« Si l’on pouvait fondre ces paroles en balles et en mines, ce serait utile », « La poésie a une fonction de combat » ou encore « La poésie en temps de guerre, ce sont des lettres à Dieu ». Ces déclarations, ces phrases, sont celles qui se trouvent en exergue des poèmes tirés de Ukraine La poésie en guerre, anthologie de la poésie ukrainienne telle qu’elle s’écrit, se dit, se révolte aujourd’hui alors que l’invasion russe a commencé il y a presque quatre ans.
A la lecture de ces poèmes écrits par cent poètes, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, on sent une volonté farouche de résister quel qu’en soit le prix. Serhïï Roubnikovytch surnommé Roubik, poète-soldat de vingt-neuf ans, écrit depuis Kiev. Il est conscient que contrairement à nous/ la poésie vivra pour toujours. Lucide et sans illusion, sa détermination, comme celle des autres soldats, ses compagnons, ne supporte pas le moindre doute. Tirés du premier chapitre intitulé Pour l’honneur et la liberté avec les poètes-combattants des forces armées de l’Ukraine, ces poèmes précèdent ceux du chapitre suivant Nous, les civils, nous vivons avec la guerre au nom de la vie. L’armée et les civils partagent le même combat qui est celui de la vie. Ihor Sytchenko est vicaire de la paroisse de l’Annonciation de l’Eglise catholique romaine. Il a trente-huit ans. Il écrit un poème intitulé Apocryphe, comme s’il s’agissait d’un texte biblique. Il y fait allusion à Hérode qui a fait massacrer tous les enfants de moins de deux ans. On reconnait alors Poutine, qualifié ailleurs de vampire chétif et taré, tandis que le pope en chef Cyrille, Patriarche de Moscou et de toute la Russie a beau expliquer à cette horde/ Quelque chose sur les valeurs, l’amour, l’âme immortelle, les soldats russes ne comprendront pas Ce qui était bon et ce qui était mauvais. L’incompréhension, la rancœur face à un trop puissant voisin font surface dans ce premier chapitre, celui qui témoigne le plus de toutes les horreurs de la guerre. C’est aussi celui dans lequel on comprend que l’armée russe ne pouvait pas envahir si facilement l’Ukraine.

Chaque poète a écrit un texte traduit avec un grand soin par une équipe de traductrices et traducteurs qui ont cherché et réussi à transmettre le sens de chaque phrase, de chaque vers, de chaque mot pour ne jamais perdre toute la vigueur, la rage ou la colère qui en découle. Un petit dictionnaire explicatif des réalités vient, à la fin du recueil, éclairer un certain nombre d’abréviations, de termes militaires, et d’expressions ukrainiennes. On apprend que Orc/Orque est l’armée russe. Le mot vient de la saga du Seigneur des anneaux dans laquelle les orques sont des humanoïdes particulièrement laids et méchants. On apprend aussi beaucoup de la géographie et de l’histoire de l’Ukraine. Si Marioupol ou le Donbass sont devenus tristement célèbres, une explication sur l’Holodomor qui a été l’origine de trois famines en Ukraine n’est pas inutile.
La Poésie peut s’écrire dans ces conditions, avec une majuscule. Ecrite au front, dans les tranchées, dans les trous d’obus, écrites pendant des moments de repos, elle témoigne d’une armée, d’un peuple qui se retrouve face à un ennemi devant lequel il n’a aucune intention de céder. Comme toujours, l’espoir d’une paix et de la vie d’avant refait surface dans l’esprit et le cœur des soldats, des civils et dans celui des poètes : Alors, quand nous gagnerons, nos femmes/Ne porterons que des robes de couleur, à pois et à fleurs. Hanna Ossadko, correctrice-illustratrice de quarante-trois ans qui a perdu son mari à la guerre rêve de victoire et rassure ses parents Maman, papa, ne vous inquiétez pas. L’attention à la famille, aux voisins et aux amis est réelle. La solidarité n’est pas un mot vide. Les femmes enfantent sous les tirs/ chaque nouveau-né crie d’une seule voix/le vent printanier disperse les nuages ennemis /nous les vengerons tous écrit une poète de trente-quatre ans Oleksandra Kyrytchenko depuis Bohouslav dans la région de Kiev.
Dédaignant une poésie hermétique sans être simplement témoin de la réalité, Ukraine la poésie en guerre révèle l’esprit, l’âme d’un peuple qui se découvre une unité et une volonté de résister. Je n’ai plus la force / d’endurer tout cela / aussi ma force est-elle infinie. Oleh Kadanov, musicien et acteur de quarante-quatre ans qui vit à Kharkiv, a écrit ces vers un mois après le début de l’invasion russe. Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour que la résistance des Ukrainiens apparaisse au grand jour.
Impressionnants par la détermination qui en ressort, émouvants par la justesse du propos, les cent poèmes de ce recueil, tous écrits dans un style différent, montrent comment les poètes ont su rendre compte de la guerre à laquelle ils doivent, eux et leurs compatriotes, faire face. Ils peuvent nous dire avec Nastka Fedtchenko, journaliste de trente-trois ans à Kiev : je suis anxieuse, épuisée, triste mais confiante car l’horizon jaune et bleu protège ma terre indépendante.
Un autre livre raconte une autre guerre en Europe de l’Est et en Russie. Il s’agit de Cavalerie rouge, écrit par un Russe, Isaac Babel et publié pour la première fois en 1926. Né à Odessa en 1894, l’auteur raconte son engagement dans les troupes du commandant Semion Boudienny. Formée uniquement de cavaliers cosaques, cette troupe fait partie de l’Armée rouge. Elle va aller combattre les Polonais en pleine guerre civile russe.
Composée de nouvelles, Cavalerie rouge rapporte des épisodes qui se ressemblent par le nombre hallucinant de morts et par des violences sans nombre. Rien ne s’arrête jamais, ni les amoncellements de cadavres ni les tueries. La vie n’est pas grand-chose si ce n’est rien. Les ennemis, les Polonais ou les blancs pourraient être n’importe qui. On a du mal à comprendre pourquoi les cosaques se battent, où se situe le communisme chez eux. Tuer est normal tout autant qu’être tué. Les évènements, les chapitres, s’enchainent sans logique apparente. A la fin de cette lecture, on comprend qu’il s’agit là de la guerre telle qu’elle est.
Maxime Gorki a demandé à Isaac Babel d’écrire ce livre. Ce qui étonne parce que l’idéologie communiste ne ressort pas dans les motivations de ces soldats qui paraissent animés plus par une fureur destructrice que par une idéologie ou simplement par conviction. Les descriptions sont crues. On pourrait dire chirurgicales par le ton froid et descriptif dans lequel Isaac Babel écrit ces nouvelles. Et malgré tout, la vie continue. Il faut manger, dormir, se protéger du froid. La forêt est là et l’eau coule dans les rivières. Isaac Babel a été exécuté en 1940, victime des purges staliniennes après avoir été accusé de « Trahison de la patrie »
Ukraine la poésie en guerre
Anthologie sous la direction de Volodymyr Tymchuk
Ouvrage collectif
Editions Abstractions.19€99
Cavalerie rouge
Isaac Babel
éditions de l’Antilope
Illustration de l’entête: PxFuel/ carte Wikimedia CC0
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