger et son argument selon lequel la femme est florentine. Il souligne que, sur le plan stylistique, le tableau de Vienne représente une avancée par rapport à quatre autres portraits peints par Dürer en 1499. Messing affirme que même si le modèle du tableau de Vienne ne suit pas la mode vénitienne de 1495, son apparence serait tout à fait compatible avec un portrait de 1505. Bien que Messling admette que la date de 1505 sur le portrait de la jeune femme a été partiellement repeinte, le chiffre « 0 » en dessous lui semble authentique.
En conclusion, Messing promet ironiquement que le Kunsthistorisches Museum n’a pas l’intention de « naturaliser la Vénitienne en Florentine et de la faire paraître [dix ans] plus âgée qu’elle ne l’est en réalité ». Ah, quel galant homme !
1- Albrecht Dürer: The Complete Paintings. Christof Metzger. Éditions Taschen (publication 27/11/2025)
2- Par commodité et eu égard à la similitude du prénom, nous parlerons de Dürer ( sans prénom) pour le fils
3- Célèbre place de Londres ornée en son centre de la colonne à Nelson et bordée en direction de Picadilly Circus par le National Museum
4- Le roi Charles Ier (1600-1649), au demeurant petit-fils de Mary Stuart, a été décapité, la tête tranchée sur le billot, condamné à mort par le Parlement sous influence puritaine. Lors de son exécution il dit entre autres ces mots: «Remember ! » ( Souvenez-vous). Ainsi la monarchie anglaise précéda de plus d’un siècle et demi la France dans l’exécution de son monarque. «Après vous, messieurs les Anglais », avions nous déjà anticipé !
De quelques articles publiés dans WUKALI sur Dürer
Exposition sur la gravure à l’Albertina
Exposition au musée Condé à Chantilly
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